Les années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale ont vu le cinéma prendre une ampleur toute particulière : de divertissement pur, il est aussi devenu un puissant outil de propagande et les producteurs de l'après-guerre l'ont bien compris. Utilisé tour à tour pour améliorer l'image de marque de l'un ou l'autre gouvernement ou dénoncer les dérives de la société, il prend également des formes nouvelles qui influenceront l'avenir du 7e art : c'est le début des comédies musicales, des films d'espionnage et des fresques à gros budgets.
Cette époque, qui semble être celle de tous les possibles, marque également le début de l'hégémonie américaine et il faudra attendre encore plusieurs années pour voir l'Europe s'imposer à nouveau.
Mais chaque chose en son temps…
Sunset Boulevard, Billy Wilder (1950)
(musique de Franz Waxman)
Sunset boulevard est la collaboration de deux Allemands ayant trouvé refuge à Hollywood, Franz Waxman et Billy Wilder. C’est donc quasi en terrain conquis et n’ayant plus rien à prouver que Franz Waxman composa la partition pour ce film qui égratigne l’image technicolor d’Hollywood. Sa musique témoigne de plusieurs influences, celle de Richard Wagner notamment. Il intégrera aussi des arrangements qui rappelleront la musique des films muets, utilisera du tango et du be-bop comme thèmes principaux des deux personnages, s’amusera même à jouer la fanfare de la Paramount, dans une version ralentie, pour illustrer une scène d’amour.
La force de cette musique est de s’intégrer parfaitement à l’atmosphère du film. Cette connivence entre le réalisateur et le compositeur est sans nul doute due à leur longue amitié et à leur culture semblable.
Après douze nominations aux Oscars, il remportera enfin la précieuse statuette pour ce Sunset Boulevard, il en emportera une autre l’année d’après pour A place in the sun. Il reste à l’heure actuelle le seul compositeur à avoir été honoré de cette récompense deux années de suite. (TM)
Singin’ in the rain, Gene Kelly & Stanley Donen (1952)
(musique de Nacio Herb Brown)
S'il fallait faire un classement des meilleures comédies musicales, Singin' in the rain se hisserait sans effort dans le peloton de tête, avec son casting de rêve, ses chorégraphies irrésistibles et ses chansons entêtantes.
Pourtant, en cette année 1950, il ne fut pas facile aux auteurs Betty Camden et Adolph Green d'accoucher d'un scénario pour ce film, étant tenus par contrat d'y intégrer les textes d'un certain Arthur Freed, producteur hollywoodien craint et respecté, mis en musique par Nacio Herb Brown. Beaucoup de ces chansons ayant été écrites entre 1929 et 1931, lors du douloureux passage du cinéma muet au cinéma parlant, les scénaristes décidèrent d'y plonger leurs protagonistes, notamment une Cyd Charisse hilarante en star du muet à la voix de canard.
Le résultat est une comédie musicale légère aux mélodies inoubliables. Des mélodies qui nous accompagnent depuis plus de 50 ans et qui ont encore une très longue vie devant elles ! (CT)
Around the world in 80 days, Michael Anderson (1956)
(musique de Victor Young)
Victor Young est considéré comme le plus «classique» des compositeurs hollywoodiens de l’après-guerre et un mélodiste hors-norme. À la base, Victor Young est compositeur pour la radio et les cartoons, il en garde une technique d’écriture particulière, très proche de celle de Max Steiner. Il fut également un proche collaborateur de Cecil B. DeMille.
La partition de Around the world in 80 days est bourrée de clichés et de stéréotypes (quoi de plus naturel pour une course autour du monde) et pourtant le plaisir est là tellement Victor Young met une énergie folle dans cette musique foisonnante et bouillonnante. Le thème principal reste un des plus marquants de l’après âge d’or.
Victor Young reçu pour cette composition l’Oscar de la meilleure musique de film. (TM)
Psychose, Alfred Hitchcock (1960)
(musique de Bernard Herrmann)
Pendant dix ans et huit films, le compositeur Bernard Herrmann a travaillé son style auprès du maître de l'angoisse, Alfred Hitchcock, et ce style est toujours d'actualité: au moyen de thèmes courts et répétitifs, d'instrumentations peu orthodoxes et d'un langage harmonique parfois dissonant, Bernard Herrmann prit un plaisir évident à mettre en musique les images du réalisateur, et notamment ses séquences de générique aux graphismes abstraits.
En 1960, sa musique pour Psychose contribua grandement à l'horreur et à l'impact du film, et reste, aujourd'hui encore, une des bandes originales les plus influentes de l'histoire du cinéma.
Et pas uniquement pour la scène de la douche! Bien au-delà des violons fous qui accompagnent cette scène, Psychose est avant tout un film où images et musique forment un ensemble parfaitement homogène. D'ailleurs, Bernard Herrmann et Alfred Hitchcock auront bien du mal à retrouver cette perfection par la suite et leurs chemins se sépareront quatre ans plus tard. (CT)
The Magnificent Seven, John Sturges (1960)
(musique d'Elmer Bernstein)
Qui ne connaît pas le thème principal des Sept Mercenaires, utilisé pendant des années pour les publicités Marlboro? Cette musique est de celles qu'on ne peut séparer des images; elle fait partie intégrante du film.
À l'époque de sa composition, Elmer Bernstein était au début de sa carrière, mais était déjà considéré comme un innovateur, un jeune homme plein de promesses. Durant les années 50, il avait écrit les partitions pour des films comme The Man with the golden arm ou The ten commandments. C'est après avoir entendu cette musique que John Sturges l'a engagé pour son western.
Le score est lyrique et expressif, avec des thèmes reconnaissables. Les sonorités sont mexicaines, mêlant percussions et guitares qui accentuent les éléments de l'histoire. Tout au long du film, le rythme s'accélère, la tension augmente jusqu'à la bataille finale.
United Artists n'était qu'une petite compagnie à l'époque et ne jugea pas nécessaire de sortir un disque de cette partition. Les masters originaux, mal conservés, ont été fortement abîmés avant d'être restaurés bien des années plus tard. D'autres versions réenregistrées par orchestre existent aussi, comme celle du Phoenix Symphony dirigée par James Sedares. (ASDS)
West Side Story, Robert Wise (1961)
(musique de Leonard Bernstein)
Comédie musicale créée par le chorégraphe Jerome Robbins, le compositeur Leonard Bernstein et le parolier Stephen Sondheim, West Side Story fut présenté à Broadway en septembre 1957 avant de faire l’objet d’une adaptation cinématographique par Robert Wise en 1961 après plus de 700 représentations.
Première comédie musicale transposée à l’écran, cette histoire d’amour impossible inspirée du Roméo et Juliette de William Shakespeare deviendra un classique de part son thème (une histoire d’amour tragique) et sa musique intemporels.
Bien plus qu’un simple musical, West Side Story est avant tout un film social qui dénonce le racisme basique et l’hypocrisie de la société de consommation. Les chansons, si elles sont charmantes au premier abord, n’en sont pas moins engagées, voire enragées, et restent tristement d’actualité plus de 50 ans après leur création. (CT)
The mutiny on the Bounty, Lewis Milestone (1962)
(musique de Bronislau Kaper)
C’est en 1935 que Bronislau Kaper arriva à Hollywood. Il fut recruté personnellement par le patron de la MGM, Louis B.Mayer et composa pendant plus de 27 ans pour le cinéma.
Après le gros succès de Ben-Hur, la MGM chercha à faire un autre remake tout aussi spectaculaire et haut en couleurs. Le choix fut porté sur Les révoltés du Bounty.
Pour ce remake réalisé par Lewis Milestone, Miklos Rosza fut d'abord pressenti, il composa quelques morceaux, mais vu son planning chargé, il dut renoncer au projet.
L’orchestre fut dirigé par Robert Armbuscher (Bronislau Kaper est un des rares compositeurs de l’âge d’or à ne pas conduire lui-même l’orchestre).
Bronislau Kaper suivra l’équipe du film à Tahiti pour enregistrer des chants et des percussions. La musique restitue à merveille l’atmosphère du film, le grand large, l’exotisme et l’action.
La musique fut nominée pour l’Oscar de la meilleure musique, mais c’est une autre partition tout aussi aventureuse qui remporta la statuette, celle de Lawrence of Arabia.
En 2004, le label F.S.M sortit un triple CD reprenant la partition complète ainsi que les morceaux alternatifs, le tout accompagné d’un livret richement illustré. Un plaisir pour les yeux et les oreilles. (TM)
DrNo, Terence Young (1962)
(musique de Monty Norman)
Pour ces premières aventures de James Bond sur le grand écran, la Metro-Goldwyn-Mayer a offert aux personnages de Ian Fleming un casting, un décor et une musique de rêve : Sean Connery et Ursula Andress évoluent en Jamaïque sur une partition signée Monty Norman. L’anglais n’en était pas à son coup d’essai puisqu’il avait alors composé plusieurs comédies musicales, ainsi que la bande originale de The two faces of DrJeckyll produit par la Hammer.
Pour cet autre Docteur, Monty Norman s’associe à l’ambitieux et prometteur John Barry, dont le rôle consiste à arranger et orchestrer certaines parties de la bande-son. Le jeune anglais ne sera jamais crédité au générique de ce film, mais reprendra le flambeau dès le James Bond suivant, From Russia with love (1963), et en restera le compositeur attitré pour les 25 années à venir.
Malgré un contentieux qui l’oppose encore aujourd’hui à Monty Norman concernant la paternité du fameux James Bond Theme, John Barry restera le compositeur mythique de la série des James Bond. Tout comme Sean Connery et Ursula Andress, le nom de John Barry reste intimement lié à celui de l’agent secret le plus célèbre et le plus glamour de tous les temps. (CT)
Doctor Zhivago, David Lean (1965)
(musique de Maurice Jarre)
Doctor Zhivago est la deuxième collaboration entre David Lean et Maurice Jarre après Lawrence of Arabia. Celle-ci n'était pas si évidente au départ, le directeur du département musical de la MGM ayant dit : « Mr Lean, vous savez, Maurice est excellent pour les grands espaces et le sable mais Hollywood dispose de meilleurs compositeurs pour la Russie et la neige ». Jarre avait cependant étudié la musique russe au Conservatoire de Paris et il ne lui était pas difficile de recréer des valses slaves.
David Lean était très impliqué dans tous les éléments du film, la musique y compris. Il a fait recommencer le compositeur plusieurs fois avant de trouver un thème principal qui lui convienne (Lara's theme). Entre-temps, cet air à trois temps est devenu extrêmement connu et est joué dans le monde entier.
Jarre a rassemblé un très grand ensemble de musiciens, parfois assez insolites: l'orchestre symphonique de la MGM, 24 joueurs de balalaïkas recrutés en dernière minute à Los Angeles (tous jouaient à l'oreille et l'enregistrement a été une fameuse entreprise, Jarre leur mimant les notes !), un chœur de 40 personnes et des interprètes de shamisen et koto japonais, de gongs et d'une série d'instruments des débuts de l'électronique comme le novachord ou le sonovox. Il a composé une musique universelle, imprégnée d'éléments russes venant du jeu des balalaïkas. (ASDS)
2001 A space odyssey, Stanley Kubrick (1968)
(musique d'Alex North)
De tout temps, des musiques de films furent rejetées, ultime affront au compositeur, que ce soit Gabriel Yared pour le film Troy (le motif invoqué: le public test n’était pas réceptif à la musique trop lourde et « ancienne » à leur goût) au dernier en date, Howard Shore pour King Kong. Si le sujet vous intéresse, je vous conseille la visite du site internet Rejected Film & TV Scores qui est une mine de renseignements.
Une des partitions évincées les plus emblématiques fut celle d’Alex North pour le 2001 de Stanley Kubrick.
Retour sur un échec cinglant. Stanley Kubrick et Arthur C.Clarke (l’auteur du roman) prirent comme source d’inspiration le Carmina Burana de Carl Orff. C’est tout naturellement qu’il pensa au compositeur allemand pour composer la bande-son de son odyssée. Mais l’âge avancé du compositeur (72 ans) fut un obstacle à cette envie.
Stanley Kubrick eut l’envie d’utiliser uniquement de la musique déjà existante pour son film car il ne voulait pas d’une musique (a)typique pour son film.
Lors des projections pré-test, Kubrick montra les premiers rushes au producteur du film, il utilisa comme musique temporaire du Mendelssohn, du Vaughan-Williams, du Ligeti (qui porta plainte contre la MGM pour mauvaise utilisation de sa musique) et le Ainsi parlait Zarathoustra de Strauss. Ce n’était déjà plus une bande-son temporaire pour Stanley Kubrick, qui déclara à la MGM qu’il songeait à utiliser définitivement de la musique préexistante pour son film.
Pour des raisons marketing, la MGM rejeta catégoriquement l’idée de Kubrick et opta plutôt pour une collaboration avec le compositeur Alex North avec qui Stanley Kubrick avait déjà travaillé sur Spartacus. Stanley Kubrick ne démordait pas son idée, il proposa à Alex North de garder une partie des musiques préexistantes. Alex North sentait au contraire qu’il pouvait « composer une musique dont les ingrédients et l’âme plaisaient à Stanley Kubrick et donner à cette musique une cohérence, une homogénéité et un sentiment de modernité ».
Pendant deux semaines, Alex North écrivit quarante minutes de musique. Mais suite à sa maladie (il souffrait de spasmes musculaires dus au stress et de problèmes de dos), la partition fut enregistrée en deux mois à Londres dans des conditions pénibles : il devait être conduit au studio en ambulance. Une fois le travail fini, le compositeur retourna aux États-Unis, satisfait, mais avec le pressentiment « que tout ce qu’[il] avait écrit pour remplacer le Zarathoustra de Strauss ne pourrait pas satisfaire Stanley Kubrick, bien qu’[il] ait utilisé la même structure musicale en la transposant dans un langage plus moderne et en lui donnant un impact dramatique plus fort ». Le compositeur n’apprit le rejet de sa partition que lors de la projection en avant-première à New York. Il a fallu attendre 1993 pour pouvoir enfin entendre la musique rejetée du film et ce grâce au compositeur Jerry Goldsmith.
On sent qu’Alex North a fait des concessions dans la partition, sa musique est en grande partie atonale et épurée, privilégiant les instruments à cordes et les bois, avec une grosse référence à l’orgue d’Ainsi parlait Zarathoustra. Une chose est sûre, le film aurait été tout autre avec la partition d’Alex North. (TM)
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