Hollywood, années 30-40 : c'est l'ère des grands studios, des machines bien rôdées qui produisent une quantité incroyable de films. Avec l'avènement du cinéma parlant, la musique de film évolue et son influence est grandissante. Chaque studio a son ou ses compositeurs attitrés, souvent des Européens. En effet, à cette période, beaucoup de musiciens venant essentiellement d'Europe de l'Est quittent le continent pour fuir la montée du nazisme. Ils influenceront durablement la composition des musiques de films à Hollywood, important un certain classicisme européen. Beaucoup d'entre eux ont reçu une formation par les grands noms de la musique classique. Ils forgent un nouveau style de partition, développant l'orchestre et utilisant de nouvelles techniques d'écriture. Une collaboration réalisateur-compositeur se développe.
Ce chapitre leur est consacré, avec quelques détours par des films et compositeurs européens.
Odna, Grigori Kozintsev & Leonid Trauberg (1931)
Musique de Dmitri Chostakovitch
Après avoir fait appel à Dmitri Chostakovitch (1906-1975) pour leur film Novyy Vavilon (New Babylon) en 1929, les réalisateurs Grigori Kozintsev et Leonid Trauberg rappelèrent le compositeur en 1931 pour Odna. Entre-temps, le jeune Chostakovitch, qui s’était fait la main en accompagnant au piano des films muets, avait travaillé avec Dziga Vertov.
Compositeur d’une trentaine de musiques de films entre 1929 et sa mort en 1975, Dmitri Chostakovitch considéra toutefois cette activité comme alimentaire, comme le soulignent plusieurs témoignages (Cela me permet de manger, mais cause en moi une extrême fatigue, écrivit-il à l’un de ses amis en 1948). Interdit de pratiquer son art sous le régime stalinien, la composition pour le cinéma fut à différentes périodes de sa vie son seul moyen de subsistance.
La bande originale d’Odna, qui devait être muet au départ, s’accorde avec la structure du film, comprenant une partie « urbaine » composée de titres courts et souvent satiriques, et une partie «rurale» beaucoup plus sombre. L’orchestre fait place à des chœurs cristallins, ici ou là résonne un discret thérémin. (D'autres enregistrements sont disponibles sous les cotes EC5567 et EC5581.) (CT)
Alexandre Nevski, Serguei M. Eisenstein (1938)
Musique de Sergueï Prokofiev
À la veille de la deuxième guerre mondiale, peu avant le pacte Ribbentrop-Molotov, les Soviétiques sont encore profondément anti-Allemands. Revenus depuis peu en Russie après une infructueuse tentative d’exil, Eisenstein et Prokofiev (1891-1953) unissent leur talent pour créer le film grandiose qui les rachètera aux yeux du pouvoir. Leur choix se porte sur Alexandre Nevski, héros historique, vainqueur au XIIIe siècle des Chevaliers Teutoniques, qui incarne très exactement leurs ambitions esthétiques et idéologiques. Réalisateur et compositeur travaillent en symbiose, s’influencent mutuellement. Le style de Prokofiev, vif et épique, est au diapason du style visuel d’Eisenstein. Sans chercher à recréer une pièce historique, il imagine une musique d’atmosphère, associant un thème précis à chaque parti: martial et dissonant pour les Teutons, imposant et harmonieux pour les Russes. Cette rhétorique guerrière épouse la progression linéaire de l’action, dont elle prend par alternance, le relais narratif. Partition et image jouent un rôle équivalant et ne se font pas concurrence. Représentant en durée un tiers du film, la Bataille sur la glace est incontestablement un morceau d’anthologie, transposition musicale exacte de l’action. Certes, tant la trame visuelle que sonore sont d’une littéralité quelque peu naïve, mais elles correspondent à une volonté idéologique qui ne laisse aucune place à la critique. Prokofiev donne une seconde version de son travail, une adaptation sous la forme d’un oratorio, qu’il produit indépendamment du film. Quant à l’enregistrement en tant que tel, le compositeur en «salit» expressément le son, jouant avec le microphone, pour être au plus proche de la rudesse du XIIIesiècle. Fondamentale, cette texture musicale particulière n’en a pas moins été éludée lors de la nouvelle prise qui s’en est faite en 1995. En contrepartie, toutes sortes de bruits, inexistants au départ, ont été rajoutés. De fait, la restauration de films anciens, qu’ils soient muets ou sonores, importe souvent des changements qui, même esthétiquement défendables, n’en trahissent pas moins l’original. (D'autres enregistrements sont disponibles sous les cotes EP9373 et EP9380) (CDP)
The Adventures of Robin Hood, Michael Curtiz (1938)
Musique d'Erich Wolfgang Korngold
La musique des Aventures de Robin des bois est une péripétie à elle seule.
Une fois le film fini, le premier nom à venir à la tête des producteurs de la Warner c’est celui de Max Steiner, mais après réflexion c’est celui de Korngold (1897-1957) qui s’imposa. Le compositeur autrichien vint assister à une projection du film et refusa net d’en faire la musique par peur de ne pas y arriver, il y avait trop d’action à mettre en musique.
La Warner implora Korngold de revenir sur sa décision. Mais la personne qui bien malgré elle parvint à convaincre Korngold d’accepter, c’est Hitler qui annexa l’Autriche en 1938. Korngold prit le bateau et émigra aux États-Unis. Le lendemain de son départ, un laissez-passer donné au compte-gouttes était obligatoire pour quitter le pays. Korngold dira à maintes reprises « j’ai eu la vie sauve grâce à Robin des bois ».
Pour composer la musique, Korngold utilisa tout son savoir-faire de grand compositeur classique. Pour lui, composer pour un film, c’est comme composer un opéra sans chanteurs.
La partition transcende les images, elle lui donne du relief et ajoute de façon très subtile du romantisme. Korngold remporta l’Oscar de la meilleure musique de film, récompense amplement méritée. (TM)
Gone with the wind, Victor Fleming (1939)
Musique de Max Steiner
Max Steiner (1888-1971) fut un des compositeurs les plus prolifiques de l’âge d’or d’Hollywood, avec plus de 250 compositions pour la R.K.O et ensuite pour la Warner (pour laquelle il composa « l’hymne »).
Il émigra de Vienne vers les États-Unis en 1914.
C’est en 1929 qu’il atterrit à Hollywood, après une carrière comme orchestrateur pour de nombreuses comédies musicales de Broadway. Il fut nominé 26 fois aux Oscars et a remporté la statuette à trois reprises (pour The Informer, Now voyager et Since you went away).
Son orchestrateur attitré fut Hugo Friedhofer qui composa aussi pour son propre compte.
Et pour la petite histoire son parrain était Richard Strauss.
Max Steiner bouleversa le langage de la musique de film. Il comprit mieux que quiconque la force et le rôle primordial que la musique allait jouer au cinéma. Il fut l’inventeur d’une technique de composition surnommée le « MickeyMousing », cette désignation est due au film de Walt Disney, les Silly Symphonies (dont nous reparlerons plus tard), méthode où la musique reproduit les sonorités ambiantes d’une scène (une montée d’escalier, la pluie qui tombe…), son credo est « l’oreille doit entendre ce que voit l’œil ».
La musique de film qui lança véritablement sa carrière fut celle de King Kong en 1933.
Et c’est en 1939 qu’il composa une de ses plus célèbres musiques (avec Casablanca), celle de Gone with the wind.
Pour cette grosse production hollywoodienne, Max Steiner a composé près de 3heures de musique. La partition est divisée en de nombreux thèmes, dont le très célèbre Tara theme. Sa partition mélange allégrement l’orchestral (cuivres, cordes et chœurs) tout en introduisant des airs folkloriques.
Tout comme le film, la partition de Gone with the wind est un monument incontournable dans le cinéma. (TM)
Rebecca, Alfred Hitchcock (1940)
Musique de Franz Waxman
Franz Waxman (1906-1967) est un des mélodistes les plus fameux et des plus prolifiques d’Hollywood. Il composa 144 musiques de films en trente-deux ans de carrière. Il fut nominé aux Oscars douze fois. C’est à ce jour le seul compositeur à avoir remporté l’Oscar de la meilleure musique de film deux années consécutives.
C’est en 1930, sur le film L’ange bleu de Von Sternberg, que ses talents d’orchestrateur furent remarqués alors qu’il n’était qu’assistant du compositeur Frederich Hollander. Trois ans plus tard, il signa sa première partition pour le film Liliom de Fritz Lang.
D’origine juive, Franz Waxman fut persécuté dès 1934 par le régime nazi. Il s’exila d’abord à Paris où il composa la musique du film Liliom, ensuite il se tourna vers les États-Unis où Il trouva refuge au sein des Studios Universal pour lesquels il signa, entre autres, The Bride of Frankenstein.
À l’âge de 30 ans, il signa un contrat portant sur sept années avec la MGM. C’est à cette période très prolifique qu’il composa la musique pour Captain Courageous, Dr Jekyll and Mr. Hyde et Woman of the Year.
Waxman fut aussi le premier collaborateur attitré d’Alfred Hitchcock. Il composa pour le maître du suspense quatre partitions entre 1940 et 1954. Rebecca, Soupçons, Le procès Paradine et Fenêtre sur cour.
De tous les films d’Hitchcock, Rebecca est celui qui comporte le plus de musique, elle est présente quasi pendant toute la durée du film. Cette partition n’est pas seulement là pour combler les silences, elle aide aussi à mieux comprendre le scénario, elle nous donne des indices. C’est une partition au lyrisme obsessionnel, Waxman employant un instrument assez récent pour l’époque - le novachord - un clavier électronique qui rappelle les sonorités de l’orgue Hammond. (TM)
Citizen Kane, Orson Welles (1941)
Musique de Bernard Herrmann
Si le nom de Bernard Herrmann (1911-1975) reste étroitement lié à celui d'Alfred Hitchcock pour qui il composa huit musiques de films entre 1954 et 1966, c'est à la radio qu'il fit ses premières armes. C'est d'ailleurs chez son employeur d'alors, la CBS, que le compositeur rencontre celui qui lui passe sa première commande pour le cinéma: Orson Welles, dont l'émission Mercury Theatre on the air fera sensation le 30 octobre 1938, avec la désormais légendaire adaptation radiophonique de La guerre des mondes de H.G. Wells, sur une musique déjà écrite par Bernard Herrmann.
Tout naturellement, Orson Welles insistera pour qu'il le rejoigne à Hollywood et participe dès le début à son premier film, le fameux Citizen Kane. La partition de Bernard Herrmann produit une véritable révolution: exit l'approche homogène et la production à la chaîne; le compositeur alors âgé de 29 ans suit chaque image, chaque plan, usant d'orchestrations novatrices, de mélodies typiquement américaines et de ponts musicaux reliant les différents éléments.
Une marque de fabrique dont il usera par la suite dans ses futurs travaux pour le cinéma, comme Vertigo, Psychose ou encore Taxi Driver qui sera sa dernière œuvre. (CT)
Casablanca, Michael Curtiz (1942)
Musique de Max Steiner
En 1942, Max Steiner, le compositeur hollywoodien par excellence, est invité à écrire la musique d’une grosse production de la Warner. Comme à son habitude, il ne s’intéressera ni au script ni au tournage du film, attendant de le voir projeté dans son montage final avant de s’attaquer à la composition.
Sauf qu’ici, il y eut un souci: l’idée d’intégrer à sa musique la chanson As time goes by ne plut pas du tout au compositeur qui voulut écrire un thème original. Or, il s’agissait ici du montage final et la chanson en question y était omniprésente. Aussi Steiner dut-il faire avec et finit par adapter la mélodie de cette chanson populaire avec son collaborateur de longue date, Hugo Friedhofer.
Outre As time goes by, on retrouve sur la bande originale de Casablanca bon nombre de références à la Seconde Guerre Mondiale: La Marseillaise côtoie Die Wacht am Rhein et Deutschland über alles, et certaines orchestrations arabisantes rendent hommage au lieu.
Le succès du film fit d’Ingrid Bergman et de Humphrey Bogart des stars, confirmant au passage le talent de Max Steiner, qui, cela dit, n’avait pas besoin de ça (cf. Gone with the wind). (CT)
La Belle et la Bête, Jean Cocteau (1945)
Musique de Georges Auric
Seul compositeur à avoir collaboré avec les trois grandes industries cinématographiques de l’après-guerre (la France, l’Angleterre et Hollywood), Georges Auric (1899-1983) compose la bande originale de La Belle et la Bête en 1945. Il connaît depuis longtemps Jean Cocteau qu’il fréquente assidûment à l’époque du «Groupe des Six», collectif de compositeurs qui regroupe Georges Auric, Arthur Honegger, Darius Milhaud, Francis Poulenc, Louis Durey et Germaine Tailleferre.
S’inspirant ici de Ravel tout comme de Fauré et de Debussy, il s’entoure de chœurs pour développer des ambiances poétiques qui font merveille avec les images de Jean Cocteau, avec qui il travaillera encore, notamment sur Orphée (en tout, ils tourneront six films ensemble).
Petite merveille de musique comme de cinéma (on notera la splendide photographie en noir et blanc du magicien Henri Alekan), voici probablement la plus belle adaptation de la fable de Jeanne Marie Leprince de Beaumont. Une version qui ne donne pas envie de (re)voir celle de Walt Disney. (CT)
Duel in the sun, King Vidor (1946)
Musique de Dimitri Tiomkin
Dimitri Tiomkin (1894-1979) est un des grands compositeurs de l'âge d'or d'Hollywood, un des pionniers avec Newman, Korngold, Steiner ou Waxman. Il est né en Ukraine et a étudié le piano au conservatoire de Saint-Pétersbourg en Russie comme élève d'Alexander Glazunov (par qui il sera d'ailleurs fortement influencé dans ses compositions) avant d'émigrer à Berlin puis aux États-Unis en 1925. Travaillant d'abord dans le milieu du vaudeville à New York, il étudie ensuite les compositeurs américains, surtout George Gershwin qui devient son ami. Suivant sa femme, une ballerine, à Hollywood en 1929, il découvre le milieu du cinéma et commence à composer des scores. En 1937, il connaît son premier succès avec Lost Horizon de Frank Capra avec qui il continuera à travailler pendant des années. Pendant la guerre, il écrit des musiques pour des documentaires patriotiques et débute une collaboration avec Alfred Hitchcock sur des films comme Shadow of a doubt ou Dial M for murder. Il s'est surtout fait connaître pour ses musiques de western. High Noon et la chanson Do not forsake me oh my darling seront récompensés par deux Oscars. Suivront des musiques pour Gunfight at OK Corral, Giant, The unforgiven, mais aussi des chansons thème pour des films. Dans ses musiques de western, il perpétue une tradition d'un Far West cliché, romantique issu de l'idéologie et de l'iconographie du 19e siècle, tout en y apposant sa marque. Lui aussi venait d'un grand pays de plaines et de steppes et le cow-boy est quelque part l'image du cosaque.
Duel in the sun est un film de King Vidor, produit par David O. Selznick qui voulait faire une version texane de Gone with the wind. Selznick était toujours extrêmement impliqué dans les films, souvent même à en devenir importun, y compris pour la musique. Tiomkin a dû revoir plusieurs fois les thèmes musicaux, soit parce que Selznick ne les aimait pas, soit parce que le film avait été remonté après leur composition.
Le film raconte l'histoire d'une métisse indienne dont le père est condamné à mort suite à un meurtre. Recueillie par des membres de sa famille, elle déchaîne les passions et l'histoire se termine en duel. L'ensemble du film est baigné dans une sensualité sous-jacente, accentuée par le climat torride du désert et le Technicolor dégoulinant.
Dimitri Tiomkin a créé pour ce film ambitieux une superbe partition, traduisant les émotions des personnages et l'ambiance étouffante du désert. Il accentue la sensualité de certaines scènes entre Gregory Peck et Jennifer Jones par son score voluptueux, mais intègre aussi des passages plus «couleur locale» avec des pièces hispanisantes. Suivant le déroulement de l'histoire, il devient vibrant, cinglant et extrêmement intense, avec un climax final sombre, strident, enroué qui change abruptement après le duel pour devenir un requiem quasi wagnérien se terminant en apothéose sur le thème des amoureux. (ASDS)
Captain from Castile, Henry King (1947)
Musique d'Alfred Newman
Alfred Newman (1900-1970), le premier d'une grande lignée de compositeurs de musiques de films, a commencé sa carrière à Broadway dans le vaudeville avant d'être engagé à partir de 1930 à Hollywood pour United Artists, Goldwyn et parfois pour Fox, qui devient 20th Century Fox en 1935. C'est d'ailleurs Alfred Newman qui a composé l'air d'ouverture (la fanfare) pour tous les films de la compagnie. À partir de 1940, il devient responsable de la musique dans ces studios et y restera pendant vingt ans. Il composera de nombreuses musiques, mais introduira également des compositeurs comme Bernard Herrmann ou Alex North. À partir des années 60, il s'est installé comme indépendant, ne voulant plus être lié à un studio. Il est décédé en 1970 juste avant d'être nominé aux Oscars pour son dernier score, Airport.
Pendant ses quarante années de travail pour Hollywood, il a produit plus de 200 partitions très variées: il était capable du plus poignant, du plus dramatique, du plus romantique ou du plus captivant. Son influence est très importante et ses fils David et Thomas et son neveu Randy ont repris le flambeau.
Captain from Castile de la Twentieth Century Fox était un film extrêmement coûteux pour l'époque et a été produit au moment de la grande prospérité des studios. Malheureusement, il causa des pertes et n'est pas resté très connu. Le film réalisé par Henry King raconte l'histoire d'un jeune officier espagnol (Tyrone Power) fuyant l'Inquisition dans son pays pour se joindre à l'armée de Cortez dans sa conquête du Nouveau Monde, au Mexique, le tout parsemé d'intrigues et de romance.
La collaboration entre Henry King et Alfred Newman a toujours produit des films mémorables. Newman a composé ici une œuvre de grande envergure, très héroïque et puissante, jouée par un orchestre de 128 musiciens. Certains passages, plus intimistes, rappellent aussi le côté espagnol, avec des airs de guitare flamenco joués par Vicente Gomez.
Dommage que le film ne soit pas réédité en DVD car il s'agit d'une musique vraiment envoûtante qui donne l’envie de voir les images, quoiqu'on les imagine déjà à l'écoute. (ASDS)
La médiathèque de Charleroi sera fermée le mardi 16 en raison du mardi gras. Les emprunts effectués pour une semaine le mardi 9 seront prolongés jusqu'au 23.
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