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Les débuts de l’électrification du combo de Miles Davis 1968-1970

 

 

milesDans une interview, Herbie Hancock explique cette anecdote : arrivant dans le studio il n'aperçoit pas de piano et demande alors à Miles Davis « Qu'est-ce que je suis venu faire ? ». Miles lui montre un piano électrique et lui demande d'en jouer pour la séance. Au départ la réaction de Herbie Hancock fût de dire : « Quoi ? Je vais jouer sur ce gadget, ce jouet ? ». Mais bientôt le pianiste tombera sous le charme des nouvelles sonorités. Le temps de trouver l'instrument adéquat, il commencera au celesta, puis essayera le piano Wurlitzer avant de trouver la voie du Fender Rhodes.

 

 

Miles Davis, à l’encontre d’une critique peu réceptive aux changements, va pourtant dix années après l’album KIND OF BLUE (1959) opérer à nouveau une révolution dans le monde du jazz en explorant la voie de l’électricité et proposant une nouvelle formule inédite. Il ne va cesser d’aller de l’avant, créant une véritable « école ». Il va s’entourer de musiciens capables de développer ses concepts musicaux, catalysant le potentiel de chacun pour un ensemble jazz-fusion.

La sélection des morceaux propose de retracer les étapes clefs du début de l’électrification du combo à partir des options prises par le trompettiste d’utiliser des instruments électrifiés (et montrer aussi que ça ne s’est pas réalisé en un claque de doigts). La période s’étend des premiers essais en décembre 1967 jusque la consécration de la formule électrique lors du concert donné à l’île de Wight en Angleterre dans le cadre d’un festival pop-rock en Août 1970.

Les 5 premiers morceaux sont joués par ce qu'on nomme « The Lost Quintet » constitué de Miles Davis, Wayne Shorter, Herbie Hancock, Ron Carter et Tony Williams.

  1. « Gingerbread Boy » Live At Newport Juillet 1967
    Une première plage pour se rendre compte où en est Miles Davis à l’époque. Dans un genre « post bop » à travers un concert qui constitue un des derniers enregistrement connu (édité en 2010) du combo encore entièrement acoustique avant le passage à l'électrification quelques mois plus tard.

  2. « Circle in the round » THE COMPLETE MILES DAVIS QUINTET 1965-1968
    Montage audio issu de sessions de décembre 1967.
    Édité sur un double LP fin des années 70 puis pour la première fois en CD en 1998 dans le coffret, ce morceau de 1968 est sans doute la plus grande curiosité de la carrière de Miles Davis. Il s’agit d’un montage de 33 minutes de Teo Macero à partir de différentes prises où Herbie Hancock s’essaye pour la première fois au celesta, instrument hybride entre le glockenspiel et le piano, des marteaux actionnés par les touches du clavier viennent frapper des lames métalliques. L’électrification ici ne s’opère que dans la partie mécanique.

  3. « Water on the pond » paru sur l'album DIRECTIONS
    Première utilisation d'un piano électrique Wurlitzer. Malgré l'attrait grandissant pour les claviers électriques Herbie Hancock ne va jamais totalement abandonner le piano.

  4. « Stuff » paru sur l'album MILES IN THE SKY
    Herbie Hancock et Ron Carter sont pour la première fois tous les deux sur des instruments électrifiés. Herbie Hancock pour la première fois au Fender Rhodes. Ca tâtonne (un peu) on sent que la batterie et la trompette prennent l'ascendant sur l'ensemble, s'occupent des relances et de faire évoluer le morceau. C’est le morceau emblématique de la nouvelle voie que Miles Davis voulait adopter.

  5. « Filles de Kilimanjaro » paru sur l’album FILLES DE KILIMANJARO
    Basse rectiligne (qui annonce le genre d'approche qu'on entendra sur le morceau Bitches Brew). La batterie par contre « se tait » et reste dans une rythmique basique à l'arrière plan. Par la suite Jack deJohnette apportera plus de corps et d'exubérance dans une approche en polyrythmie. Le piano électrique organise plus une approche fondue. Mais sur la longueur du morceau on sent que ça tâtonne encore.
    C'est l’album charnière qui verra Herbie Hancock et Ron Carter respectivement remplacés (alors que l’album n’est pas terminé) par Chick Corea et Dave Holland marquant la fin du « Lost Quintet ».

  6. « Shhh/Peaceful » paru sur l'album IN A SILENT WAY
    La première formule [à mon sens] convaincante de l'électrification. Miles Davis donne plus d'espaces de respiration. Les morceaux s'échafaudent sur de nouvelles bases plus aérées malgré un personnel plus nombreux. L’ensemble a « plus de corps » et de cohérence. Arrivée et apports précieux des nouveaux musiciens John McLaughlin (guitare), Joe Zawinul (orgue).

  7. « Miles Runs The Voodoo Down » concert au Blue Coronet 1969
    Arrivée de Jack DeJohnette qui explose la rythmique. Il aimante l’ensemble par son jeu très musclé en polyrythmies (comparé à Tony Williams qui était beaucoup plus soft). Le batteur force la trompette a être plus sonore (surpression) et opérer un jeu en accroches. On retient toutes les leçons de la formation de IN A SILENT WAY mais on joue le tout dans un groove fiévreux. Un concert inédit (édité en 2010) qui donne le ton et l’énergie du combo un mois avant les sessions d’Août qui serviront à éditer l’album BITCHES BREW.

  8. « Bitches Brew » paru sur l'album PARAPHERNALIA
    3 novembre 1969. Le morceau est joué en concert lors d'une tournée en Europe et nous donne une idée de comment le morceau a été joué pendant les fameuses sessions d'Août qui serviront à produire l'album BITCHES BREW qui sortira en Avril 1970 (Teo Macero à partir des enregistrements de ces sessions élaborera un montage studio agençant ça et là quelques effets d’échos et de réverbérations, modifiant ainsi la prise initiale).
    Avril 1970 Sortie de l'album BITCHES BREW.
    Août 1970, 4 mois seulement après la sortie de BITCHES BREW, Miles Davis est invité à jouer au festival pop-rock de l'île de Wight (devant 600.000 personnes !! le plus grand festival pop-rock de l'époque avec Woodstock). Sur la même scène qui verra passer les Doors, les Who ou encore Joni Mitchell... Une des raisons pour lesquelles le nouveau genre sera affublé de la terminologie jazz-rock fusion. Cette date marque la consécration des expérimentations passées. L’intégrale du concert est visible sur la vidéo MILES ELECTRIC: A DIFFERENT KIND OF BLUE.

  9. « Inamorata And Narration By Conrad Roberts (Live) » paru sur l’album LIVE EVIL
    En concert au Cellar Door (cf. CELLAR DOOR SESSIONS). Fait suite donc au célèbre concert au festival de l'île de Wight. L'ensemble du groupe prend de l'assurance. Phrasés prolixes et « délurés » de la trompette (pour la première fois ici directement électrifié) dans une formule où chaque musicien attise le feu sacré d'un groove flamboyant collectivo-interactivo-improvisé. La pochette de l'album montre une femme enceinte qui donne symboliquement naissance au nouveau genre.
    « Appelez ça comme vous voulez » dira Miles Davis.
    Un nombre important de musiciens qui seront passé auprès de Miles Davis formeront par la suite leur propre groupe qui seront à leur tour très influent dans le milieu, à commencer par Tony Williams (Lifetime), John Mclaughlin ( Mahavishnu Orchestra), Joe Zawinul et Wayne Shorter (Weather Report), Chick Corea (Return to Forever).
    Miles Davis poursuit son travail dans la lignée de la fusion jusqu'en 1975 en sortant les albums A TRIBUTE TO JACK JOHNSON, ON THE CORNER et BIG FUN, puis il se retire temporairement jusqu'en 1981.

  10. « Fat Time » extrait d’un concert édité en 2010 LIVE AT THE HOLLYWOD BOWL, 1981
    Son retour durant les années 80 n'auront plus la verve de la première période électrique (1970-1975) qui était me semble-t-il beaucoup plus trépidante et inventive. Les années 80 seront marquées par une nouvelle génération de musiciens qui graviteront autour du trompettiste où chacun tentera de briller de façon personnelle par des improvisations virtuoses (voire lassantes) au détriment de l'ensemble, comme par exemple cette plage extraite d’un concert (édité en 2010).

 

 

 

Contexte politique

La fin des années 60 est marquée par un foisonnement créatif aux Etats-Unis d’Amérique dans un contexte politique et socio-culturel paradoxalement tendu. Pour rappel à l’époque le gouvernement est empêtré dans la guerre du Viêt Nam très fortement contestée et la communauté noire-américaine voit ses espoirs d’un monde meilleur s’effondrer suite à l’assassinat de ses deux leaders politique les plus influents, Malcolm X (février 1965) et Martin Luther King (Avril 1968).

 

Deux influences

Deux musiciens, pour ne citer que les plus influents, vont inspirer Miles Davis : Jimi Hendrix qui dompte l’électricité en chevauchant sa guitare (ARE YOU EXPERIENCED? 1967) et l’apparition du funk, cette soul aux rythmes plus appuyés et « sauvages », initié par James Brown (SAY IT LOUD, I'M BLACK AND I'M PROUD 1967-1968).

 

Quelques mots sur les instruments

C’est l’électrification combinée du clavier et de la basse qui va opérer le changement fondamental d’une formation classique quintet acoustique jazz saxophone / trompette / piano / contrebasse / batterie vers les formules jazz-rock-fusion.

Les claviers (Fender Rhodes principalement mais aussi orgues Hohner ou Hammond) vont jouer un rôle important dans cette « pâte » jazz-fusion avec leurs sons fondus et nappes qui agglomèrent, fusionnent l'ensemble. Des modulateurs de fréquences vont parfois être ajoutés pour distordre le son et permettre de soutenir des improvisations aux allures psychédéliques.

L’électrification de la basse qui remplace la contrebasse en faitl'instrument pilier du groove, la colonne vertébrale de l’ensemble. Les techniques de « slaping » et « taping » vont apparaître avec l'arrivée du funk et se développer de façon marquée durant les années 70-80, générant de véritables virtuoses de l’instrument.

La guitare électrique existe depuis un certain temps (cf. Charlie Christian 1937 chez Benny Goodman), des nouvelles techniques apparaissent avec le rock, le funk...

 

 

Bertrand Backeland