Plus le marché du disque se plaint – et il se plaint plus que
jamais – et plus il est frileux, prudent et irrémédiablement
en retard ou à côté de ses pompes.
La Belgique est un cas intéressant parce que son marché est celui
du Benelux où les Hollandais et les Flamands ont souvent été
à la pointe du « pointu », distribuant intelligemment
ce que les marchés voisins, la France surtout, n'avaient même pas
l'air de connaître. On pense notamment à des labels comme Topic
ou Smithsonian Folkways accessibles chez nous mais quasi-inconnus dans l'Hexagone !
Mais tout ne va pas si bien pour autant et les musiques dites du monde sont
tributaires d'une sorte de valse des distributeurs qui se jettent sur certains
labels sans même les connaître puis les rejettent sans même
les avoir compris. Et le Benelux n'échappe pas à cet énorme
foutoir des petits labels apparaissant ici, disparaissant là, revenant
peut-être, mais en partie seulement, chez un autre distributeur qui à
son tour les perd en moins de temps qu'il n'en faut pour les découvrir.
Si les médiathèques et autres professionnels ont du mal à
suivre, que dire de l'amateur de musique qui lit une chronique dans une revue
anglaise ou un journal français, mais ne trouve le disque nulle part
en Belgique ?
La chanteuse sahraouie Mariem Hassan vient de terminer une tournée en
Belgique, grâce aux Jeunesses Musicales. Son disque, excellent au demeurant,
est paru sur un label espagnol, Nubenegra, distribué en Belgique il n'y
a guère longtemps. Aujourd'hui, il est introuvable, inexistant…
Il aura fallu attendre que Amadou et Mariam décrochent une victoire de
la musique pour que leur nouveau disque, sorti il y a plusieurs mois, soit enfin
accessible chez nous. Jusque-là les distributeurs n'avaient pas jugé
nécessaire de prendre ce risque ou tout simplement d'y prêter attention.
Certains diront : « oui mais vous nous parlez de musiques somme
toute très marginales et on peut comprendre que les distributeurs, noyés
sous la masse de nouveautés et les difficultés du marché,
préfèrent attendre face à de tels produits ».
Quelques exemples récents, en chanson française, sont pourtant
tout aussi édifiants. Le nouveau disque de Jill Caplan, artiste « commerciale »
s'il en est, c'est-à-dire potentiellement vendeuse, est sorti en France
l'été passé. Il a fait son apparition en Belgique en janvier 2005 !
Même le journal Le Soir a dénoncé cette aberration. Dick
Annegarn, chanteur essentiel pour le Benelux, a sorti son nouveau disque en
France voici déjà quelques semaines. Comme les convoyeurs, nous
attendons sa distribution en Belgique. Cet acharnement est étonnant dans
la lenteur, voire dans un certain aveuglement. Quand un artiste emblématique
du Benelux, comme Annegarn, se manifeste à nouveau, et qu'importe si
c'est en France, ne devrions-nous pas être les premiers sur la balle ?
Ceci dit, quand Dimitri, chanteur liégeois décapant, a sorti son
premier disque, celui-ci, non content d'être produit en France, a été
distribué chez nos voisins des semaines avant de l'être chez nous !
Par contre, le disque du chanteur suisse François Vé apparaît
quasi d'emblée chez nous et c'est tant mieux. Mais où est la logique ?
Le rôle de la Médiathèque dans cet étrange bazar
est d'être une vitrine des artistes, de tous les artistes et de tous les
styles, et de proposer une véritable alternative de choix. Il nous faut
donc courir, dans tous les sens du terme, pour donner au public belge la chance
de découvrir aussi Mariem Hassan, Amadou et Mariam, Dimitri, Annegarn,
Caplan… Sans devoir attendre que le marché du disque prétende
s'y intéresser. C'est souvent un casse-tête mais c'est aussi notre
métier.
(Étienne Bours, Dép. Musique)
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