OUT HERE RECORDS, 2006.
Production anglaise que chaque magazine « world » de la digne Albion souligne avec insistance, ce disque nous rappelle l’existence et la place essentielle du luth ngoni dans la culture mandingue. Bassekou Kouyaté et ses comparses se répartissent le jeu sur un quartet de ngoni de tailles différentes. Des invités de renom apportent voix et autres instruments. On y entend Ami Sacko, Zoumana Tereta, Lobi Traoré, Kasse Madi Diabaté et d’autres excellents chanteurs ou musiciens. Le disque est fort, dynamique, passionnant, impliqué. Le livret est remarquable, la musique est brillante. On ne peut raisonnablement écouter de la guitare africaine ou du banjo américain sans faire cet indispensable détour vers le ngoni. Ce disque vous offre ce voyage obligé qui restera gravé dans votre mémoire. Bassekou Kouyaté est aussi présent sur le très médiatisé (mais à juste titre) nouveau disque de Dee Dee Bridgewater (UB7507). [retour]
Étienne Bours
ACCORDS CROISES, 2007.
C’est avec bonheur qu’on retrouve la chanteuse Mahwash qui explore les diverses circonvolutions du sentiment amoureux à travers le ghazal, cette forme poétique orientale que tant de chanteurs déplient ou déploient pour qu’on y découvre ce que Mahwash appelle le sens caché des vers. Elle nous emmène alors dans des histoires d’amour mystiques ou humaines, plaintes et complaintes, douleur et séparation, espoir et envahissement amoureux. Le tout magnifiquement accompagné par les sitar, rubab, sarod, harmonium, flûtes et tabla. Une réussite de plus chez Accords Croisés qui depuis longtemps nous a habitués à la qualité, tant celle des artistes que celle de la présentation de cette belle collection. Un régal ! [retour]
Étienne Bours
CHRONIQUES
BO'WEAVIL RECORDINGS.
Quand Meg Baird et Helena Espvall quittent le cocon du groupe Espers, c’est pour s’en aller glaner sur les pistes de la chanson traditionnelle avec leur copine Sharron Kraus. De ballade en complainte tragique ou en poésie empruntée à Robert Burns, les trois dames tissent une œuvre délicate de voix fragiles, de dulcimer, guitares et violoncelle. Les sources vont de Martin Carthy à Anne Briggs en passant par Jean Ritchie et la famille Carter (Carter Family) et le tout se déroule comme un hommage à cette musique intemporelle sans laquelle, précisément, des groupes comme Espers n’existeraient sans doute pas. Discret, agréable, sans prétention, ce disque s’inscrit dans ces traces quasi invisibles que laissent les chanteurs qui reconnaissent leurs sources. [retour]
Étienne Bours
BUDA MUSIQUE.
Ténarèze nous a habitués à des disques de qualité qui ponctuent les années tranquillement, sans précipitation et sans concessions. On irait jusqu’à oublier le groupe, entre chacun de ses disques, tant les cinq musiciens sont actifs sur d’autres projets. Marc Anthony, Alain Cadeillan, Olivier Hestin, Laurent Rousseau et Bernard Subert ont, une fois de plus, dessiné une œuvre musicale riche et intelligente. Sur le thème de l’eau, exacerbé par l’image de la mer Aral, ils vadrouillent adroitement entre compositions, improvisations et traditionnels venant de Gascogne, de Thrace ou du pays basque. Si vous vous demandez ce que peut être une nouvelle musique traditionnelle, la voici. Ténarèze est expert dans l’art de faire du neuf avec un matériau ancien choisi dans des répertoires, des sons, des instruments, des parlers, des manières de jouer ou de chanter. Ils ajoutent à ce bagage une démarche artistique évidente et une réelle conscience de passeurs. Et le résultat est plus que brillant. [retour]
Étienne Bours
SUGAR HILL RECORDS, 2007.
Les États-Unis continuent à inonder le monde de productions discographiques en tous genres. On serait tenté de dire que nombre d’entre elles se ressemblent et que la musique country, au sens large, ne se renouvelle plus depuis belle lurette. Et on se tromperait évidemment. Les Infamous Stringdusters sont là pour le démentir. Ces six jeunes gaillards se jettent avec une fougue communicative dans un bluegrass aux allures certes classiques, mais aux accents novateurs. Ça roule entre guitare, dobro, banjo, mandoline, violon et contrebasse sans jamais vous lasser. Les voix, les ambiances, les soli et les compositions du groupe sont là pour nous montrer que la surprise est toujours possible et que les nouvelles générations sont capables de dépoussiérer chaque musique d’origine traditionnelle. Avec un talent fou. [retour]
Étienne Bours
PURE NATURE MUSIC, 2005.
On se souvient d’un premier CD de Chirgilchin chez Shanachie. Ce groupe tuva nous avait habitués à la qualité de son chant diphonique et de ses ballades des steppes. L’extraordinaire voix de Mongoun-Ool Ondar était d’ailleurs déjà présente sur d’autres disques remarqués, notamment Tuva produit par le label allemand Network. Les trois chanteurs musiciens nous emmènent ici dans une démonstration époustouflante des possibilités vocales du peuple tuva. Il suffit de chanter la beauté du pays, des filles et des chevaux, il « suffit » de demander à la voix de se dédoubler, de se ‘symphoniser’ entre les basses et les aiguës… et c’est un paysage de musiques et de vie qui se déploie dans vos oreilles. Ceux qui n’ont encore jamais écouté le chant diphonique peuvent sans crainte plonger sur ce disque, ils en sortiront transformés. On retrouve également Chirgilchin ainsi qu’un groupe khakasse du sud de la Sibérie (Sabjilar) et le chanteur Sarymai de l’Altaï sur une autre production du même label :Central Asian Tales (MU4069). Une autre expérience à ne pas manquer. [retour]
Étienne Bours
TUVA TRADER, 2005.
Le célèbre chant diphonique des peuples de la steppe sibérienne est particulièrement intéressant dans la tradition des Tuva. On a l’habitude d’entendre ce chant sortir de la bouche des hommes, et ce que l’on soit chez les Mongols, les Khakasses, les Altaï ou les Tuva. Il est vrai que ce son de base extrêmement guttural et grave est difficilement envisageable chez une femme. Et pourtant ! Les chanteuses et musiciennes du groupe Tyva Kyzy nous prouvent que chacun est capable de produire ce fameux xhoomij dans toutes ses variantes possibles. La démonstration est remarquable, avec un disque riche en musiques et en ambiances adroitement produites. On a d’ailleurs du mal à croire que les voix entendues sortent de la bouche de ces cinq belles femmes sibériennes. Il suffit alors de prêter l’oreille à un autre disque, celui de Choduraa Tumat, membre fondatrice de Tyva Kyzy (Belek : the Gift. MU5765). Étonnez-vous en écoutant ces disques importés par la Médiathèque. [retour]
Étienne Bours
SEVEN STAR RECORDS, 2005. Enregistrement 2004.
Les Khakasses (Abakan Tatars) vivent dans les steppes du sud de la Sibérie sous les contreforts du Sayan-Altaï. Sergei et Yulia Charkov, père et fille, ont formé le duo Khyrkhaas pour affirmer leur appartenance à cette culture. Comme dans le reste de la Sibérie, le chant diphonique est présent mais aussi les épopées et le kay (khai) un chant grave que les bardes utilisent pour raconter des histoires de héros populaires dans un univers dont la nature n’est jamais absente. La cithare chatkhan est d’ailleurs liée à cette tradition et est censée transporter l’auditeur sur les lieux des récits épiques comme le ferait un cheval. Le duo nous emmène dans un univers très rarement présenté sur disque et qu’il est intéressant de comparer avec les peuples voisins : Mongols, Tuva, Bouriates ou Altaï. [retour]
Étienne Bours
PURE NATURE MUSIC, 2003.
Amis branchés new age, camarades allumés qui n’avez que le mot chamanisme à la bouche, pseudo-écolos qui vivez des retours à la nature le temps d’un week-end, doux rêveurs que le tintement de la moindre clochette met en transe et vous tous aussi qui cherchez autre chose autre part, vous qui croyez que l’animisme est la seule spiritualité digne de ce nom, vous qui humez les saisons de la nature et de l’homme en quête d’un peu d’apaisement… ce disque vous concerne. Parce que, sans aucun doute, il concerne tout le monde. Pourquoi écouter du chant grégorien, des messes ou des vêpres aux voix magnifiques, des séances sufis, des offices orthodoxes, des appels à la prière, des cérémonies gnawa… si on n’a jamais écouté une séance chamanique de quelque quarante minutes sans se laisser distraire, sans penser à une facture non payée ou au repas du soir ? Ai-Churek est une chamane tuva. Ce disque propose une séance de purification et d’apaisement. À écouter chez soi, tranquillement, en se disant que le chamanisme d’aujourd’hui est probablement d’un autre ordre et qu’il peut éventuellement se transposer sur disque dans l’espoir de faire entrer d’autres gens dans cet échange entre la voix et le tambour de la chamane et les préoccupations des uns et des autres, fussent-ils même à l’autre bout du monde. En tout cas l’écouter n’engage à rien sinon à passer la porte d’un autre monde musical. [retour]
Étienne Bours
CINQ PLANETES, 2006.
Cinq Planètes, on ne le dira jamais assez, est un label incontournable, essentiel. Chaque disque nous fait découvrir un instrument en solo, joué par un maître capable de partir de la tradition et d’insuffler sa démarche personnelle, son art et sa technique dans un répertoire original. Chaque nouveau disque est une surprise même si on en connaît déjà le musicien. Spiridon Chichiguine (ou Shishigin) n’est pas un inconnu dans les richissimes collections de la Médiathèque. Ce bougre de musicien iakoute (Sakha de Sibérie) y est présent depuis belle lurette et son jeu de guimbarde est à nul autre pareil. La preuve, la voici une fois de plus, magistrale, sonore, évocatrice. Spiridon jouant le khomus (guimbarde iakoute), c’est la nature tout entière qui vibre: la steppe, les essences de la taïga, les vents, les eaux qui coulent, le bruissement des insectes au printemps, le coucou qui s’en mêle, l’éclosion des fleurs sous le soleil, le cheval complice, le renne des voisins Evenks… tout devient musique sous la vibration de la lamelle. Comme si la nature prêtait sa musique à l’homme et que celui-ci, en remerciement, la magnifiait encore. [retour]
Étienne Bours
EVER RECORDS, 2007.
Les Sames de Laponie chantent depuis la nuit des temps, y compris cette longue nuit qui s’écrase sur leurs terres des semaines durant. Les Sames chantent, de génération en génération, pendant que nous
rêvons nos Lapons guidant leurs troupeaux dans un débordement de romantisme enneigé et « Père Noëlisé ». Le joik chant plus que chanson, technique vocale, moyen de communication, battement de cœur du peuple same, salutation à l’environnement, signature vocale dédiée à chacun par le chanteur du coin… le joik ne se meurt pas. Il se transmet, il se prolonge, il se réinvente. Nils-Aslak Valkeapää, Ingor Ante Ailu Gaup, Wimme Sari, Mari Boine Persen et aujourd’hui le duo Adjagas nous prouvent qu’il est possible d’allier une démarche d’artiste et un respect de ce qu’est une tradition en marche. Nils-Aslak ne voulait pas que le chant des Sames se fige comme une pièce enfermée au musée. Adjagas non plus. S’il habille son chant de guitares, banjo, trompette ou piano il chante same, avec vents et marées. Deux traditions vibrent ici, celle de Kautokeino et de la famille Gaup dont fait partie la chanteuse et celle de Deatnu à la frontière avec la Finlande dont vient sans doute le chanteur. Calme et sobre, ce disque doit vous ramener vers le Nord et l’envie de ne pas le perdre. Vous irez alors découvrir la discographie same que la Médiathèque a rassemblée au fil des années. [retour]
Étienne Bours
À l’évocation de l’idée de traditions musicales japonaises, l’oreille curieuse se retrouve vite menée dans un territoire bien arpenté et balisé, entre disciplines nobles (musique de théâtre nô, gagagku, koto), quelques traditions rurales encore plus ou moins vivaces ou l’amplification folkloriste (spectacles de taiko). La collection Japanese Traditionnal Entertainment se préoccupe au contraire de mettre à jour des pans méconnus de la culture nippone, essentiellement urbaine, ces bruits, cris et musiques de quat’sous qui impriment à la ville son identité sonore, sa résonance. Les petits divertissements sans prétention et frôlant le kitsch y côtoient le baratin de rue.
Passage en revue des différents volumes :
Moins marqué par l’empreinte occidentale que les très populaires airs mélodramatiques et truffés de violons de l’enka, l’haikara (MX4076) constitue toutefois une autre forme de musique hybride, du moins rehaussée d’un « raffinement à l’occidentale ». Ses airs adoptent une scansion lancinante et répétitive, accompagnés seulement de la ritournelle d’un shamisen et de quelques percussions. On peut, pour cause de barrière langagière, résister aux drames qui nous y sont contés mais succomber totalement à ses mélancoliques psalmodies qui éveillent, chez nous, quelques souvenirs de La Vie d’Oharu, Femme Galante, chef-d’œuvre poignant de Kenji Mizoguchi.
Vous ne vous sentez que peu porté sur le saké triste mais bien plutôt attiré par la gouaille et la roublardise ? Street Performance (MX4075), autre CD de la collection, célèbre, en un patchwork de vivifiantes séquences, les cris de la rue : baratin publicitaire devant les salles de pachinko (sorte de bingo local) ou destiné à la vente de bananes, mélopées enka accompagnées au violon, les manga goku, récits illustrés sur des rouleaux de papier et racontés à haute voix ou encore les mélodies rouillées des marchands ambulants.
Humour, roucoulades charmeuses et airs d’opérettes des années vingt et trente du siècle dernier composent le programme du volume Shitamachi Asakusa Emgei no Machi (MX4077), enregistré pour partie dans l’un des plus anciens théâtres du quartier d’Asakusa à Tokyo, haut lieu de la petite pègre et des cabarets louches, où débuta il y a plus de trente ans un certain Takeshi Kitano.
Dernière étape de notre périple : l’un des six tournois annuels de sumo dont l’ambiance sonore est illustrée sur le volume Sumo Jinku à la carte (MX4078). Avant tout affrontement entre rikishi, l’arène du combat laisse résonner un sumo jinku, une annonce chantée/déclamée solennellement par le yobidashi, un assistant de l’arbitre. Le ventre repu et gonflé à la bière Asahi, l’esprit diverti, la joie d’avoir pu célébrer un nouveau yokozuna (le grand champion), c’est un peu à tout cela que nous invite - par procuration du moins - cette très belle collection. Dernière remarque : les notices, plages et noms d’artistes de ces quatre CD sont en japonais ! [retour]
Jacques de Neuville
Pour suivre :
- Anthologie générales : « Min’Yo : Folk Song From Japan » - MX6221
-
Hibari MISORA : « Misora Hibari » - MX4805 (Musique enka)
Dans le livret accompagnant le Volume IX de cette série de parutions consacrée à la musique de Java, on peut lire un court essai intitulé « Conceptual Cues on Javanese Music », dans lequel son auteur, Ilario Méandri, s’interroge sur la fascination que produit la musique de gamelan sur l’occident depuis plus d’un siècle. Reconnue par bien des compositeurs, l’exemple le plus célèbre étant Debussy, comme une découverte qui influencera toute leur musique, la rencontre de la musique balinaise et javanaise fut l’occasion d’une rupture avec la tradition musicale occidentale. Ses effets se font aujourd’hui sentir de la musique minimaliste à l’ambient électronique. Et bien que tout sépare cette musique de celle qui fut la nôtre jusque-là : les modes musicaux, les intervalles, les rythmes, l’usage extensif des percussions, elle a pourtant conquis un grand nombre de compositeurs et déteint sur leur musique. Méandri pose la question de savoir si l’occident a succombé au charme du gamelan parce qu’au-delà des formes se dégage un universel qui séduit, même sans connaissances préalables de la culture balinaise ou des critères de jugement que les puristes utilisent pour apprécier cette musique. Ou bien si c’est justement à cause de cela, cette méconnaissance et cette incompréhension provoquant une fascination qui se traduit presque toujours en acceptation, puis en attirance. Le lien entre l’Art et la Culture, et la nécessité, ou non, de comprendre une œuvre pour pouvoir l’aimer, est un débat peut-être insoluble.
Si l’essai de Méandri ne parvient pas à résoudre ce dilemme de manière convaincante, sa question est toutefois pertinente et un bon point de départ pour se plonger dans cette excellente série de l’association Yantra, éditée par le label Felmay, abordant le gamelan de Java sous toutes ses formes, de la musique de cour à la musique sacrée.
Avec un certain humour le label a choisi comme devise : « La musique est intemporelle, les sons sont magnifiques, les notes sont différentes ». C’est un début de réponse. [retour]
Benoît Deuxant
Bien que l’archipel d’Okinawa soit aujourd’hui associé au Japon, il n’en possède pas moins sa propre histoire, sa propre culture et son propre écosystème. Les Japonais, si fiers de leur mode de vie traditionnel et de leur nourriture si saine, concèdent qu’Okinawa les bat sur ce point et regardent avec envie le nombre étonnant de centenaires qui peuplent les différentes îles d’Okinawa. Les habitants d’Okinawa s’accordent à dire que cela est dû à la tradition de continuer à travailler jusqu’à un âge élevé.
Misako Oshiro est née en 1936 à Osaka (elle n’est donc pas native d’Okinawa mais a grandi à Nago, sur Okinawa). Elle est célébrée comme la plus grande chanteuse et musicienne vivante d’Okinawa. Elle se produit régulièrement dans son club Kozakura, et dans d’autres salles encore, entourée d’une cour de jeunes musiciens désireux d’apprendre le sanshin (instrument à cordes semblable au shamisen japonais, mais typique d’Okinawa) et le répertoire de mynio qu’elle interprète.
Cet album est son premier depuis dix ans, un intervalle qu’elle a utilisé pour son autre carrière, celle d’actrice de cinéma (pour Go Takamine et Yuji Nakae entre autres). On y retrouve des mélodies parfois connues (comme le célèbre Tinsagu no Hana, grand classique du crossover, qu’on retrouve interprété par Champloose ou par Ryuichi Sakamoto), jouées en solo, en duos de sanshin ou accompagnées d’un koto ajoutant une touche étrange et originale à ces interprétations très belles et très simples, encadrant sans l’étouffer le phrasé subtil de Misako Oshiro. [retour]
Benoît Deuxant
TRIKONT-UNSERE STIMME, 1927-1957.
Les grands pourvoyeurs d’obsessions imprévues que sont les gens du label Trikont reviennent avec une nouvelle niche musicale à explorer. Après le tango finlandais, le yodel-western et autres
particularismes, ils nous proposent de découvrir le boléro mexicain. À ne pas confondre, comme on le fait souvent, avec ses équivalents et parents que sont le boléro espagnol ou le boléro cubain, le boléro mexicain fut la musique qui fit chanter, danser, pleurer, divaguer, rêver ou vivre des millions de Latinos-Américains entre les années vingt et cinquante.
Comme beaucoup de styles musicaux, il est fort malaisé de déterminer l’origine exacte du boléro mexicain. Il serait dérivé pour les uns du boléro cubain, qui apparaît à la fin du XIXe siècle, comme variante binaire et syncopée du boléro espagnol. Selon d’autres, il serait inspiré directement de ce dernier. D’autres encore parlent de génération spontanée… Une chose est sûre, ses premières armes et ses premières heures de gloire eurent pour décors les multiples bordels et maisons closes de Mexico City, dans les années trente. C’est pour cette clientèle exclusive de mélomanes que se développèrent ces chansons déchirantes d’amours malheureuses, de frustrations, de jalousies latines. Emballées dans une tristesse stylisée, dans une mélancolie fataliste, ces chansons ont toutes le même thème: la femme. Mais pour les «boleristes», la femme, forcément fatale, est une maîtresse terrible et sans cœur, démon dont l’homme est la victime, l’esclave volontaire, prisonnier du jeu cruel d’une relation sadomasochiste et fétichiste. Cette réputation de musique de bordel, aux textes douteux et au « goût dégénéré », ne plut évidemment pas à la censure moraliste effrayée par cette glorification des pulsions morbides et des dérèglements passionnels. Poursuivi par cette mauvaise réputation, les musiciens n’avaient pas la vie facile, d’autant plus que leur métier leur faisait partager la vie dangereuse du demi-monde et de la pègre, avec pour conséquence une longue histoire de morts violentes.
Malgré ces multiples obstacles, le style nouveau connaîtra un tour imprévu lorsque, vers 1923, les stations de radio naissantes adopteront le Boléro et le transformeront en un succès instantané sur tout le continent, des pampas argentines jusqu’à New York. Ce succès attirera vers Mexico de nouvelles têtes, de jeunes aventuriers de la musique qui viendront tenter leur chance dans la capitale afin de partager les retombées du boom économique mexicain de 1930. Ils auront l’exclusivité de nouveaux lieux, de nouveaux dance palaces, de cabarets chics comme le Versailles ou le Waikiki, où la bonne société venait goûter au nouveau genre. Mais c’est toujours dans les bas-fonds que se trouveront les vrais palais du boléro, comme le Salon Mexico, loti entre les bouges et les soupes populaires. C’est là que les vrais aficionados venaient s’encanailler, avec le frisson supplémentaire du danger.
Le boléro connut également un triomphe au cinéma, avec des films adaptés de ses thèmes favoris, rempli d’un arsenal de prostituées au grand cœur, d’amants rejetés, de crimes passionnels… et de cow-boys lorsqu’il devint la musique de fond obligatoire du western mexicain. Les années cinquante, par contre, verront la fin du boléro, progressivement transformé sous l’influence du filin cubain, puis finalement remplacé par le mambo, puis le cha-cha-cha.
Le label Trikont nous propose de parcourir ce pan de l’histoire de la musique à travers les airs du légendaire « compositeur pour maison close » Augustin Lara, de la « tropical queen » Toña La Negra, du « ténor des continent » Pedro Vargas, les entrelacs du trio de guitaristes « Los Tres Ases » et d’autres superstars d’une époque révolue, d’un Mexique clinquant et pathétique à la fois. [retour]
Benoît Deuxant

Ce livre, édité chez Colophon, propose une approche inédite des musiques dites du monde : à la fois une invitation à la découverte d’un patrimoine culturel extrêmement diversifié et le partage d’une passion vécue au jour le jour par les auteurs.
Plus d'infos ? Par ici.
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