Habib Koite (prononcer "kwaté") est l’héritier d'une longue lignée de griots. Ce chanteur à la massive carrure et au jeu soyeux a connu son premier succès en Afrique de l’Ouest en 1991 avec une chanson, devenue un classique de son répertoire : Cigarette A Bana (la Cigarette est Finie). Mais c’est avant tout sa rencontre avec une autre réalité culturo-économique – celle de l’industrie du disque européenne – qui aura véritablement et durablement contribué à l’essor de sa carrière. Artiste aujourd’hui bien en place dans le circuit international (on a pu le voir en compagnie de la guitariste Bonnie Raitt, sa musique est largement diffusées au Etats-Unis), il distille à travers ses compositions une synthèse sensible des différentes traditions musicales de son pays. "Afriki" , son dernier album en date, se présente comme kaléidoscope de sons et de langues, reflet sensible de la diversité de son pays, le Mali dont il en défend ardemment la diversité à travers son unité.
De par vos origines, vous êtes lié à la tradition griotique. Dans quelle mesure cette appartenance détermine-t’elle la musique que vous créez actuellement ?
Etre griot, c’est porter un nom de famille spécifique et reconnu dans le pays mandingue. Ce sera un Koite, un Kouyate, un Diabate, etc. Les griots tiennent dans la société le rôle de porte-parole lors d’un mariage, d’un baptème… Il peut également agir comme intermédiaire entre 2 familles lors des préparatifs d’un mariage. Il se charge alors de tout organiser et d’assurer le suivi des événements. La tradition du griot a une lointaine origine: par son intermédiaire les nobles – qui, d’ordinaire ne pouvaient pas se parler directement – entraient en contact. Le griot introduisait un mode «doux» de communication et de négociation. Il est également celui qui connaît l’histoire des familles, leur arbre généalogique, ainsi que, de façon plus étendue, l’histoire du pays mandingue. Comme il ne coupe pas de bois, ne chasse pas, ce sont les familles dont il porte la parole qui s’occupent de lui, le nourrissent et l’hébergent. Moi, je suis griot de père en fils. Mon arrière grand-père a nourri sa famille en jouant d’un petit instrument à cordes, le n’goni. Mon père également, mais il a également pratiqué des instruments plus modernes comme la guitare, la mandoline et l’accordéon. Et ma mère a gagné sa vie en chantant. C’est dans cette atmosphère musicale que j’ai vécu. Et, contrairement à d’autres enfants de ma génération, on ne m’a jamais empêché de jouer d’un instrument. Chez les griots c’est accepté alors qu’au sein d’autres familles l’interdit demeure. Lorsque je suis conduit à me produire hors de mon pays, j’interprète cette musique que je joue depuis que je suis tout petit à des gens qui ne sont pas de la même culture que la mienne et qui ne comprennent pas ce que je raconte. J’imagine qu’il existe un public qui désire découvrir d’autres cultures musicales, sentir les mélodies, les rythmes.
Est-ce que, en retour, votre façon d’écrire, ne se trouve-t’elle pas affectée par ce nouveau public ?
Je suis mélangé: à la fois chanteur et instrumentiste. La pratique de différents instruments de musique m’ont conduit à m’ouvrir à d’autres horizons musicaux, à voir comment les choses “fonctionnent”, leur mécanisme. Ma curiosité m’a poussé à pratiquer de nombreux genres (NDR : durant les années 80 il se produira au sein de divers groupes animant les clubs de Bamako, passant du jazz au reggae). Lorsque je me suis mis à écrire, il m’a fallu un peu de temps avant de me décider à créer quelque chose qui m’est propre. Malgré tout, encore aujourd’hui, il m’est difficile de tracer une frontière entre mon expérience de musicien et mon propre feeling: tout vient d’un coup lorsque je créée. Même lorsque je m’impose une ligne de conduite comme, par exemple, travailler sur une musique de terroir et faire en sorte que l’identité du terroir se reflète dans ma version, j’y ajoute spontanément d’autres apports extérieurs.
Vous avez un jour tenté de caractériser votre musique de dansa-donso. Que signifie au juste cette appellation ?
Les deux mots doivent être séparés: les dansa se rapporte aux rythmes des percussions joués du côté de l’Ouest du Mali, de Kaïs, la région d’où je vient. Le dansa vient du groupe Khasonke, un groupe ethnique mélangeant l’ethnie des Peuls du Macina (NDR: empire théocratique peul fondé au XIXe siècle et et qui s’étendait sur une partie des territoires malien et mauritanien) et les Malinke (Ndr : peuple du pays mandingue, proche culturellement des Bambaras, l’ethnie la plus importante du Mali) de Kaïs. Les Peuls sont un peuple nomade et qui vit de l’élevage de bœufs. Acheminant leur bétail vers les Sénégal, ils voyageaient ainsi des mois sur la route en suivant les rives des fleuves. Certains, passant dans ma région, s’y sont définitivement établis et ont épousé des femmes malinke. Leurs enfants sont alors devenus des Khasonke, ce qui signifie que ce sont des personnes portant le khasa, une tenue faite à partir de la laine de mouton que les peuls portaient la nuit et qui tient au chaud comme un jean. Je suis un Khasonke.
Quant au doso, le terme se rapporte à la confrérie des chasseurs du pays mandingue. Ils entretiennent une relation mystique avec l’animal, la brousse. Aujourd’hui on les considère plutôt comme des tueurs d’animaux mais avant ils étaient perçus comme des braves, des individus possédant des pouvoirs maléfiques et qui communiquaient avec les animaux. Cette confrérie animiste existe encore aujourd’hui et tant mieux! On a parfois besoin d’autres modes de pensée, ceux notamment antérieurs à l’arrivée des religions monothéistes, pour se dégager l’esprit. En conclusion, le dansa-doso symbolise les différentes musiques du Mali et les nombreux styles que je tente de jouer en respectant la tradition.
Africa, l’un des titres-clé d’Afriki, est une exhortation à voir une Afrique affranchie des freins à sa croissance: corruption, mortalité infantile. On est tenté de rapprocher votre discours de celui du cinéaste Abderrahmane Cissako qui dans Bamako, fait le procès des institutions financières internationales qui étranglent et paralysent l’Afrique en lui imposant ses programmes d’ajustements structurels …
Ma position n’est pas de dire qu’on peut y arriver par nous-mêmes mais plutôt qu’il est temps de se décider à réfléchir sur ce qu’il faut faire pour se sortir du marasme économique et social. Il faut aussi arrêter de compter sans cesse sur l’aide de ceux dont on pense qu’ils nous ont démunis de tout. C’est trop tard pour ça. Nous avons pris du retard dans plusieurs domaines et l’un des problèmes majeurs à régler, c’est l’illettrisme. Puisque la plupart des questions importantes sont traitées dans les administrations par une langue étrangère – comme chez nous, au Mali, le français – et que nos enfants tirent leurs connaissances de livres édités en français, pourquoi ne pas faire en sorte que le plus grand nombre puisse accéder à cette langue et, par extension, à de nouveaux champs de connaissance et de compétence? Mais on ne peut pas négliger l’attrait qu’exerce le “bel Occident” dans la conscience des jeunes africains. Pourtant, la plupart de ceux qui ont fait l’expérience de l’expatriation sont revenus avec des regrets, le sentiment qu’en voulant accéder à cet “Eldorado”, ils y avaient abandonné quelque chose. Le peu de ce que nous possédons au Mali (NDR: en 2000, le Mali était classé 164e sur 173 à l’Indice de Développement Humain créé par l’ONU), nous devons le faire grandir et prospérer mais sans penser obtenir du jour au lendemain une Afrique lettrée et technologique. J’ai aussi le sentiment que les gouvernants sont coincés entre le désir de s’approprier les deniers publics, pensez à leur bien-être matériel et la volonté de régler les problèmes du pays. Mais en réalité, la plupart d’entre eux quittent le pouvoir après avoir réalisé . D’où le grand nombre de coups d’état. Toutefois, la stabilité commence à s’installer dans un grand nombre d’états africains. C’est le cas au Mali. Il faudra cependant patienter plus de vingt ans avant que tout aille un peu mieux même si j’espère qu’on pourra sauter quelques étapes parce que nous avons la chance de prendre exemple sur ceux qui sont expérimentés dans le domaine de la gestion des états et d’adapter les procédures à notre culture. Le Mali s’est stabilisé depuis un certain temps. Aujourd’hui les présidents se succèdent à la tête de l’Etat et ceux qui la quittent peuvent vivre une autre carrière sans se retrouver plus à la potence. Avant, c’était ainsi: tu es président, après, tu dois mourir.
Assez étrangement, Afriki, présente une grande variété rythmique sans t
Apparemment, je n’aime pas trop danser (rires). C’est à la fois lié à mon tempérament et à mon envie de réaliser un disque acoustique pour l’essentiel. D’où l’atmosphère de douceur qui émane du disque. Comme j’ai voulu mettre en valeur le son de ma guitare, j’ai remplacé les batterie et transposé les rythmiques sur calebasse et rajouté seulement quelques caisses claires. Le rythme est présent sans être vraiment percutant. Mon disque est destiné à être écouté sans que l’auditeur ne se sente agressé.
Un autre thème revient fréquemment dans vos chansons: celui de la famille et des enfants…
J’envisage ici la femme en tant que mère de l’enfant et tant qu’origine de la langue. La première langue apprise par l’enfant c’est celui de sa mère. Et chaque langue se distingue par sa propre culture, son style, son humour.
Est-ce pour cette raison que vous choisissez fréquemment de chanter dans les différentes parlées de Mali plutôt que de vous exprimer en français, la langue officielle du pays?
Je chante en langues peul ou bambara afin de constituer une sorte de point de rencontre entre elles. Les microcultures nous enrichissent par la diversité qu’elles produisent – et c’est ce qui, au Mali, a contribué à l’émergence de tant d’artistes de grande qualité. Pour autant il faut accepter de distinguer, de séparer ces microcultures. Le Mali compte une trentaine de langues d’usage, ce qui pose parfois de sérieux problèmes de communication entre les individus. C’est pourquoi, lorsque ma musique s’inspire d’un rythme et d’une mélodie populaire dans telle ou telle zone du pays, je m’efforce d’en respecter l’identité, les paroles, tout en y ajoutant ma propre personnalité, mon accent. L’auditeur sera alors accroché: il reconnaîtra un genre musical qui lui est familier sans qu’il soit totalement identique à la version originale.
Sur Mali Ba, vous célébrez en un chant vibrant l’esprit de concorde régnant entre les différents peuples du Mali. Pourtant, difficile d’oublier qu’au Nord du pays les Touaregs se battent depuis de nombreuses années contre l’administration afin de défendre leur autonomie et leur spécificité culturelles…
De l’intérieur, le Mali est très uni. Et notre territoire accueille toutes les populations limitrophes vivant dans des zones de tensions. Les troubles qui concernent le Nord du pays ne datent pas d’hier. Les Touarègues qui y vivent sont en fait une population nomade dont le territoire déborde le Mali pour toucher le Niger et la Mauritanie. Une longue bande de terre qui parcours pratiquement l’Afrique d’Est en Ouest. Les autorités de chacun de ces pays qui aspirent à administrer sa portion de bande se frotteront à cette couche de population, généralement insaisissable. C’est pour cette raison qu’on été lancées des politiques de sédentarisation et de développement d’infrastructures adéquates: villages, écoles, etc. Mais, à part ça, le Mali est un pays uni et paisible.
Etes-vous sensible au récent courant de musique “blues” touareg, incarné par Tiraniwen, Toumast, etc. ?
J’ai participé avec le groupe de femmes touarègues Tartit et le guitariste Afel Bocoum au projet Desert Blues. Ce groupe scellait la rencontre entre les principaux groupes sociaux du Mali: je viens de l’Ouest et mon groupe Bamada se compose de musiciens originaires du Sud et du centre; Afel Bocoum est un Peul du centre et Tartit est composé de musiciennes berbères.
Depuis quelques années, certains (musicologues, cinéastes ou musiciens) tentent de mettre en évidence l'existence d'un lien intrinsèque, d'une continuité entre le blues US et la musique du Mali. Quel regard portez-vous face à ce discours ?
J’apparais d’ailleurs dans Feel Like Going Hom, le documentaire que Scorcese a consacré à la musique malienne. Au commencement de cette histoire, il y a une oreille qui a écouté. Un amateur de blues a reconnu dans un morceau malien quelque chose distinct du blues mais qui, en même temps, y ressemblait. Mais, d'un autre côté, le musicien local ne connaît que la musique de son village et ignore tout du mot "blues". Je n'en veux à personne d'établir ce genre d'association parce que si l'on se réfère aux harmonies, aux gammes utilisées, on peut, en effet identifier des points communs entre des musiques qui n'appartiennent pas à la même sphère culturelle. De façon similaire, les nombreux Chinois qui résidaient chez nous dans les années 60 appréciaient eux aussi certaines chansons maliennes parce qu'elles empruntaient la même gamme pentatonique que les mélodies chinoises. Ces similitudes devaient contribuer à nous aider à se tolérer.
Votre carrière a pris un tour décisif, il y a plus de 10 ans, lors de votre rencontre avec un promoteur belge…
Tout a débuté lors de ma rencontre avec mon futur promoteur (Michel De Bock) lors d’un concert en Côte d’Ivoire, au début des années 90. Il m’a ensuite revu au Mali, ce que je considère comme signe d’une démarche sérieuse et décidée. Depuis lors, Michel et son épouse Geneviève Bruyndonckx s’occupent de ma carrière. Ils organisent tout depuis la Belgique. Mais mon groupe et moi-même demeurons à Bamako. La Belgique est, en quelque sorte, notre pied-à-terre européen.
La scène musicale malienne est d’une rare vitalité. Mais comment subsiste-t’elle? Existe-t’il là-bas une industrie musicale ?
La plupart des artistes maliens sont produits par des Européens ou des Américains qui se chargent de la distribution du disque chez eux. Au Mali, l’artiste se charge lui-même de la distribution et de la promotion de sa musique à travers les cassettes audio et les CDs. Malheureusement, le phénomène du piratage est difficile à maîtriser et les droits d’auteurs sont mal rétribués. On est en pleine gabégie. S’il me fallait compter sur mes ventes locales et mon réseau de distribution, je ne pourrais pas e de mon métier. Si, par exemple, un distributeur se charge de la vente de mes disques au Sénégal et qu’il réalise à cette fin 1000 copies de mon album, me rendra-t’il compte du nombre exact d’exemplaires qu’il a pressé et écoulé? Ce n’est pas certain. Sans compter que le distributeur est lui-même directement confronté au problème de la copie pirate.
N’avez-vous alors jamais été tenté de vous expatrier, de prendre pied en Europe ?
Se décider à partir en Europe pour y faire carrière résulte d’une décision sérieuse et mûrement réfléchie. Il faut avoir un sacré culot. L'artiste expatrié se trouve entre le marteau et l'enclume: d'une part les puriste pensent qu'il est devenu un élément dénaturé car éloigné de votre pays. Il joue alors de la "world", de la musique mélangée. D'un autre côté, il se trouve exposé à une multitude de nouveaux genres musicaux en vogue en Europe. S'il s'adapte à l'un d'eux, il devra faire face à une féroce concurrence entre artistes. L'artiste africain établi en Europe doit vraiment se battre afin d'obtenir une musique reconnue et qui soit de qualité. [retour]
Discographie sélective :
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Habib KOITE : “Ma Ya” - ML6301
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Habib KOITE & BAMADA : “Mosu Ko” - ML6300
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Habib KOITE & BAMADA : “Baro” - ML6302
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Habib KOITE & BAMADA : “Afriki” - ML6306
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Desert Blues 2 : Rêves d’Oasis - MJ0172
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Mali : Musique des Chasseurs - ML5837
En DVD :
- Martin SCORCESE : “Blues : Feel Like Going Home” - TB7507
Voir aussi Agenda de concerts Septembre 2007
CHRONIQUES
Un coup d’œil hâtif sur la pochette semble augurer d’un «coup» à la Johnny Cash: un label côté (Anti-), un artiste country au crépuscule de sa carrière, un cliché noir & blanc dévoilant avantageusement les
marques du temps labourant le visage de l’intéressé. Sauf que Porter Wagoner est bien loin de correspondre au profil de l’emploi de l’artiste country en quête de rédemption. Collectionneur de tubes des années 50 à la fin des années 70 et animateur TV durant vingt ans dans le populaire Porter Wagoner Show (qui a révélé Dolly Parton), il a, certes, connu quelques éclipses médiatiques mais sans que ses stetsons de parade et ses flamboyants costumes ne se soient véritablement évaporés des consciences américaines. Un joli spécimen élevé au Grand Ole Opry de Nashville donc, que l’on découvre tardivement avec ce superbe Wagonmaster (clin d’œil, me souffle-t-on, au film du même nom de John Ford - VC7148), exploration tranquille de répertoires alternant nonchalantes ballades et virées honky tonk, le tout, enveloppé, comme le veut la tradition, dans de chatoyants effets lapsteel. Wagoner, de sa voix terrienne et tendrement balourde (on pense au chanteur-acteur Tex Ritter) se révèle aussi un redoutable et roué raconteur d’histoires, attentif autant à ses états d’âme (l’ombrageux The Agony of Waiting), qu’à rendre justice à d’attachants « outsiders » (Albert Erving). Il n’est pas trop tard pour prendre le train du Wagoner en marche. [retour]
Jacques de Neuville
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