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GROS PLAN : LES CONCERTS DE PASSENDAELE : HISTOIRE D'UNE MÉMOIRE ACTIVE


Passchendale
Extrait musical : Jerusalem revisited


L'idée d'organiser des concerts pour la paix a germé dans l'esprit de Piet Chielens il y a quelques années déjà, dans ce coin de la Belgique où les pires batailles firent rage entre 1914 et 1918. Pour Chielens y habiter, c'est vivre sur le plus grand cimetière du monde. « Et pourtant », dit-il, « seuls les anciens en parlent encore, les autres semblent oublier ». Et quand Piet me parle de cette guerre, je revois mon grand-père assis derrière son bureau à me raconter l'enfer, en douceur, sans m'emmener jusqu'au plus profond de l'horreur, mais en répondant à mes questions d'enfant. Je revois les images qu'il me dépeint: les tranchées, la boue, les rats, la peur, l'odeur des obus, la solidarité. Piet Chielens a voulu commémorer cette guerre en musique et en chansons et par-là même, lutter contre l'absurdité de toute guerre parce qu’enfant déjà, il était fasciné par ces cimetières qui l'entouraient, par cette terre qui regorge de cadavres. Plus tard, Chielens parcourt régulièrement ce Westhoek belge, il n'y voit que restes de batailles ou souvenirs de guerre, il y entend les vieux qui se souviennent. Et lorsque la tête remplie de combats, il rentre chez lui, c'est pour y capter les nouvelles des guerres des Falklands, de Beyrouth, de Sarojevo… Une seule passion vient soigner cette sorte de blessure qu'il trimballe en lui: la musique et le chant populaire. Il a découvert que la guerre, la vie et la mort des hommes pouvaient se raconter en chansons. Et il a décidé de leur confier le soin de porter et projeter cette soif de souvenirs, cette volonté de dire l'absurdité: « Parce que j'avais appris que la musique était la seule forme d'art qui, non contente de pouvoir témoigner, pouvait également consoler, épurer et même guérir ». Il va dès lors, en 1992, créer son premier concer t: « We died in hell - they call it Passchendaele » dans l'église de ce village qui, en 1917, fut le lieu d'un des plus terribles massacres de l'humanité. D'emblée, le concert affiche la démarche. Refusant les barrières de langues ou de cultures, Chielens rassemble musiciens et chanteurs d'horizons différents. L’artiste juive Shoshana Kalish chante sur accompagnement de luth arabe joué par Marwan Zoueini. Le ton est donné. Les chanteuses flamande Kristien Dehollander et anglaise June Tabor apportent également voix et répertoires alimentés de traditions et compositions. Textes remarquables, voix justes, au profit d'une seule et même idée : bannir les guerres, témoigner sans larmoyer et sans hurler des slogans faciles. C'est réussi et un deuxième concert verra le jour en 1994 avec les chanteurs anglais Coope, Boyes & Simpson et les Flamands Willem Vermandere et Norbert Detaye. Même objectif, même gravité, même retenue, même réussite. En 1995 et 1996, les projets sortent de l'église du village et se répandent dans le paysage figé par la guerre. « Passchendaele suite » est jouée dans le cimetière Tyne Cot, tandis que « Passchendaele terminus » emmène les spectateurs à travers le pays et ses cimetières pour une série d'arrêts historiques et musicaux ou poétiques. Passchendaele suite » consacre la rencontre entre Panta Rhei - le groupe que Steve Houben et Luc Pilartz ont créé pour jouer les musiques traditionnelles d'Europe - et le trio anglais Coope, Boyes & Simpson, trois chanteurs à la démarche engagée qui mettent leurs harmonies (souvent a capella) au service de textes denses. La musique est expression de gravité avec cette œuvre qui s'en va puiser dans la chanson traditionnelle ou nouvellement composée, dans les airs de traditions diverses, dans le répertoire classique et dans le savoir-faire jazz ou rock. Les arrangements de Panta Rhei trouvent ici un terrain à leur hauteur, les musiciens ont empoigné ce travail à bras-le-corps et lui ont donné une unité et une dignité rares que viennent encore renforcer les trois chanteurs. La cornemuse écossaise de Lester Simpson y ajoute une touche grave à certains moments. Le message apparaît en filigrane, en demi-teinte, sans facilités, sans légèreté.
Et de fil en aiguille, les projets se succèdent. On se souvient et on chante ce que fut la guerre. L'Anglais Robb Johnson en compagnie de Vera Coomans, de Roy Bailey et de Koen De Cauter, laisse parler les souvenirs de ses grand-pères. Puis vient l'Irlandais Sean Tyrrell et quelques comparses flamands parmi lesquels Alfred den Ouden. Et ainsi de suite, jusqu'à ce magnifique double album qui nous propose aujourd'hui « Passendale suite 2 : Seeds of peace ». Imaginez les voix de Coope, Boyes & Simpson, June Tabor, Willem Vermandere, Bram Vermeulen, Koen de Cauter, Patrick Riguelle et Thomas Friz sur des musiques du groupe français Une anche passe secondé par un quatuor à cordes. Le tout pour semer la paix. Feuilletez le superbe livret aux photos riches de silences. Écoutez ces hymnes à la paix et ces remparts de l'oubli et, par le fait même, rendez hommage à Piet Chielens et à sa tâche et… visitez la région.

(Les deux orthographes de Passchendaele ou Passendale apparaissent successivement dans les titres de la collection)

Passchendaele_2

Extrait musical : The lowlands of Holland

DISCOGRAPHIE

- « We died in hell, they called it Passchendaele » (Map CD 93004) - MN0558

- « We're here because we're here » (No Masters NMCD8) - MN0559

- « Passchendaele suite » (No Masters NMCD10) - MN0560

- « Vredesconcerten Passendale : Gentle Men » (Irregular Records IRR030) - MN0561

- Sean Tyrrell & Alfred den Ouden : « Songs of peace commemorating the Irish poet Francis Ledwidge » (Vredesconcerten VP001) - MN0562

- « Vredesconcerten Passendale : le grand troupeau » (Vredesconcerten VP002) - MN0563

- Coope, Boyes & Simpson & Wak maar proper : « Christmas truce kertsbestand » (No Masters Coop NMCD14) - MN0564

- « Seeds of peace, Passendale suite 2 » (Vredesconcerten VP06) - MN0565


Étienne Bours