« La musique ne vaut vraiment plus grand-chose » écrit discrètement Libération à propos des dernières intentions connues d’Appel et Nokia : à l’achat d’un GSM ou d’un iPod, pour 20 ou 80 dollars de plus, selon les modèles à l’étude, chacun de ces opérateurs offrirait tous leurs titres en ligne, gra-tui-te-ment. La négociation serait entamée avec les « principaux labels musicaux ». Ce n’est donc pas de la fiction et le cas de figure est exemplaire pour s’interroger sur ce principe de gratuité qui « révolutionne l’industrie musicale ».
Il est délicat en soi de dénigrer ce qui se présente comme gratuit. Cela reviendrait à revendiquer et valoriser le fait de payer ! Dans un contexte de pouvoir d’achat exécrable, qui oserait réellement se scandaliser que la culture, relevant du superflu, se rende accessible de plus en plus à bas prix !? N’est-ce pas l’idéal poursuivi depuis des lustres par les politiques publiques : trouver les « tarifs » les plus attractifs, les plus démocratiques, les moins discriminants ? Les responsables de ces politiques culturelles se gardent bien de prendre position sur les modèles de gratuité qui sont en train d’imposer leur logique. On esquive, on évite d’émettre des doutes et de déconstruire le paradis du gratuit. Tout est parti de « pratiques citoyennes » sur le Net qui ont exalté la philosophe de l’échange désintéressé, court-circuitant le principe de la rémunération marchande favorisant le profit de tiers. Et le marché, les marques ne font qu’embrayer sur cette tendance qui vient « des gens », du consommateur. Comment, pourquoi, à quel titre dès lors oser se méfier !? Au contraire, une certaine pression s’exerce pour que les acteurs publics de la culture tiennent compte de ces nouveaux modèles séduisants dans la poursuite de leurs missions.
Quelles sont ces missions ? Elles ont toujours été de favoriser un accès démocratique aux biens culturels. En l’exprimant de la sorte, on pressent rapidement que la gratuité vient leur couper l’herbe sous le pied ! Mais si on cherche à énoncer de façon plus fidèle la complexité de ces missions en plaçant la réalité de l’accès démocratique du côté du partage de la connaissance pour jouir pleinement, en consommateur autonome de ses choix, des créations culturelles de notre société, alors on mesure que les choses ne peuvent si facilement être réglées. Le gratuit vient brouiller les pistes du non-marchand, c’est bien un paradoxe qui donne la mesure du débat à ouvrir.
La gratuité qui se développe actuellement comme diffusion légale de musiques est bien ambiguë : gratuité commerciale, gratuité conçue comme instrument de marketing. La musique permet d’aller très fort dans cette voie, elle est le fer de lance des hyper industries culturelles. Ces hyper industries qui ne se dédient plus uniquement à la diffusion de biens culturels mais à un ensemble de technologies qui garantissent une meilleure prise en charge occupationnelle du consommateur. Ces stratégies ne cherchent pas à promouvoir la relation aux musiques comme expérience de connaissance de soi et des autres mais comme flux pulsionnels vers la possession d’autres produits rentables qui se greffent et instrumentalisent le besoin de culture : iPod, téléphones… Une certaine musique et un certain type d’appareils forment ainsi des ensembles « organiques » qui aiguisent les désirs, trustent les envies d’investissement matériel et spirituel. Et pour peu qu’une plate-forme, là derrière, propose un million de plages, on clamera qu’elle donne accès gratuit à toute la musique. Toute la musique, mais la diversité culturelle en moins qui, elle, ne se mesure pas en nombre de titres mais en différences, en charge d’altérité.
La gratuité revêt bien des aspects, mais elle est aussi, aujourd’hui, un vecteur de séduction au service de ce que Bernard Stiegler analyse comme le « psycho pouvoir ».
En tant que prêteur public de musique, La Médiathèque est en interrogation active sur les relations aux musiques. Il est certain que nos manières de fonctionner vont intégrer volontairement, constructivement, ce que les pratiques web 2.0 ont de meilleur. Par exemple associer nos usagers et tous les amateurs qui le souhaitent aux choix qui nous guident dans la constitution d’un patrimoine à préserver, à rendre disponible et collectif, à expliquer, à médiatiser. Que ce patrimoine soit matériel (comme encore significativement) ou immatériel, consistant alors en fichiers organisant la mémoire partagée des expressions musicales, ce qui est tout autre chose que les réservoirs vides de sens exploités pour « vendre du faux gratuit ». Ces nouvelles formes de relations à construire avec les publics d’amateurs contiennent en fait beaucoup de « gratuit », entendez d’investissements désintéressés, non-marchands, comme il en a toujours été dans nos modes de fonctionnement.
Néanmoins, notre pratique de 50 ans de prêt et de relations aux publics nous fait dire que la gratuité aujourd’hui vendue par les marques, est une fausse bonne solution. Offrir une vision d’ensemble de ce qui se crée comme musiques aujourd’hui dans notre société exige des moyens importants. Il faut une équipe de prospection (sinon on ne capte que les plus connus, les plus aptes à se faire connaître commercialement), il faut une équipe d’expertise pour constituer une base de données comme outil de connaissance, il faut des équipes d’analyses et de communication pour préparer une information professionnelle sur les musiques pour les dégager du langage publicitaire. Il faut aussi des lieux virtuels et physiques de rencontres entre professionnels et amateurs, des lieux actifs de médiations pour éviter la relation que prédomine exclusivement la relation immédiate entre publics et publicité. Qui va payer tout ça ? La publicité aussi ? Le peut-elle dans un respect authentique de la diversité et de la complexité des musiques ? En a-t-elle envie pour des musiques qui ne sont pas rapidement vendeuses d’autre chose, mais qui exigent lenteur, attention, ne semblent destinées qu’à de petites audiences et ne propagent que de l’incalculable, du symbolique !? Schématisons : Le « gratuit marchand » va dispenser le plus facile avec des moyens promotionnels énormes, le « service public payant » se démènera pour créer des publics en faveur des œuvres plus exigeantes, avec des moyens promotionnels dérisoires. Le combat est-il bien égal ? Est-il bien conçu en faveur de la diversité culturelle ? Quels clivages, alors que l’on a semblé surpris de découvrir que l’école ne résorbait pas les inégalités culturelles, vont se creuser entre un public qui gardera la faculté de payer ses biens culturels (en plus de ce qu’il sélectionnera dans une offre gratuite) et un public qui ne consommera que du gratuit ?
Les réponses ne sont pas toutes faites. Elles ne se trouvent pas plus dans les analyses de Chris Anderson qui favorise la rentabilité des tendances de la culture Web mais ne se soucie pas de ce en quoi doit consister une politique publique, commune, pour le bien être de la société. Répondre à ces questions complexes nécessitent un débat de fond, inexistant, sur les politiques culturelles publiques, communautaires, nationales, européennes. Celles-ci ont-elles vocations à exister et à se projeter dans l’avenir, en rendant attractifs de nouveaux modèles économiques des pratiques publiques qui consistent à « se cultiver ». Ou bien devront-elles de plus en plus courir, pour tenter de le corriger un peu, après le gavage émotif que permet la profusion de produits faussement gratuits ?
Pierre Hemptinne
Directeur des collections.
Médiathèque de la Communauté française de Belgique.
" Le Discobus 3 n'a pu circuler ce dimanche 12/2 et est en réparation ce lundi 13/2 : pas de stationnement à Ath, Antoing, Leuze et probablement Mouscron . .
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