(Choix d’une dizaine de pièces, parmi beaucoup d’autres. J’aurais pu tout aussi bien aller chercher du côté des « musiques improvisées » ou encore ailleurs).
CYPRES OPEN, 2001.
Entendre le mélange sons cristallins (droite du clavier, gammes aux couleurs très franches, étrangères au système tonal, caractéristiques de la musique de Messiaen) et les résonances, l’ordre
et le désordre. Petit à petit, le désordre s’installe (heureux désordre!). La musique de Harvey est une musique très séduisante par la « fantaisie » (caractère improvisé, non prévisible, rhapsodique disait-on) et les « couleurs » (chaleur des sonorités, contrastes, diversité des timbres…).
COL LEGNO, 1998.
Etonnante écriture de cette femme très longtemps isolée en ex-URSS et, pendant tout ce temps, absolument inconnue en Europe. Verticalité, dissonances, concentration extrême. On entend ici quelque chose d’abrupt et d’absolument farouche (qui se préserve, se protège et protège), de sauvage même. On peut penser (pas seulement parce qu’il s’agit de l’ancien URSS) à ce caractère fondamental du travail artistique qui tient dans cette affirmation que «faire», c’est faire librement, que le pouvoir de faire est le pouvoir d’exister, qu’il ne peut être inféodé à rien d’autre, à l’origine, qu’à cette affirmation même.
AEON, 1994-1993. Enregistrement 1992.
Vibrations, souffles, du plus liquide au plus percuté, chromatismes. Pièce musicale qui se construit au plus près des matières et des mouvements (le sec, le fluide, l’ouvert, le fermé, le dense,
l’aéré, la montée, la chute…) La flûte est l’instrument par excellence de la respiration et du souffle. Musique très « physique », très « sensible », attentive aux modifications les plus légères.
MONTAIGNE, 1992.
Instrument rare, plus vibrant que mélodique. Lignes, points, répétitions, peu de mouvements, peu d’écarts. Comme un rapport élémentaire, brut, nécessaire. Avare en paroles.
WERGO, 1969-1985.
Personnage fantasque dit-on, qui vivait à l’écart, féru de textes religieux d’Asie et proche d’un certain ésotérisme du son (le son est premier, originaire, apte à rendre le monde dans sa
présence essentielle pour autant que le son soit « libre », non contraint par des syntaxes rigides et volontaristes). Usage des micro-intervalles (inférieurs à ½ ton, comme dans les musiques arabes et indiennes par exemple). La vibration est l’énergie de la matière elle-même. Le son vibrant est comme poreux, communiquant. La note isolée, inscrite dans une phrase (comme dans les musiques tonales ou sérielles) est rapportée à son seul rôle de support pour une pensée musicale définie hors de la matière sonore. Dans les « Canti… » la voix est instable, elle bouge dans son timbre, sa hauteur, son volume. Musique d’avant la mesure donc, d’avant le rythme mesuré, et tout ce qui va venir plus tard l’encadrer, la faire parler, la socialiser… Les sons proférés n’ont d’ailleurs pas de significations, langue oraculaire, plus proche de l’énergie de la voix que du sens constitué.
HAT ART, 2002. Enregistrement 2000.
Glissandi, doubles cordes, notes maintenues, et un usage presque permanent du violon du côté de ce qu’il a de rêche, de vibrant, d’acide. Le violon, archétype de l’instrument de musique mélodique, flexible, narratif. L’envers du violon, ici, en un sens. Du côté de la texture (de la couleur) et pas de la mélodie (de la ligne), du côté du ressassement et pas de l’envol, du côté de la puissance, de l’énergie et pas de la juxtaposition des plans.
ACCORD, 1995. Enregistrement 1994.
La vibration définit plus une masse sonore qu’une ligne mélodique. D’où ce statisme des musiques qui se construisent autour des résonances, des harmoniques que tout son produit naturellement. Les harmoniques ou la couleur sonore. La couleur comme « grain », comme densité, comme ce qui irradie. La ligne raconte mais la couleur fixe le regard, l’arrête, l’aspire dans sa profondeur. Cette pièce musicale est extrèmement nuancée et délicate. Parfaitement cohérente malgré son indécision, son statisme, sa non-figuration radicale. Si histoires ou mouvements il y a, ils sont courts, parcellaires, évoqués, ouverts, sans autorité. Ce qui n’ôte rien à leur puissance de vie, au contraire.
BVHAAST, 2000.
Répétitions, vitesse qui augmente la sensation de tension, de tournoiement. Le piano est utilisé dans les graves (vibration) et les aigus (percussion) et peu dans le registre medium qui est celui
du chant et de la mélodie. Manière moins complexe peut-être et questionnante que d’autres manières représentées ici. Mais il y a un évident plaisir physique lié à la pulsation, au martèlement répété, à la vitesse, aux déplacements très rapides, sur le clavier, du très grave au très aigu. Du début à la fin, il y a comme un jeu avec le chaos qui menace. Ici comme ailleurs, mais chaque fois selon une formule propre, l’ordre et le désordre vont ensemble, doivent trouver une façon de cohabiter, dans de grands gestes qui font planer la menace (comme ici, et cette esthétique est peut-être datée, encore marquée par la croyance dans les « grands récits », dans le dramatisme de l’ombre et de la lumière) ou dans des compénétrations beaucoup moins dichotomiques, beaucoup plus mouvantes, sans vaincu ni vainqueur.
ACCORD, 1992-1995.
On peut décrire cette musique de façon passablement ésotérique en évoquant cette réflexivité de la musique sur elle-même: musique sur la musique. Les arts plastiques ont connu et
connaissent des gestes semblables et la littérature aussi bien. Mais pourquoi tant d’efforts et d’austérité, sinon parce que la fin des évidences renvoie chacun « chez soi », au plus près d’un sol, d’une question élémentaire, nourrit la méfiance pour le lyrisme et la rhétorique, fait de nous des pauvres en langue et d’abord dans notre propre langue. Ce qui peut faire des textes et des langues percutantes : cfr. Samuel Beckett ou la peinture de Bram Van Velde.
J’aime beaucoup cette élocution trébuchante et comme trouée de silences. J’y entends de la souffrance sans doute mais aussi une grande attention et une grande patience. Beaucoup d’émotion dans cette double interrogation: qu’est-ce que la musique et qu’est-ce que je fais dans ce monde ? C’est la même question et c’est en un sens la seule à poser.
AEON, 2002-2001. Enregistrement 1998.
Musique extrêmement fragile, murmurante. Sons voilés, ébauches de langage. Ton sur ton. Très faibles écarts mélodiques. A peine un chant. Est-ce ce la langue de ce qui naît, de ce qui
est en train de devenir ? J’ai souvent pensé qu’un des privilèges de « l’art » (musique, peinture, danse…) était de pouvoir nous faire assister à l’apparition du « monde », à des naissances. Dans le monde commun, les choses sont absentes ou sont déjà-là. Elles se manifestent difficilement dans le mouvement de leur « venue ». Or, en un sens fondamental, tout, autour de nous et nous-mêmes aussi bien, est à chaque moment en train de faire, changer, naître…
Luc Lebrun
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