L'émotion est aujourd'hui élevée au rang d'invariant sanctifié.
Le marketing et la marchandisation font main basse sur l'émotivité.
Être ému par une chose signifie que celle-ci est belle et bonne.
Sans autre forme de procès. Il faut la posséder, l'acheter. Et
nous avons des moyens énormes de vous émouvoir ! C'est le
comble de la simplification. Nombreuses sont les critiques culturelles - à
propos de concerts par exemple - qui n'envisagent aucun au-delà
à « l'émotion ». Déclarer qu'un musicien
libère de « l'émotion pure » dispense de
tout travail critique, de toute explication. C'est sans appel, comme un constat
objectif. Ne pas l'éprouver de la sorte, c'est déchoir de l'humanité,
être un rustre ou une élite. Une télévision nous
balance le slogan « à fond l'émotion ».
Comme on dit « à fond les manettes », l'émotion
traitée en accélération, en vitesse, phénomène
physique concret, mesurable. On peut voir dans cette dérive et ce mépris
pour la nature complexe de l'émotionnel le résultat d'un perfectionnement
de toutes les techniques de marketing cherchant à maximaliser la consommation.
Dans La société assiégée, Zygmunt Bauman
explique, qu'au début, les techniques de vente jouent sur le désir.
Mais le désir, c'est relativement solide, ça vient lentement,
ça se construit peu à peu, ça ne se renouvelle pas si vite
qu'on peut le croire ! Il fallait pouvoir agir sur des réflexes
plus rapidement influençables, plus liquides. Sur les émotions
les plus basiques, le souhait, les envies, les envies les plus influençables…
Purifier et détruire de Jacques Sémelin : « Un
appareil de propagande est d'abord une machine à fabriquer de l'émotion
publique… C'est par ce travail sur l'émotion qu'elle vise à
emporter l'adhésion du public ». Jacques Sémelin analyse
les préludes à quelques célèbres massacres de notre
histoire récente. Sans atteindre ces passages à l'acte, l'exploitation
de l'émotion par une société de consommation tend à
faire de nous des boulimiques : « Les boulimiques doivent se
débarrasser rapidement de la nourriture qu'ils ingèrent afin de
faire place pour de nouvelles ingestions – ce qu'ils recherchent, ce n'est
pas la satisfaction de leur faim, mais bien l'acte vorace du remplissage, acte
qui incite les docteurs à définir leur façon de manger
comme un « désordre » : or les événements/spectacles
sont faits sur mesure pour ce but. » (Zygmunt Bauman) Quel massacre
culturel silencieux !
Justement, à propos de massacres Dada : « Dans le courant
de l'année 1915 se retrouvent à Zurich quelques jeunes gens écœurés
par les carnages, ainsi que par les systèmes sociaux et culturels qui
y conduisent ». « Les Dadas délient l'art de la
contrainte d'un sens préétabli ». « La peinture
ne raconte plus d'histoires, elle expose son accomplissement propre. La langue
n'est pas réduite à la convention, au déroulement narratif,
ses éléments constitutifs sont mis en relief pour la beauté
et l'épanouissement dont ils sont susceptibles. » (Marc Dachy,
« Journal du mouvement Dada », Éditions Skira).
Dada ne renie pas l'émotion, mais ne s'en laisse plus conter. On démonte
les mécanismes, on élargit le champ des expériences sensorielles,
on joue avec les émotions, on les questionne, on les égare, on
les retrouve. Elles sont coupées, fragmentées, recollées
à l'envers. L'exposition Dada à Beaubourg réactualise l'explosivité
fébrile et tous azimuts de Dada. Des jeunes, altermondialistes certainement,
peut-être artistes, se regardent stupéfaits, dans une des chambres
du dédale Dada : « Quoi, on faisait déjà
ça en 1920 ! ? ». Un groupe, plus beaufs égarés,
se défile rapidement : « t'as vu les dates, c'est tout
1920, ça n'a pas duré perpette ! CQFD ! ».
La charge est intacte. Contre les massacres.
Aller à la rencontre de ses émotions, c'est inévitablement
s'en défier et se mettre à l'épreuve. C'est passer par
des moments difficiles ! C'est un jeu, mais sérieux ! Ce jeu
est nécessaire pour éviter les consensus esthétiques mous,
contrer la fabrique d'émotions publiques des propagandes de vie. Le courant
Dada ne s'est pas tari. Il coule en continu à l'écart des médias.
Se frotter à lui de temps en temps (pas question d'exclusive !),
est utile pour engager sa sensibilité contre les massacres. Éprouver
sa différence en se découvrant d'autres émotions. Dada
à Beaubourg attire les foules. Les continuations polymorphes de Dada
dans les musiques actuelles, vous ne les palpez que chez nous. Avis aux cars
de Japonais.
« Dada », exposition à Beaubourg, Paris, jusqu'au
9 janvier 2006.
Catalogue de l'exposition, 1024 pages, 2000 reproductions, sous la direction
de Laurent Le Bon, 39.90 €¤
www.centrepompidou.fr
Kurt
Schwitters, « Lautgedichte,
Ursonate »,
HB6781
Marcel
Duchamp, « The
creative act »,
HD3701
Marcel Duchamp, « Entretiens »,
HD3702
« Polyphonix »,
HA0709
Hans
Richter : « Early
works »,
TW6651
Fischli,
Weiss :
« Der
lauf der dinge »,
TC2931
Jaap
Blonk : « Ursonate »,
UB5774
King
Übü Örchestrü : « Concert
: Live at Total Music Meeting 2003 »,
UK4333
Martin
Tétreault, Otomo
Yoshihide : « 2.TOK »,
XT298Q
Michael
Thieke : « Leuchten »,
UT2640
Gunda
Gottschalk : « Baggerboot »,
UG5673
John
Zorn : « Locus
Solus »,
UZ7202
Michael
Nyman : « Man
and boy : Dada »,
FN9340
PH
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