Les arts et le sport sont toujours présents dans les sociétés
modernes, comme si la définition du corps et de ce que l'on doit en faire,
devait être proche de la définition de l'esprit. La séparation
entre les deux parties de la même entité – le corps et l'esprit
- est déjà en soi tout un programme. Nous savons que, depuis le
commencement de la formulation de la philosophie occidentale, cette question
est posée d'une manière parallèle. Avec un intermédiaire,
l'Etat. C'est de lui que part la synthèse des deux éléments
dans les sociétés modernes, surtout si la présence de l'Etat
est très marquante et remarquée. L'Etat a voulu assimiler et proposer
– ou obliger – les sociétés à accomplir des
«devoirs» sportifs et des «devoirs» artistiques selon
des prescriptions données. Les deux activités sont fonctionnelles.
Le besoin de l'un va avec le besoin de l'autre, dit l'Etat. La mainmise de l'Etat
est puissante et intéressée sur les deux terrains. Toujours selon
lui, l'Etat intervient pour le bien des citoyens, tout en affirmant que la formation
physique et mentale des personnes est l'assurance de «quelque chose»
de vital pour l'organisation et la cohérence de la société
et, donc, de l'Etat lui-même.
La problématique est vaste, le parallèle entre les deux phénomènes
constitue un ensemble différencié de tout le reste si, par hasard,
il y a des restes, car les activités en question couvriraient toutes
les capacités des citoyens. Les Etats rendent hommage aux uns et aux
autres de (presque) la même façon, les sportifs étant servis
par une mythologie, immédiate ou pas, au service de la nation, du nationalisme,
et les artistes par le prestige. Ceux-ci constituent le mental illustre d'une
communauté.
Il faut envisager les problèmes musicaux et sportifs d'une autre façon,
dans la mesure où les sociétés contemporaines ne peuvent
pas suivre les principes qui ont servi précédemment de base aux
Etats conservateurs ou (et) autoritaires.
Cependant, le social est proche des deux comme des phénomènes
de participation aux faits du collectif, qui absorbent le collectif.
L'industrie a créé des marchés pour les deux formes de
participation sociale, en suivant ainsi les idées que les Etats avaient
sur les deux disciplines, identifiables par certains aspects, entre autres la
performance, la masculinité, la virilité, la virtuosité,
l'exhibition physique démonstrative, etc. Bien d'autres aspects séparent
les deux activités si l'on peut appeler activités les deux «participations
sociales». Et de quelles participations s'agit-il?
La présence des sports est très active dans les sociétés
de consommation, terme inadéquat pour la confrontation des problèmes
d'aujourd'hui. Il ne s'agit pas uniquement de consommation - tout en consommant,
on ne traite pas de la problématique qui est, aujourd'hui, celle d'un
moteur beaucoup plus complexe que la simple analyse du sport et des expressions
artistiques à l'intérieur des circuits de la consommation. La
pénétration du sport et des expressions, les deux activités
vues uniquement comme capacités de divertissement, est une procédure
de consommation, certes, mais aussi et surtout une procédure de contrôle,
d'alignement et de transmission de l'idée même des marchés
qui conditionnent l'une et l'autre. L'un ne cherche pas directement le Beau,
bien que le Beau ait été filmé par Leni Riefenstahl en
1936 par le besoin de l'Etat et pour la confirmation de la conception raciale
du National-Socialisme. Le Beau donnait, ensemble avec le physique, une réalité
exploitable non pas par les marchés – positionnement secondaire
par rapport à la valeur attribuée par l'Etat – mais par
le rapport entre les concitoyens et l'Etat, tenant en compte la valorisation
que l'Etat voulait faire de lui-même: l'Etat capable de la définition
de citoyen, de l'avenir et du passé enraciné dans les structures
mêmes de la connaissance. En outre, la connaissance sanguine était
un élément de la connaissance des corps. Le «gymnastique»
cachait l'invention du sang comme élément porteur de la singularité
du citoyen, de sa supériorité par rapport aux autres sous-citoyens.
Le corps protégeait le sang et l'esprit. On arrivait à l'esprit
par la démonstration extérieure de la grandeur du corps. Non pas
uniquement des muscles et des cerveaux mais aussi du sang mélangé
à la connaissance de la terre: Blut und Boden.
Les expressions ne devraient plus (ne doivent plus) s'inscrire dans ce que
l'on peut appeler la période esthétique où le Beau et le
Sublime sont considérés comme les conditions nécessaires
aux expressions, comme des conditions artistiques vérifiables et commentées
de manière universelle.
Une nouvelle période s'ouvre avec les expressions qui s'inscrivent après
la modernité. La plupart des expressions actuelles sont encore très
proche des concepts du Beau et du Sublime et aussi de la définition du
corps, comme d'ailleurs de la notion de la présence du corps dans les
phénomènes artistiques, bien que ces éléments soient
admis d'une autre façon, où le factuel et l'accidentel participent
pour une plus active clarification du rôle du corps: pour une petite gloire
corporelle au lieu de la grande gloire. On peut dire que les systèmes
qui ont conservé les aptitudes au Beau et au Sublime sont ceux qui ont
aussi maintenu les valeurs conservatrices du social, sont ceux qui veulent à
tout prix s'intégrer dans les systèmes de prestige que l'esthétique
énonçait. Les expressions les plus radicales n'ont plus utilisé
les mêmes critères pour la conceptualisation des expressions; cela
veut dire aussi que la présence du physique et de la beauté physique
(ou du physique tout court) n'est plus une affirmation nécessaire aux
expressions en soi; il n'est pas pensable que Beckett, par exemple, ait eu l'idée
de parler de la beauté de l'être, physique ou pas, qu'il ait imaginé
que le Beau occupait la place centrale de sa littérature ou qu'il ait
pensé que le physique était un chemin pour la guérison,
pour le mieux vivre ou pour l'hygiène de vie.
On peut dire que les musiciens se sont confronté au même type d'interrogation
et que les solutions sont aujourd'hui très distantes de celles du passé.
Les sports et les activités sportives se développent aujourd'hui
d'une manière très visible. La visibilité du sport n'est
pas uniquement confinée aux endroits de la pratique des sports mais va
au-delà de l'espace sportif pour s'afficher partout. Les équipements
sont utilisés en dehors des activités sportives, les vêtements
sont portés quotidiennement, une «basketisation» générale
du social est un constat non pas uniquement physique mais aussi mental. Les
physiques se transforment en corps mobiles transporteurs de publicités
et de slogans d'intervention sociale, où le fun joue un rôle communicatif,
ainsi que de slogans sur les activités démonstratives de la préoccupation
généralisée par les problèmes de la santé;
nous affichons les préoccupations de la «qualité de vie»
que nous menons. Nos corps sont des propositions d'hygiène et de jeunesse
tout comme ils ont été et sont encore des propositions d'appartenance
sociale ou d'intégration.
Les sports se confondent arbitrairement avec les expressions: certains aspects
sportifs sont encore confondus non pas uniquement avec les comportements extérieurs
mais aussi avec les conceptualisations, ce qui est plus important (et grave)
selon les époques. Les affirmations du physique comme masculinisation
du social sont une problématique analysée aujourd'hui par les
féministes, mais pas uniquement [1]
. La masculinisation va de pair avec certaines musiques, ainsi que la contre-offensive
de certaines musiciennes qui pensent pouvoir s'exprimer d'une autre façon
– sans avoir besoin de la masculinisation – et surtout exprimer
d'autres questions. Si le problème est important pour l'insertion des
femmes dans les courants musicaux prédominants, il est aussi important
pour la simple question du rôle des femmes sur le terrain des expressions
en général. Les expressions artistiques étaient depuis
toujours très proches de l'administration du militaire: choisir entre
le sabre et la plume était un choix des familles qui pouvait s'attribuer
des fonctions administratives fondamentales, outre la carrière ecclésiastique.
Tant par la plume que par le sabre, la question était d'appartenir à
la classe du pouvoir. Comme par la croix.
Il y a donc des restes de cette interpénétration
des deux «activités», qui plus est si on les met ensemble
pour une comparaison éventuelle. Il me semble que les comparaisons ont
été établies par les acteurs politiques et idéologiques
et aussi par les critiques. Le vocabulaire est souvent le même pour le
sport et pour les expressions. Idem pour certaines thématiques.
La radicalité des propositions musicales récentes n'a rien à
voir avec la disponibilité du physique comme emblème de la consommation,
comme idée d'un type de société et d'un type idéologique
sociétaire. Les expressions tendent, dans le meilleur des cas, à
reformuler l'appareil social avec des dispositions capables – au moins
la prétention devrait y être – de transformer l'individu
en une personne autonome.
Le sport applique difficilement la même idée; le sport est plutôt
instrumental, dans ses finalités comme dans ses désirs; il est
intégrateur. L'image du sport n'est pas aujourd'hui la plus favorable
à l'intégration, quelle qu'elle soit, dans la mesure où
le sport n'est plus qu'une vaste opération professionnelle et industrielle
où les enjeux se sont déplacés du physique à la
performance à tout prix. Pour la performance, nous avons la médecine
de réparation, la chirurgie de pointe, les laboratoires.
Les expressions actuelles posent aussi le problème
de la communication. Le sport est une activité sociale de contact; il
contient, outre l'activité sociale de communication, des processus sociaux
d'alignement, il contient de plus en plus de social idéologique; il intègre
les personnes dans un jeu de société.
En revanche, les expressions radicales se désintègrent, demandent
la non-participation au social canalisé, demandent aussi la non-communication.
L'être social s'exprime d'une toute autre façon quand on est devant
les problématiques des expressions artistiques d'aujourd'hui. L'agent
d'expression ne signifie ni les marchés ni le publicitaire, il ne veut
pas représenter une masse, un collectif, une communauté, un groupe,
malgré ce que l'on fait dire aux artistes. Si quelques-uns le font, ils
ne peuvent que représenter le caractère le plus conservateur de
la situation de l'agent d'expression face aux pouvoirs, face aux interlocuteurs.
Certains artistes peuvent sembler être des sportifs. Certains commentaires
critiques sur les expressions peuvent aussi donner l'impression qu'ils traitent
plutôt des conditions sportives que des conditions liées aux questionnements
sur les expressions. Le vocabulaire est, sans raison, en constant passage de
l'un à l'autre.
Le sport ne passe pas par une marginalisation possible, tout au moins pas semblable
à celle que les agents d'expressions peuvent supporter.
Le sport est aujourd'hui lié, comme l'artistique,
au spectaculaire. Les deux sont dans la même tourmente, dans une exploitation
vers les masses cérébrales, là où, avant l'époque
actuelle, on était devant des masses de bras. On a remplacé les
bras par une partie très «élastique» du corps, le
cerveau, sans que l'élasticité soit ici employée de la
meilleure façon [2] .
Peut-être que l'élasticité demandée aux sportifs
est la même, celle que l'on demande aux agents d'expression quand ils
tombent dans le spectaculaire: une adéquation entre les formes et les
concepts et – voilà la communication – les demandes des publics.
Le spectaculaire existe à partir du moment où l'on peut le mesurer,
lui attribuer des dimensions, économiques ou autres, lui attribuer des
comportements généralisés, des «entrées»
nouvelles dans les cerveaux, une alimentation nouvelle pour un fonctionnement
plus adéquat des cerveaux par rapport aux conditions sociales imposantes.
Une survie des cerveaux est possible en utilisant tout le contraire de l'élasticité,
le contraire de la gymnastique cérébrale. La surprise, elle, devrait
provoquer la modulation autonome du cerveau, la dé-formation, des changements
dans les réponses du cerveau, car le faire fonctionner dans les limites
des systèmes de communication est une erreur, car les processus de communication
ne sont capables - ceux qui sont pratiqués actuellement – que de
la «brutalisation» du cerveau comme tel, comme si les possibilités
de résistance ne pouvaient pas exister. Compter avec un cerveau, non
pas vide mais dont la matière ne pourrait servir qu'à créer
des systèmes d'obéissance, est une vision de l'aspect «gymnastique»
du cerveau qui ne cadre ni avec les expressions artistiques ni avec les notions
de sport introduites à la fin du XIXe siècle. Le sport lui-même
ne demande pas que l'on encadre le cerveau dans une force administrative capable
de créer des moutons. Les notions les plus indépendantes liées
aux sports ne demandent pas non plus une «performance» jusqu'au-boutiste,
mais bien une activité nécessaire au bon fonctionnement du corps
et de l'esprit. Où est la séparation entre les deux? Comment se
constitue-t-elle? Sur cette voie, les deux parties se touchent, sans oublier
que les adjectifs qui qualifient l'une et l'autre sont souvent déplacés.
Le sport s'approche des expressions artistiques et vice versa, dans la mesure
où il s'agit d'activité et d'expressions humaines. En revanche,
en ce qui concerne les contenus, il n'y a pas de parallèle possible;
les deux manifestations sont séparées et c'est très bien
qu'il en soit ainsi, selon moi.
Une discographie, dans ce cas, ne pourra qu'illustrer les abus du «gymnastique»,
les interférences du musculaire à l'intérieur des expressions
artistiques. Les exemples sont variés, multiples, quelquefois cachés
par le manque de réflexion sur les manières de justifier les expressions
ou les interprétations.
Quand les formes musicales s'approchent de la notion de domination, quand elles
proposent une formulation proche des activités de propagande, celles-ci
sont liées aux aspects physiques des personnes, aux aspects «nettoyage
cérébral», ou «nettoyage ethnique». Quand les
musiques affirment profondément l'aspect physique des personnes et, donc,
de la société, nous sommes devant des exemples de cette intervention
du «gymnastique» dans les expressions ou de l'immixtion du musical
dans la sphère du sport.
L'allégorie a aussi contribué à la conception de grandeur,
liée souvent au beau et à l'exemplaire.
Les exemples sont nombreux, ils se trouvent dans la musique classique occidentale,
dans la musique Rock et Rap – masculinisation oblige – dans la musique
de jazz (idem) souvent musculaire et démonstrative, comme les interprètes
de musique classique occidentale peuvent aussi l'être. Les compositeurs
de musique classique ont souvent exagéré le côté
héroïque – élastique et plastique; l'élasticité
du héros est le premier pas pour le monument, cette extension qui fait
de l'individu de plus ou moins 180 cm de moyenne une statue de combien de centimètres
et, qui plus est, sur un piédestal! Un bel exemple d'élasticité
héroïque. La personne-monument a été souvent représentée
comme un symbole du Beau musculeux: la grandeur liée au physique. Les
hommages effacent difficilement les critères de sublimité et de
beauté ainsi que, souvent, l'aspect physique correspondant.
Les industries culturelles ont valorisé le côté spectaculaire
de l'exécution musicale. La «performance» est une valorisation,
une demande d'attention de la part du musicien, un appel au public qui prend
la virtuosité pour un miracle du talent. La théorie du miracle,
la capacité unique de faire l'acte le plus exigeant, l'exclusivité
de la performance, dues non pas uniquement au talent mais aussi à la
préparation et aux aptitudes physiques, sont des aspects qui ont touché
toutes les formes d'expression ayant besoin d'une mise en scène.
Les sports se basent aussi (uniquement?) sur ce côté «performance»
par une intervention chaque fois plus pressante des industries. La théorie
du «record» est aussi entrée dans certaines conceptions artistiques
chez les batteurs, les guitaristes, les chanteurs. Tout le monde se donne en
spectacle.
En contrepartie, soit dans les sports, soit dans les expressions artistiques,
une industrie capable de tout banalise la totalité des évènements
de la vie, depuis les actes d'expression considérés comme tels
jusqu'aux actes de préparation physique, les transportant du champ de
l'individualité vers les champs déjà très occupés
du collectivisme et du domaine public. Le manque de personnalisation est une
évidence, cela va de soi.
Une autre forme de dépersonnalisation est visible, surtout quand on est
devant non pas des actes d'expression de prétention radicale mais devant
des actes soi-disant musicaux d'intégration dans les lois violentes des
marchés: une collectivisation des propriétés du corps comme
physique, de la couche extérieure, bourrée de symptômes
vestimentaires et porteurs de publicité, jusqu'aux formes les plus intimes
de la vie, banalisée et collectivisée. Ici de nouveau, les parallèles
sont négativement visibles.
Et de quoi sont faits l'intime et l'intimité? Comment va-t-on les gérer?
Les notions administratives intègrent la gestion de l'intimité;
il est difficile d'échapper à la création sociale des normes
qui donnent des impulsions à l'intimité. Au fond de nous-mêmes
s'établissent les conditions «calleuses», cette formation
endurcie qui fait de nous des personnes cimentées dans le social. Sans
issue. Si l'administratif augmente, non pas parce que l'appareil de l'Etat a
augmenté, mais parce que les appareils de conditionnement autour de l'Etat
l'ont substitué, tout en ajoutant des urgences que l'Etat du passé
destinait à quelques-uns - aux élites et aux experts - alors les
conséquences deviennent transparentes: les appareils transforment en
marchandises et en pouvoir d'achat tout ce qui peut avoir un rapport avec la
formation de l'intime. Les appareils qui ont remplacé la présence
de l'Etat insistent sur l'intime, ils se développent pour une plus grande
implication dans l'intimité de chacun, tout en augmentant les couches
de ciment autour de l'intimité, jusqu'à la dépersonnalisation.
Personne n'y échappe, nous sommes tous des représentants des forces
administratives élargies, ce qui n'était pas le cas auparavant,
dans la mesure où seulement les élites et les experts se sentaient
«engagés» et volontairement intégrés. Les intégrés
représentaient l'Etat (comme fonctionnaires) et ses forces administratives
autoritaires.
Le principe de la démocratie demande l'intervention de tous. Ici, cependant,
il ne s'agit pas d'une intervention citoyenne de tous mais d'une collaboration
dans l'état d'écrasement social généralisé.
La participation est négative, elle est dépersonnalisante.
Les expressions artistiques contemporaines, en tenant compte de celles qui le
veulent vraiment, sont en opposition à ce corps calleux. Le sport d'aujourd'hui
ne fait que cimenter l'intégration. Ne confondons pas le sport avec les
activités physiques anodines et anonymes. Je ne parle pas ici de cette
notion physique indispensable mais de son orientation vers le commerce sportif,
vers les industries du jeu et du physique.
Les arts savants et en voie de savantisation ont mis en exergue les exhibitions,
les sublimités et les beautés. Une des caractéristiques
des formes d'expression non savantes ou non savantisées est le fait qu'elles
ne se syntonisent pas sur cette problématique. Les expressions non savantes
ne sont ni dans les concepts et les appareils du Sublime et du Beau ni dans
les concepts et appareils des marchés. Elles ont été immunisées
jusqu'à leur entrée récente dans l'un et l'autre, surtout
le deuxième, les marchés industriels, car revenir au critère
du Sublime, pour ces expressions-ci, sera impossible sans de profondes modifications
du statut des musiques et des musiciens. Nous verrons comment évolueront
ces expressions dans le futur. Pour le moment, elles s'approchent plutôt
des marchés et donc de la performance demandée. Elles n'ont pas
besoin des attributs qui caractérisaient les expressions artistiques
du passé. Cependant, elles ne cherchent pas toujours une forme d'autonomie,
comme les expressions les plus radicales d'aujourd'hui le font, celles qui se
trouvent sur le terrain du savant ou de la savantisation accélérée.
La dérive du sport industriel est aussi confirmée par le fait
que le social hautement administré comprend la vie comme un délassement
permanent, comme une occupation avec des matériaux extérieurs
à la personne, des prothèses de gestion du social individuel qui
peuvent garantir une intégration aux modes de vie les plus à même
de justifier la force de l'intégration par l'argent et le soit disant
progrès technologique, sans laisser de place aux formes sociales les
plus capables de faciliter la discussion, de formuler les discussions ou d'améliorer
les conditions de l'existence par des activités de réflexion.
Les pratiques des activités sportives sont aussi liées à
la pratique en salle, en gymnase, organisé comme un club privé.
Ici les activités sont celles liées à la maintenance du
physique participant du beau corps en forme. Il s'agit de la liaison entre la
santé publique et la forme (voire beauté), cadre à réaliser
après le boulot sédentaire.
Et ceci en relation avec les richesses développées par les pays
riches où tout semble possible, sans compter les marginalisations et
les appauvrissements que ces mêmes sociétés impliquent.
Dans les zones pauvres la question ne se pose pas de la même façon,
le sport généralisé est d'égale pauvreté,
il est une imitation non technologique de ce qui se pratique ailleurs.
Le sport demande de l'élasticité, le sport est vigilance et contrôle,
adéquation sans failles au corps social, au côté déformateur
du cerveau, maintenant vidé socialement pour être occupé
à nouveau et rempli par les muscles voyageurs, capables de s'installer
là où il y avait auparavant de la matière grise.
Constituer une discographie adaptée aux idées ici proposées est une tâche difficile dans la mesure où le «spectaculaire» peut se trouver partout, sur le terrain que nous traitons ici, celui des musiques. Cependant, on ne pourra pas oublier que les expressions vont dans un autre sens, que la réponse de l'exhibitionnisme musical ne peut pas se confondre avec les fonctions sportives, sauf quand l'exhibition est déjà une caricature du musical. Les musiques les plus commerciales s'approchent certainement plus de cette configuration «sportive», dans la mesure où elles expriment un côté physique de la part des musiciens tout en demandant une collaboration physique du public. On pourra ajouter à celles-ci les musiques dites fonctionnelles, celles qui sont faites pour les exercices gymnastiques et autres du même genre. Celles-ci se trouvent en marge du registre des expressions. Elles occupent une place où le rapport avec les sons dépend de leur fonctionnalité.
Alberto Velho Nogueira
[1] Cf. Germaine Greer, « The Whole Woman », “The Female Eunuch”.
[2] Cf. Catherine Malabou, « Que Faire de Notre Cerveau ».
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