Les vacances, c’est respirer, ce n’est donc pas de la rigolade! Retrouver sa respiration, libérer l’appareil respiratoire de toutes les inhibitions impalpables imposées par les rythmes contraints du boulot. Par la discipline routinière, banale, physique et mentale. Déchirer la membrane qui enferme dans les contingences du «tout immédiat», trouer cette peau, faire son trou où réapprendre à s’habiter. Chacun sa manière. Symboliquement, j’aime l’immersion dans la mer. Dès la première heure de délivrance, plonger, rester la tête sous l’eau, oublier, entrer de suite dans une autre dimension sensorielle. Le passage dans un autre élément, ça aide. Je décante. Un autre mouvement, fondamental, souffle sur les forces vitales qui me traversent. Un autre monde sonore, un autre monde visuel. Les bruits de la terre sont lointains, embrumés, auréolés, moins individualisés, bulles sonores mélangées. Le réel est relativisé. Les rumeurs de la mer, primales, mystérieuses, régénèrent l’imagination. Faunes et flores mugissantes, échos diffractés, aussi, d’une quantité incroyable de machines qui exploitent la masse d’eau, cherchent à en extraire l’alimentation pour la survie des terriens. J’entends soudain comme si j’étais dedans, passager clandestin et voyeur, la vie des marins sur un bateau de pêche. Surtout, j’entends et je vois, propagée dans les vagues, la brutalité du massacre des requins. Le bain de sang m’infiltre. Je sombre dans ces « tréfonds obscurs et mythologiques de la prédation » (Libération) grâce aux images du film de Julien Samani (La Peau trouée) qui, au contact du flux salé qui me berce, se réactivent, envahissent mon cerveau et les muscles qui nagent. Elles m’imprègnent, se confondent avec mes tissus, mêlent mes cellules aux particules de ce qui se noue au fond des océans! J’émerge, je troue la surface, allez, c’est parti pour le choc des vacances… Mes oreilles bourdonnent encore, musique indistincte qu’elles ont ramenée de l’eau pour sonoriser les sensations vécues ce bref instant, et ça ressemble à la plage 2 du CD Pillow Plays Brötzmann …
Résolution de vacances : mieux vivre son corps ! Trouver les formules permettant d’en finir avec l’antinomie corps et esprit ! Mais attention, cela ne signifie pas s’abrutir physiquement ! L’objectif est de produire un autre rapport au monde qui soit valable au-delà des vacances, qui soit même capable de changer la relation au travail et de garder toujours, au moins un orteil en vacances… Ouvrons, par les vacances, un autre accès aux connaissances, grâce aux musiques !? Généralement, on prétend que la musique atteint le corps quand elle induit rapidement le mouvement du pied, le déhanchement… OK, mais entendons plus large. Il s’agit de replacer son écoute dans une perspective ambitieuse, pas question de plans vacances au rabais. Caractérisons rapidement le cadre audacieux de l’aventure : « (…) L’immédiat sature nos mécanismes perceptifs. Notre question tourne donc bien autour de la perception, à entendre au sens de l’expérimentation, du fait d’expérimenter. S’il est vrai que, comme pensait Spinoza, «les idées sont des modifications de corps», nous pouvons commencer par considérer que les informations qui nous intéressent n’arrivent pas assez, non pas aux consciences, mais aux corps ; elles n’arrivent pas assez à être des événements d’expérience, à modifier assez nos corps pour nous permettre d’agir » (« Connaître est agir. Paysages et situations. » Miguel Benasayag, La Découverte, 2006). Il ne faut pas jouer petit et se contenter d’adhérer aux premiers tubes d’été qui passent. Les musiques qui favorisent une reprise du corps ressemblent sans doute aux forces sonores dégagées par Zeitkratzer. Une multiplicité de musiciens qui, par exemple, dans leur album « electroniX », ne jouent pas de l’électronique, mais font surgir une électronique inconnue, méconnue, une électronique biologique. Immanente. Une force prolixe, informe, qui coule et s’étale, mélange des données corporelles immédiates et des matières psychiques lointaines comme des étoiles. Et ce qui s’épanche de ces sources différentes, souvent opposées, cohabite, compose, forme des agrégats infinis, incontrôlables une fois qu’ils sont lancés dans le corps. Ils y vivent leur vie. Ils ont fait irruption, créent de l’événement (= quelque chose de pas aisé à comprendre, dont on ne sait quoi foutre, par exemple, voici un bel événement!) et ne sont pas prêts de s’éteindre. Dans son dernier CD, Die Kraft der Negation, un bon titre de vacances, Zeitkratzer interprète des compositions classiques (Cage, Lachenmann) et des morceaux issus de la culture rock (Deicide, Throbbing Gristle)… La liberté de ton dans la recréation des œuvres classiques et la transposition, dans un autre type d’exécution, des œuvres rock, font souffler un vent rafraîchissant qui éparpille les germes d’une compréhension nouvelle, nécessaire, des musiques. Une appréhension de ce que lient les musiques. Comparer les originaux avec les versions données par Zeitkratzer permettra de vivre corps et âme ces déplacements salutaires entre des registres préétablis. Expériences qui aèrent.
Le touchant dialogue entre Agnès Palier (vocal) et Olivier Toulemonde (electroacoustic set) est incontestablement une de ces musiques bonnes pour replacer le corps dans la boîte à outils des connaissances. À condition de ne pas vouloir arrêter d’emblée un jugement esthétique. Laissons ça pour (beaucoup) plus tard, ce n’est même plus pertinent, c’est dépassé, ringard. Expérimentons d’abord. Plongeons là-dedans comme tout à l’heure dans les vagues. Il faut se laisser envahir sans comprendre, sans chercher à comprendre. Presque comme pour une musique dite de méditation. Certaines inflexions du système électroacoustique ne sont pas sans évoquer les épanchements de mammifères marins. On y revient! On ne cesse de happer par l’ouïe, vibrant dans ce plancton sonore, ces «tréfonds obscurs et mythologiques de la prédation»! Les sons de palier et Toulemonde sont des bouées qui flottent loin de ces tréfonds, mais restent en liaison ténue avec eux. Surtout par la voix, la bouche, l’appareil buccal, la langue, les lèvres, le palais, l’ivoire, les muqueuses, le tube digestif, la multiplicité de la bouche. Après la phase méditative, il faut bouger, se comporter avec ces sons comme s’il s’agissait d’un support à fitness. Inventer les mouvements qui correspondent à ces impulsions sonores. Laisser sa propre bouche, par mimétisme, devenir une multiplicité de langues. Ce ne sont pas des entités musicales qui se veulent centrales, transmettant une part de l’esprit de «la» musique, d’en haut. Ce sont des organismes sonores polymorphes, des sortes d’éponges qui absorbent et rejettent, ils prennent autant qu’ils donnent, et modifient ce qui passe par eux. Ils se déplacent, se transforment tout en laissant flotter une plénitude fragile, instable. Ils coupent les ponts avec une idée centrale de ce que devrait être la musique et l’écoute de la musique. Ces musiques «sans architecture fixe» (A. Nogueira) déroutent l’écoute. On se rend compte que l’on doit rechercher comment écouter et que surtout on n’écoute pas seulement avec les oreilles, ça écoute de partout en nous, beaucoup d’organes et de fonctions biologiques tendent l’oreille. Chaque point d’écoute crée entre le moi, cette musique et l’extérieur des objets et des autres, des cheminements distincts, des raccords spécifiques, actifs. Des éléments ténus de compréhension, des hypothèses. Une «multidimensionnalité» de l’écoute qui déploie tous les plis de la perception, lui donne de la puissance, au lieu de tout ramener à l’unidimensionnel autoritaire. C’est sans doute ainsi que l’on commence à sentir et penser comme un paysage… Il est nécessaire, même, il est bon de pratiquer une écoute sans architecture fixe...
On s’est remis un peu de jus dans le corps, il est temps de se dérouiller les mollets. D’autant que c’est l’époque du « Tour ». Il faut intégrer cette épopée, incorporer cette aventure. Mais non, pas besoin de suivre les professionnels. D’abord visionner le reportage de Louis Malle, Vive le Tour. C’est court, dix-huit minutes. Un poème composé avec les images du Tour 62, un hommage juste, simple, en forme de constat, dépourvu de l’hystérie propre au commentaire sportif. Sans héroïsation. Images captivantes qui font prendre conscience qu’il se passe là quelque chose, d’année en année. Ces images, sélectionnées au cœur intime et tragique de l’effort célébré par les participants et leurs publics, et non dans la « spectacularisation » télévisuelle, donnent le ton de l’épopée en cours. Il n’y a plus qu’à s’y glisser. Enfourchez votre bécane, roulez au soleil, dans la campagne, selon vos limites. Comme nous ne sommes pas des champions, une montée d’un kilomètre a des allures de col. Faut se faire quand même un peu mal, sinon rien ne se déclenche. Vous imaginez y être, c’est tout. Le chuintement hypnotique des pneus sur le macadam fera le reste. Même seul, vous aurez l’impression d’être un membre du peloton. Dans un peloton de sensations qui se multiplient à fleur de peau au fil de votre respiration accélérée, au fur et à mesure que vous absorbez le paysage. Cette sensation d’être dans un peloton ressemble à cette sensation, procurée par les musiques «sans architecture fixe», d’écouter avec toutes les parties de son corps. En écoutant la musique vous étiez en train de filer dans le paysage. En sillonnant la campagne vous pédalez dans une musique sans architecture. Glissez quelques accidents dans l’exercice, c’est encore meilleur. Quand vous traverserez, assoiffé, un village désert, en passant devant un bistrot, essayez de reproduire la scène incroyable du film, brève séquence turbulente, où il est question de doping, où le manque fantastique troue le sport… Il paraît que plus on rend multiples ses perceptions, plus on multiplie ses vacances.
À REGARDER , À ÉCOUTER
Référence incorrecte (Attention aux espaces !)

Collection LOUIS MALLE DOCUMENTARISTE - DVD.
VO FR. Durée : 18'.
DVD, en FR.
ARTE, 1966.
Collection LOUIS MALLE DOCUMENTARISTE - DVD.
VO FR. Durée : 70'.
DVD, en FR.
ARTE, 1973.
BOTTROP-BOY, 2005.
X-TRACT, 2005. Enregistrement 1999-2004.
VOLKSBÜHNE RECORDINGS, 2005. Enregistrement 2002.
CREATIVE SOURCES RECORDINGS CO, 2005.
POUR COMPARER LES VERSIONS "ZEITKRATER " AVEC LES ORIGINAUX
CPO, 1992. Enregistrement 1991.
NEAT RECORDS, 1992.
MUTE RECORDS, 1978.
LIRE
« Musique sans architecture fixe », Alberto Velho Nogueira
(Sur notre site: «magazine/à découvert/recherches esthétiques»)
PH
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