Par ces « autres manières », je n’entends pas ce que l’on met déjà en place pour s’adapter et tenter d’enrayer les effets négatifs de la dématérialisation des supports : diversifier les interfaces informationnelles, table d’écoute, lancement d’un site communautaire à notre manière, mise en place du téléchargement, diversification des supports rédactionnels (papier, blogs…), réflexion sur la scénographie des collections, convivialité des lieux, avec étude sur une structure multidisciplinaire en plein centre de Bruxelles pour fin 2009 (réunissant arts plastiques, cinéma, salle de concerts, restaurant, espace d’événements, pour encourager un comportement de circulation à travers les arts, au cœur de la cité, comme nouvelle manière de s’informer sur « comment va le monde, ma ville et moi dedans »).
- Nous sommes aussi engagés depuis plusieurs années dans une médiation via notre newsletter envoyée à un peu plus de 100.000 inscrits. Nous allons travailler une communication par segmentation (du rédactionnel jazz pour les publics jazz et voisins) en plus d’une newsletter généraliste…
Tout ça, je dirais que c’est technique, relève d’une stratégie de la diversification des interfaces mais ne résout pas le problème de fond ; pour que ça fonctionne réellement, il est nécessaire, en amont, d’inventer un moteur, une force d’attraction…
En effet, il semble que nous considérions le problème de l’avenir des bibliothèques et médiathèques à partir de ce qui se passe dans nos lieux, au sein de nos murs : alors que l’essentiel se joue à l’extérieur, sur ce qui occupe l’esprit et les cerveaux en amont d’une pratique en bibliothèque ou médiathèque. Et je ne pense pas, comme Mr. Bon, que l’on puisse espérer en une contagion des petites verrues ! Je ne pense pas plus que la complexité que nous affrontons est de même nature que la complexité d’autres révolutions technologiques du passé. Il n’y a aucune commune mesure dans le poids des armes.
Je voudrais dès lors rapidement argumenter sur ce point de vue avec les grandes lignes d’un diagnostic et des propositions…
La musique est « vendeuse ». Elle sert à vendre des tas de produits qui n’ont rien à voir avec la musique; dans la publicité elle participe au façonnage des mentalités, dans le cinéma grand public elle manipule les affects, elle est l’argument de vente d’appareils, de technologie, mais rien dans ces produits ne s’intéresse réellement à la musique comme outil de connaissance. La « musique en soi » est complètement négligée. La plupart des articles récents qui titrent sur la « santé de la musique » se basent sur des statistiques de vente et non sur des analyses esthétiques ou sur une évaluation de la santé créatrice des expressions musicales.
La musique est le produit fer de lance de l’hyperindustrie culturelle (c’est un fait qui a aussi été analysé par B. Stiegler).
Pour les amateurs, les connaisseurs, ce que l’on appelle les « nouveaux accès aux musiques » est un outil qui renforce leurs compétences et certainement élargit leur réseau de connaissances, leurs plaisirs, leurs perceptions de la vie. Pour les autres, ils sont un amplificateur de la dépossession culturelle de soi, un appauvrissement considérable.
On rejoue là jusqu’au bout la politique de discrimination scolaire et culturelle.
Et cela indique que nous devrons penser deux stratégies : une pour les publics connaisseurs qui nous quittent en trouvant leur dynamique communautaire sur le Net, et le grand public qui bientôt ne soupçonnera même plus notre existence !
Je fais un parallèle entre l’enfermement, sur Internet, des publics dans leur zone communautaire où ils échangent entre personnes ayant les mêmes affinités de goût, et les techniques de marketing basées sur la segmentation des publics. Les informations recueillies sur Internet concernant les préférences de tel ou tel public est, du reste, utilisé par les techniques de segmentation. C’est la partie « technologie de contrôle » des nouveaux outils de communication.
Ce à quoi on assiste est une formidable mise en segments des goûts et des couleurs, une évacuation des questions esthétiques vers les niches « participatives et communautaires », c’est un détournement de la médiation. (En évitant tout conflit sur les questions de goût et de couleur on dépolitise au maximum le rôle des arts, des expressions culturelles et des comportements culturels. Notre rôle est peut-être bien, aussi, de ramener toutes ces questions sur la place public, de les médiatiser pour en faire un débat public comme un bien nécessaire à la démocratie.)
Nous devons nous réapproprier cet exercice, cet espace et ce temps de médiation pour l’intégrer à une nouvelle dimension publique. C’est pas simple, ça demande d’être créatif.
Prêter des supports physiques était bien un prétexte, et relativement commode, mais le fond de notre mission, quel que soit le support, c’est de prêter des appareils critiques (ça peut se concevoir comme des lieux où l’on échange des informations, où seraient mis à disposition des publics toutes sortes d’outils de médiation, compréhension, analyses: outils éditoriaux, outils d’exposition, outils de paroles, outils conviviaux et festifs…)
Comment ça se vit chez un médiathécaire de base ?
Le médiathécaire vit la dématérialisation comme une formidable accélération qui le dépossède du sens de son travail.
Cette accélération n’est pas qu’une question de support qui disparaît. C’est trop simple de le voir ainsi.
C’est une conjonction entre un certain type d’information que l’on charge la musique de véhiculer, un certain type d’information sur la musique aussi qui permet à celle-ci de n’être le véhicule que d’informations permettant de vendre autre chose, et une technologie qui précipite viralement la circulation et l’addiction à ce type d’informations.
Il ne s’agit pas que d’une accélération vers un mieux, vers un progrès ; mais en s’y adaptant, nous devons transformer cette accélération en force de progrès, voilà une direction pour notre politique de médiation.
C’est avant tout à une accélération comportementale que nous devons faire face. Si ce n’était qu’une question de supports, nous nous adapterions plus facilement. Mais nous n’avons aucun poids pour peser sur les comportements.
L’impact de cette mutation sur les comportements, ce n’est pas une surprise, se constate surtout par la désaffection du jeune public dans nos statistiques d’inscription et de fréquentation.
Accès et connaissance.
Il est dit, c’est le discours dominant, qu’une technologique vient régler l’accès à la musique, comme quelque chose qui évacue tous les obstacles entre l’auditeur et la musique, comme une intervention immatérielle, quasi surnaturelle, qui peut mettre directement en contact chaque personne avec « sa » musique.
Des moteurs très puissants ont été conçus pour vous orienter sans erreur vers « la musique que vous aimez », en réduisant les aléas de la recherche à leur plus simple expression, quelques clics !
Or, dieu sait si c’est bien les errements de cette recherche qu’il faut encourager, c’est ça qui est crucial dans le processus qui consiste à « se cultiver » et qui implique inévitablement, heureusement, d’écouter aussi des musiques que l’on ne va pas aimer; ça fait partie du parcours culturel formatif, qui permet de se connaître, connaître les autres ; non, il est promis d’en finir avec cette perte de temps, d’accéder uniquement, rapidement aux musiques correspondant à vos goûts.
C’est ce qu’en économie, comme le rappelait Mme Benhamou dans son intervention, on appelle le rôle de la déception. Un marché « normal » tente d’éviter la déception de ses clients. Et nous aussi, pragmatiquement, nous devons, dans nos conseils, tenter de « tomber juste », ne pas décevoir. Pourtant, nous devrions promouvoir des comportements intégrant la déception comme fondamental dans un parcours formatif, éducatif !
Ne pas aimer un film, une musique, c’est normal, c’est important ; récemment, en sortant d’une salle de cinéma, j’avouais à ma compagne ne pas avoir beaucoup aimé le film vu ; et elle me dit « alors, tu as perdu ton temps ! »; on ne perd pas son temps en regardant un film que l’on n’aime pas, en lisant un livre avec lequel on n’est pas d’accord…
Dans cette manière d’énoncer la problématique, le modèle « prêt public » est évacué, est à peine mentionné (on préférera confier plutôt une mission au directeur de la FNAC qui, quoique prétendent ses slogans, est un agent commercial) ; et lui-même est inaudible, n’a jamais pris la parole pour faire valoir une autre approche. (C’est du reste très délicat : Internet est considéré comme un accès démocratique aux musiques, comme la manière dont les publics prennent les choses en mains ! « Les gens choisissent eux-mêmes et disent eux-mêmes ce qu’ils en pensent », toute intervention pour relativiser cette idylle est taxée d’élitiste autoritaire…)
Nous savons, de par notre travail sur le terrain, exercé depuis 50 années, qu’aucune technologie ne « révolutionne » l’accès aux musiques ! Sinon des technologies de discipline, d’apprentissage, de connaissance, d’écoute et de lecture, de patience, de plaisir, des technologies de l’esprit, et ces technologies de l’esprit, bien entendu, peuvent se renforcer en façonnant à leur image les technologies de transmission, d’information…
C’est sur ces technologies de l’esprit que nous devons plancher, créer des laboratoires, pour ensuite, penser leurs applications en technologies « techniques », matérielles de mise en réseau, de partage, de capitalisation, pour les transformer en capital de connaissance commun et évolutif, plastique …
Goût et connaissance.
Notre matériau de base, sur lequel nous sommes censé travailler, c’est de l’immatériel, c’est le goût comme expérience de plaisir et de connaissance.
C’est l’exercice du goût. Si nous agissons uniquement sur les technologies sans inverser la vapeur quant aux procédures dont elles activent l’exercice individuel des goûts et des couleurs, nous ne faisons que renforcer un sens technologique qui sape nos missions à long terme.
Voici ce que dit Fredric Jameson (« Le postmodernisme, ou la logique du capitalisme tardif »), texte de 1991 mais récemment traduit en français : «Le « goût » dans le sens médiatique le plus vague de préférences personnelles, correspondrait à ce qu’on désignait jadis, de manière noble et philosophique comme étant le « jugement esthétique » (ce changement dans les codes et cette baisse au baromètre de la dignité lexicale sont, pour le moins, des indices du déplacement de l’esthétique traditionnelle et de la transformation de la sphère culturelle à l’époque moderne. »
(Je trouvais important de rappeler, par une citation de 17 ans, que ce que nous vivons se préparait depuis longtemps, encore une fois, le phénomène est accéléré par les possibles technologiques.)
Jameson a aussi une analyse intéressante sur la réification des biens culturels qui dépossède le consommateur de l’essentiel, de la part de connaissance ; analyse qui rejoint celle de Stiegler sur la prolétarisation du consommateur culturel contemporain.
Ce qui fragilise notre mission est bien la généralisation de cette notion de plus en plus vague de « goût » comme « sens médiatique de préférences personnelles » alors que nous entendons depuis toujours travailler en faveur de l’exercice du « jugement esthétique » que nous estimons capable de fonder une autonomie des individus.
La prédominance de cette notion de « goût » conduit à un marché de l’information sur les musiques qui fonctionne sur le principe du « coup de cœur », ou du « rating », les « étoiles que l’on décerne » aux musiques que l’on aime ou pas, que l’on a envie de partager ou pas. C’est sympathique, mais, il faut bien avouer que c’est pauvre en termes de contenus cognitifs et formatifs, et que ça défavorise toute une catégorie d’esthétiques musicales qui ne peuvent se caractériser de façon aussi simpliste et ne s’échange pas de cette manière, sauf dans le cercle hermétique des initiés.
Je suis frappé par le nombre d’intervenants ayant rendu hommage au nouveau dynamisme de la « conversation » qu’Internet a initié ! Ça existe dans des niches, entre chercheurs, entre connaisseurs, mais dans l’ensemble, rien qui ressemble à de la conversation, selon moi. Un exercice péremptoire du jugement, sans aucun exercice culturel de la formulation, sans aucun devoir de l’argumentation, sans aucune pratique dès lors de la pensée de l’autre…
La conversation, pour moi, c’est autre chose.
Si je peux citer Proust : « Nous pouvons causer pendant toute une vie sans rien dire que répéter indéfiniment le vide d’une minute, tandis que la marche solitaire de la pensée dans le travail solitaire de la création artistique se fait dans le sens de la profondeur, la seule direction qui ne soit pas fermée, où nous puissions progresser, avec plus de peine, il est vrai, pour un résultat de vérité. »
Transposer ce qu’il désigne comme « création artistique » au niveau de la pratique du « consommateur culturel ». La notion de « solitaire » renvoie aussi à une spécificité du prêt public qui est de fournir des biens pour une relation individuelle à la culture… A côté des événements culturels collectifs, proposant des expériences de « fusionnel », il est important d’alimenter la pratique culturel « chez soi », dans son parcours plus individuel, plus solitaire. C’est même indispensable. Tout ne peut se vivre dans le partage, le réseau, le collectif, le convivial… C’est la place à souligner (dans le cadre d’un livre blanc, par exemple) du prêt public dans les phénomènes d’individuation.
La plupart de ce que je lis sur Internet, concernant la musique ou des restaurants, me semble bien relever de cette causerie infinie qui ne dit rien. Sinon qu’elle est symptôme du vide.
(Mais comme le soulignait une autre intervenante, il est mal vu de conseiller, de se mettre en position d’orienter, de critiquer certaines pratiques et d’en valoriser d’autres. Et c’est vrai que nous devrons reprendre l’initiative mais en dialoguant, en impliquant les usagers dans nos conseils et notre offre.)
Un contexte pauvre en connaissances sur les musiques nous place de plus en plus en décalage avec l’univers échangiste musical tel qu’il se constitue.
Qu’est-ce que les Médiathèques ont à dire ?
Quel discours, Quelles connaissances pour se rendre désirables ?
La bagarre porte avant tout sur l’équipement cognitif plutôt que sur un équipement technologique.
Avons-nous quelque chose de différent à dire ?
Avons-nous à proposer un comportement cognitif attractif ?
Nous sommes à la peine, je pense. Nous n’avons pas un modèle suffisamment clair, distinct, articulé, argumenté, ambitieux.
Et c’est là, probablement, qu’il faut le plus travailler. Il est nécessaire de passer à des séances laboratoires entre nous, des ateliers réunissant des médiathécaires d’ici, de Belgique, d’ailleurs, pour définir ce que nous avons à dire. Si nous multiplions les petits commentaires, les petites chroniques du même niveau que ce que nous lisons en général sur Internet, si nous en restons à la rhétorique du « coup de cœur », nous ne risquons pas de créer un appel d’air, un désir pour notre parole, nous resterons locuteurs parmi un milliard d’autres.
Jacques Bouveresse dans son livre « La connaissance de l’écrivain » rappelle que l’expérience de lecture peut avant tout « apprendre à regarder et à voir – et à regarder et à voir beaucoup plus de choses que ne nous le permettrait à elle seule la vie réelle – là où nous sommes tentés, un peu trop tôt et un peu trop vite, de penser. »
(Il manque à la musique l’écriture de ce genre de livre ! Et on éviterait des positions comme celle de Mr. Bazin qui, en introduction, semblait marquer une différence entre le système culturel et de connaissance de l’ordre du livre, des gens du livre, en opposition au milieu de la musique.)
La connaissance sur la vie que les musiques peuvent dispenser est du même ordre, à ceci près que la musique étant plus abstraite, elle a besoin de médiations écrites pour formaliser les connaissances qu’elle propose, cet aspect de l’expérience de vie à travers les musiques a besoin d’être soutenue par un appareil critique, un appareil de médiation.
C’est sur ce « beaucoup plus de choses », au niveau de l’apprentissage du regarder et du voir et de l’entendre, qu’il conviendrait, selon moi, de construire une stratégie pour conquérir une place prédominante dans les processus de médiation culturelle.
D’où découleront d’autres manières d’accomplir une mission musicale dans les lieux de prêt public.
Nous devons faire nôtre ce « beaucoup plus de choses », le lier à l’esprit dans lequel nous nous intéressons aux musiques et aux connaissances qu’elles véhiculent.
Comment les médiathèque peuvent-elles éveiller « l’attention » .
Entretenir l’attention.
Il faut répliquer avec un projet d’envergure, ne plus penser à l’échelle d’entités médiathèque distinctes, et s’accorder pour fonder une seule médiathèque musicale européenne virtuelle, un outil de référencement sur les musiques, une force qui aura une capacité de prescription alternative à celle des majors et des systèmes médiatiques.
Un panorama sur les actualités musicales, leur mémoire, les connaissances qu’elles dispensent, qui fasse autorité.
Avec des incarnations spécifiques selon les pays, les villes, dans des centres de rencontre-médiations.
Dans un séminaire organisé par l’IRI, intitulé « Désir et technologie », Bernard Stiegler parlait des institutions culturelles comme des centres de soins, des lieux de thérapie…
Je crois que c’est une conception des structures culturelles publiques que nous devons prendre en considération, en l’adaptant aux spécificités de nos structures de « prêt », c’est un déplacement du terrain d’approche conceptuel qui devrait nous permettre de repenser autrement nos « agencements » complexes.
C’est un chantier énorme, j’en ai bien conscience, qui peut revêtir certaines dimensions utopiques, mais en tracer les grandes lignes donnera une idée de l’orientation qu’il me semble nécessaire de suivre :
Pierre Hemptinne
La médiathèque de Charleroi sera fermée le mardi 16 en raison du mardi gras. Les emprunts effectués pour une semaine le mardi 9 seront prolongés jusqu'au 23.
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