Les questions qui se posent aujourd'hui à un conseiller musical sont,
avant tout, des questions sur le savoir et sur le comment entrer en contact
avec les personnes qui appartiennent à la société qui nous
entoure. Hier, les problèmes n'étaient pas de la même teneur,
ni d'ailleurs les réponses des publics. Notre Institution n'achetant
pas tout, le problème est donc de déterminer un choix qui réponde
aux besoins de la plus grande représentativité des musiques - et
la plus vaste possible - et ceci d'une manière démocratique.
En outre, il faut que ce choix soit en même temps une proposition d'analyse
des comportements des musiques et des publics en rapport avec les contenus choisis.
Au départ de la fonction de conseiller que nous avons fondée,
les réponses étaient plus faciles, vu les circonstances sociales
et l'idée de la Médiathèque de mettre à la disposition
des personnes les contenus d'expression qui étaient (et sont toujours)
véhiculés par des supports individuels, comme le LP et la cassette,
auxquels s'ajoutent aujourd'hui d'autres supports individuels, l'idée,
disais-je, était simple et efficace. Il restait le problème de
comment constituer des collections dans le sens indiqué plus haut, de
manière à répondre aux désirs des personnes, ce
qui ne signifie pas correspondre à leurs désirs immédiats.
De manière aussi à rencontrer les désirs d'information,
de formation et de connaissance nécessaires à l'intérieur
d'une société démocratique, où le besoin de connaître
les contenus d'expression devrait être considéré comme un
besoin urgent, fondamental. Il fallait en même temps faire de l'Institution
une maison ouverte et compétente, dans la manière de constituer
les collections d'une façon cohérente et, surtout, en essayant
de transmettre cette cohérence par les contenus proposés.
Il fallait que les publics qui nous fréquentent puissent sentir que les
contenus s'enrichissaient, que les matières, au fil du temps, gagnaient
en profondeur et que la cohérence et la logique des achats se formaient
réciproquement. Les collections de la Médiathèque ne sont
pas, n'ont jamais été un amalgame de matières, de contenus,
mais bien une somme de travail permanent d'attention et de recherches pour une
amélioration constante non seulement des répertoires mais aussi
de cette logique qui fait d'une musique un complément d'autres musiques
et d'autres expressions artistiques. Il s'agissait non pas de former des contenus
dans une exhaustivité, d'ailleurs impossible, mais de créer des
zones de contenus cohérents, ce qui permettrait de clarifier et de montrer
les passés musicaux produits par les sociétés correspondantes,
tout autant que les mouvements du présent.
Chaque année un présent nouveau se propose, dépose une
nouvelle strate dans les répertoires; il a donc fallu chaque fois accompagner
les nouveautés musicales, toutes collections confondues. Au départ,
les collections ont été divisées en deux grandes catégories
correspondant aux idées et aux évolutions des marchés de
l'époque, les années 70 : la musique classique (occidentale)
et la musique non-classique. Ceci impliquait une vision des matières
et une conception des musiques ce qui, on peut le dire aujourd'hui, réduisait
les musiques classiques extra-européennes à des zones de musiques
considérées uniquement comme traditionnelles, sans les comparer
aux musiques classiques occidentales. Le statut des musiques classiques extra-européennes
est de cette façon déformé. Elles apparaissent, encore
aujourd'hui, parmi les autres formes de musique traditionnelle, de tradition
orale, souvent anonymes et communautaires. Les musiques traditionnelles sont
maltraitées par l'industrie du disque. Il y a beaucoup de confusions,
ce que la progression du temps n'a pas amélioré.
La Médiathèque n'a pas pu résoudre toutes les problématiques,
mais le conseiller a formulé des concepts qui essayaient d'apporter une
solution à une situation emmêlée et de replacer les musiques
selon leur histoire et leur évolution. D'un stade amateur qui ne voyait
pas très clairement ce que l'on pouvait faire avec des complexités
musicales énormes, avec des contenus musicaux contradictoires ou paradoxaux,
des contenus qui, sans une analyse correcte, ne sont pas capables de donner,
isolément, les informations qui se trouvent dans chaque expression musicale,
il a fallu professionnaliser la recherche de la relation entre le son et le
sens, entre les sons et les sens, les sons et le rapport aux sens sociaux, la
manière dont les musiques se codifient. La recherche des zones de clarification
du sens, surtout des musiques les plus exigeantes, demande une clarification
et une discussion en controverse rarement pratiquées au contact du grand
public. Les musiques d'aujourd'hui souffrent de n'être pas mises à
la disposition des personnes qui se confrontent aux contenus, du plus simple
au plus complexe. Il ne s'agit pas de traiter uniquement des problèmes
de difficulté d'écoute; il y a aussi des problèmes de distance
des personnes par rapport aux significations des expressions simples mais autonomes.
Il n'existe qu'une réponse « positive » aux musiques
de caractère publicitaire, celles qui englobent la publicité,
celles qui proposent des « formules de sens » mais pas
de sens, des formules déjà acquises par le corps social, cette
unique réponse c' est l'achat ! Souvent la seule note « positive »
de ce rapport entre contenu et consommateur. Petite consolation !
La Médiathèque est passée de son statut d'amateur à
une professionnalisation et à une conscience des contenus beaucoup plus
élaborées. L'élaboration passe à travers des rapports
permanents entre les fonctions des musiques, depuis les fonctions sociales jusqu'aux
fonctions comportementales et aux raisons soi-disant esthétiques. Cet
accomplissement est nécessaire (on a été dans ce sens depuis
la création du rôle de conseiller), malgré le fait que ce
rapport n'ait pas toujours été mis en évidence ni par les
modes de fonctionnement de l'institution ni par son image vis-à-vis des
membres.
Une étape supplémentaire manque, ici et maintenant, c'est-à-dire
ce passage d'une conscience qui se trouve déjà dans l'organisation
des collections et les perceptions non seulement des publics mais des instances
sociales, vers les intéressés qui devraient être des personnes
à la recherche d'une compréhension du monde des expressions.
Le rôle de la Médiathèque s'est transformé depuis
déjà pas mal d'années : il s'agit maintenant non pas
uniquement de trouver des contenus mais de les organiser vers une connaissance
démocratique et ouverte, en faisant sentir que les populations, devraient
éprouver aujourd'hui le besoin de vérifier que les contenus d'expression
ne sont pas un simple reflet du mode de fonctionnement d'une société
mais aussi, et principalement, une façon de faire nécessaire pour
que les controverses de la pensée et les autonomies citoyennes individuelles
s'organisent.
Le besoin d'être en contact avec les contenus d'hier et d'aujourd'hui
n'est pas seulement basé sur une nécessité culturelle mais
surtout sur une nécessité de savoir, par les expressions, quelles
sont les réponses que le monde fournit aux attentes des personnes. Les
expressions sont aujourd'hui une partie fondamentale - elles l'ont toujours
été - de la compréhension du statut social de chaque
individu. Le rapport à la connaissance critique des contenus d'expression,
musicaux et autres, est une nécessité. Le fait que la Médiathèque
organise ce rapport selon une cohérence de perception et un statut de
formation permet, virtuellement du moins, l'autonomie de gestion des opinions
et cela devrait être une garantie pour les personnes qui nous fréquentent.
De toute façon, même si cette notion n'est pas acquise par les
membres de l'institution, elle est déjà bien visible chez nous.
Depuis le commencement de la création de la fonction de conseiller et
des services discographiques complémentaires, le travail suit son chemin
et nous essayons, chaque fois, de compléter les réseaux d'information,
musicale dans mon cas. Après des années de fonctionnement dans
le même sens et avec le même souci, les collections constituent
un point de vue inédit. Ceci devrait susciter des pouvoirs
publics une attention spéciale, car nous sommes entrés dans une
période de difficultés financières. Une des causes principales
en serait la nécessité de plus en plus effacée de savoir
ce qui se passe de fondamental, culturellement parlant, derrière la barrière
que les industries de la fabrication, de la diffusion et de la divulgation culturelle
construisent autour de chaque personne. La production surabondante actuelle
ne signifie pas que nous sommes toujours sur le terrain des expressions et de
la possible autonomie de pensée de chaque personne. C'est souvent le
contraire qui se passe : beaucoup de formes musicales, celles qui souvent
s'accompagnent de grands bénéfices financiers des éditeurs,
ne sont que le résultat du mépris des personnes. Ces contenus
ne sont que le résultat des investissements qui se basent sur des fonds
musicaux sans autonomie, sans originalité ne pouvant transmettre que
des contenus déjà ressassés des sociétés.
Les contenus musicaux sont alors des clichés, ils sont des otages des
forces des marchés, des forces d'imposition comportementale. Le sens
se trouve presque uniquement dans les bénéfices financiers.
L'évolution des marchés a fait sortir la Médiathèque
de son amateurisme pour créer une professionnalisation des services basée
sur une connaissance des contenus et le rapport entre ces contenus, les marchés,
les réponses des institutions, des pouvoirs publics et, bien sûr,
celles (réponses ?) des populations.
Les contenus musicaux, tels que présentés dans notre collection,
(formuler) expliquent ce qui se passe dans les nouvelles musiques de ces dernières
années. Celles-ci ne sont pas moins intéressantes que celles d'autrefois.
À mon avis, elles ont même progressé en ‘savantisation'
- un mot et concept créé par moi - c'est-à-dire
en conscience et en rapport de conscience entre les expressions et le sens social,
elles sont plus précises dans les revendications et dans la clarté
des matières musicales.
On assiste à un abandon de certaines dramaturgies, celles-ci ayant été
remplacées par d'autres, selon les rapports entre les expressions et
ce qu'elles pouvaient proposer.
La Médiathèque a donc organisé des réunions internes
de discussion et d'écoute. Il fallait discuter de ce qui, souvent, n'est
mis en analyse nulle part ailleurs. Ces réunions présentent les
résultats des prospections effectuées par les conseillers à
l'échelle internationale, traitent des achats, de la cohérence
et aussi de la découverte musicale en soi, des émotions transmises
par les musiques, au même niveau que des concepts pour une structuration
plus visible des idées et des raisons d'être des expressions. Au
fur et à mesure que le travail d'achat ajoute au passé, à
l'histoire, le complément annuel des nouveaux contenus les plus représentatifs,
les collections s'améliorent, presque à notre corps défendant !
Elles deviennent plus riches : une année nouvelle vient d'y décharger
les propositions musicales qui correspondent à ce qui a été
créé pendant l'année. Après une cinquantaine d'années,
ces répertoires représentent volontairement un souci de transmission
vers les personnes intéressées par les contenus les plus récents
ainsi qu'un nombre important d'éditions et de rééditions
des musiques du passé, de nouvelles interprétations - si
on est dans le registre des musiques classiques, etc.
La situation actuelle est donc très différente de celle de mes
débuts (1971), non seulement en ce qui concerne le nombre de titres en
collection, mais aussi et surtout le traitement du rapport de la conscience
et de la connaissance des contenus.
Un autre fait intéressant à signaler pourrait être celui
de dire que les solutions trouvées au commencement du fonctionnement
de la Médiathèque ont changé profondément. Les solutions
ne peuvent plus être les mêmes, les contacts entre l'institution
et les populations sont en train de souffrir de différentes façons
et pour plusieurs raisons.
Les causes sont, pour une grande partie, extérieures à la Médiathèque.
Ceci étant dit, ces causes mettent le rapport entre nous et les membres
qui nous fréquentent en sérieuse situation d'abandon, comme si
le statut de la Médiathèque n'avait plus la même visibilité
ni la même nécessité qui étaient
les siennes durant de longues années.
Les effets de la multiplication des objets sociaux de nécessité
directe ou indirecte se font sentir. La culture et surtout la culture la plus
indépendante - et donc la plus nécessaire pour une compréhension
et une plus grande autonomie de chacun -, comme je l'ai dit plus haut,
est fermée à quelques-uns. Elle reste du domaine fermé
de ceux qui ont les disponibilités de temps et d'argent pour un investissement
culturel.
La réalité et les conceptions d'une société représentent
des changements profonds et demandent aussi des actions et des propositions
nouvelles de la part de la Médiathèque. Les contenus sont là
et se présentent, à mon avis, capables et prompts pour ces nouvelles
fonctions. Le terrain est préparé pour un investissement attentif
et une visibilité des collections qui correspondent aux temps actuels,
aussi bien qu'aux besoins urgents de connaissance.
En outre, ce que nous proposons est en même temps une analyse des divers
sens sociaux, d'ici et d'ailleurs. À travers la lecture des contenus
d'expression, nous pourrons examiner les changements et les contradictions des
sociétés. Pour cela il faut trouver les contenus les plus favorables
à une lecture indépendante. Ceci est un défi aujourd'hui
énorme car les sociétés, même celles qui se disent
riches, pas uniquement en termes d'argent et de patrimoine mais aussi par le
fait du système démocratique, se trouvent dévorées
par les lois de la facilité des concepts, par la légèreté
des appareils de justification des expressions. Les sociétés sont
si chargées de névroses qu'elles ne supportent plus que les ersatz,
les substitutions. Les personnes évitent les problématiques; surtout
celles qui demandent un investissement de la pensée en dehors du « fun ».
Le sérieux, c'est dans le travail qu'on le trouve; la culture bascule
au niveau du caramel, du divertissement, du facile.
Il faut faciliter tout à tout le monde; le fait qu'une expression soit
un peu difficile provoque des réticences à tous les niveaux. On
ne peut pas fournir des expressions « sérieuses »
sans payer en conséquence les possibilités de contact avec les
publics. Ils s'éloignent si on n'adoucit pas les difficultés,
si on n'arrondit pas les angles…
La réalité musicale présente dans nos collections a tout
pour être perçue comme un complément d'information sur comment
les sociétés traitent les biens culturels aujourd'hui. Il est
urgent de passer à l'étape suivante, celle qui nous demandera
une activité orientée vers cette urgence que les expressions,
d'ailleurs, demandent, si elles sont indépendantes, autonomes, radicales
ou pas.
Les recherches des expressions musicales continuent. L'enrichissement sera encore
plus grand, au fur et à mesure que le temps passe, dans la mesure où
les contenus sont, pour la plupart, conservés.
Le rôle de conseiller ne pouvait pas prévoir, au départ,
ces changements des activités, depuis la formation des collections jusqu'aux
nouveaux contacts qu'il faudra bien envisager avec les publics et les institutions
du pays, quelque trente-cinq années après. La problématique
est aujourd'hui plus intéressante, plus riche et plus controversée.
Ceci devrait amener la Médiathèque à un rôle plus
intéressant à l'avenir.
Alberto Velho Nogueira, services musicaux
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