Étonnant… Trente-cinq ans se sont écoulés et il
me semble être entré hier à la Médiathèque…
Pardon, à la Discothèque Nationale de Belgique. Mai 1971…
Depuis un an, mes études universitaires sont terminées et, par
erreur, car c'est bien ainsi que les choses se sont passées, je rencontre
Robert de Lannoy, alors directeur des collections discographiques. Je devais,
en effet, rencontrer le directeur de la Diathèque mais les hasards de
la vie sont ce qu'ils sont : je fus orienté vers le « service
disques »… pour ne plus en sortir. Trois jours d'essai sous
la houlette d'Alberto Nogueira, impressionnant d'autorité. J'apprendrai
plus tard qu'il avait commencé deux ou trois mois auparavant. Je me marre
comme un petit fou et le 2 août, je débute, sans trop y croire,
cette carrière qui s'achève aujourd'hui.
Membre assidu de la Médiathèque à Namur, à Liège,
au « Ravenstein » occasionnellement, j'étais fortement
impressionné par l'Institution. Au siège central, j'écarquille
les yeux. Le lieu est à la limite du délabrement, sale, poussiéreux,
encombré de cartons, de rayonnages rudimentaires entre lesquels tables
et bureaux trouvent tant bien que mal une place. Et les tables de vérification !
Car tout disque qui transitait à l'administration centrale entre fournisseurs
et services de prêt devait être vérifié pour en déceler
la griffe ou le défaut possibles.
L'organisation à l'époque est calquée sur celle des bibliothèques.
Fiches ‘catalographiques', rédigées manuellement, fiches-témoins
pour les disques eux-mêmes, étiquettes de couleur sur lesquelles,
en tirant la langue, nous nous appliquons à écrire lisiblement
au marqueur cotes et indices. Que de fiches, que d'étiquettes et que
de manipulations avant que ces malheureux LP puissent prendre leur envol pour
le prêt.
L'économie de la maison est une économie de survie. Le traitement
mensuel tourne autour de 175 euros (la moitié de ce à quoi
pouvait prétendre un universitaire « licencié »
à l'époque). Puis vient l'arrêté royal qui nous assure
un avenir plus stable. Mais la gestion reste identique : c'est l'administration
centrale qui décide des acquisitions et de la constitution du patrimoine,
c'est elle aussi qui pense pour les services de prêt, lesquels n'ont aucun
droit au chapitre. Les disques leur parviennent et les inventaires annuels sont
là pour faire les comptes et bilans.
1972… Ce n'est pas très loin de 1968. Les premiers débats
internes glissent de la seule direction aux responsables de « sections ».
On y parle animation, démocratie culturelle, démocratisation de
la culture, autonomie dans le choix des acquisitions… Le système
vacille, mais les résistances sont fortes encore de la part des pères
fondateurs. Par contre, passionné par les nouvelles technologies, Jean
Salkin comprend le potentiel qu'offre l'informatique. Et voilà que sort
en avril 1973, le « premier » catalogue réalisé
par ordinateur. Aujourd'hui, je souris en repensant à cette aventure
qui a duré plus d'un an et à laquelle j'ai été étroitement
lié. En réalité, tout le travail restait manuel. Il fallait
remplir des tonnes de bordereaux où le nom des compositeurs, le titre
des œuvres, les interprètes étaient écrits en majuscules
dans une série de cases prévues à cet effet tandis qu'en
regard, d'autres cases étaient noircies d'une codification « home
made », faite de chiffres et de lettres, laquelle serait encodée
pour, enfin, être ingurgitée par un ordinateur chez IBM. Sourions…
Mais c'est là qu'il faut trouver l'embryon de notre base de données
d'aujourd'hui.
Sans oublier qu'en même temps, l'informatisation gagne le champ des inventaires,
un cauchemar institutionnel qui se renouvelle chaque année. Combien se
souviennent encore de ces dizaines de bacs remplis de milliers de fiches mécanographiques
que nous apportions dans les centres de prêt lors de leurs inventaires ?
Il fallait extraire chaque fiche mécanographique en même temps
que chaque fiche-témoin logée dans les disques eux-mêmes,
totaliser le nombre de prêts enregistrés sur ces fiches-témoins
et le retranscrire sur ladite fiche mécanographique. L'opération
finale était une lecture optique des fiches débouchant sur l'édition
d'un listing annuel aussi digeste que la Bible en japonais. Mais là aussi,
nous étions pionniers et ces balbutiements nous ont permis de prendre
une avance, enviée, dans le domaine de l'informatisation d'un service
de prêt de médias.
Parallèlement, nous continuons à envoyer les disques et à
rédiger nos fiches et étiquettes. Toutefois, progressivement,
nous prenons en charge les commandes de ces disques auprès des fournisseurs.
Un nouvel apprentissage qui, peu à peu, nous initie aux relations avec
le monde commercial dont les motivations sont, le plus souvent, inverses aux
nôtres. Certains tabous, justifiés par des impératifs de
contrôle et de gestion (obligation de procéder aux commandes exclusivement
par écrit) s'effondrent, le rythme des commandes s'accélère,
le cadre des collections s'élargit. Dans mon domaine, je peux donner
davantage de visibilité à la musique ancienne (Moyen Âge,
Renaissance, Baroque) et faire entrer des interprètes fortement décriés
en leurs débuts, ceux qu'on a appelé « les baroqueux »
et dont, personnellement, quelques excès, aujourd'hui corrigés,
m'agaçaient prodigieusement. Les « petits » maîtres
classico-romantiques, Hummel, Mendelssohn - dans ses œuvres de musique
de chambre jugées « mineures » - acquièrent
à leur tour droit de cité. Et bien d'autres compositeurs de tout
temps qui bénéficient de l'esprit de « re-découverte »
qui souffle sur le marché du disque de l'époque, animé
lui-même par les progrès de la musicologie. On oublie aujourd'hui
que Vivaldi fut redécouvert dans les années 50, Telemann dans
les années 60… comme furent enfin offertes à nos oreilles
latines les oeuvres de Brahms - en particulier sa musique de chambre jusqu'alors
inconnue - et de Mahler ! Ceci dit, dans le domaine de la musique
classique, les collections de la « Discothèque Nationale »
avaient de quoi faire rêver et nous fûmes nombreux, dans les années
60, à nous passionner pour un vaste répertoire qui couvrait largement
la production discographique de l'époque et découvrir, émerveillés,
des territoires inconnus et porteurs des joies les plus profondes. Les catalogues
de l'époque, reconnus comme une référence importante, gardent
le témoignage de la richesse des collections originelles.
Sur le plan commercial, les firmes exigent de nous certaines quantités
à l'achat et nous obligent à des précommandes parfois hasardeuses.
Afin de coller au mieux à la réalité, je prends l'habitude
de consulter les discothécaires par téléphone (à
l'insu de la direction !) et répercute l'information en provenance
du marché. Puis un jour, plutôt que de consulter chacun au cours
de longues et coûteuses communications, l'idée me vient d'adresser
une liste à chaque service avec quelques titres pour lesquels leur réponse
est indispensable. Ainsi naissent les listes de nouveautés, lesquelles
s'étofferont. Dactylographiées, elles constitueront le travail
d'une secrétaire jusqu'à ce que l'informatisation complète
du système la libère enfin de cette tâche de plus en plus
lourde. À noter que la Flandre - le réseau était toujours
« national » à l'époque - refusait
énergiquement cette forme d'information diffusée vers les services
de prêt et la possibilité donnée à ces derniers de
pouvoir commander.
Le système des listes de nouveautés mis en place eut bien vite
une conséquence prévisible. Certes, cette information était
bien utile, mais comment faire un choix parmi tant de titres qui, sur papier,
ne disaient pas grand-chose ? Le Passage 44 m'invita à présenter
devant les gestionnaires de collections classiques bruxellois le contenu de
ces disques dont je leur parlais… sans qu'un seul extrait ne soit écouté.
Ce fut l'étape ultime : présenter les nouveautés en
les accompagnant d'une écoute d'extraits choisis. Les réunions
de nouveautés étaient nées et elles se multiplièrent
dans les régions et gagnèrent l'ensemble des collections. De la
même époque datent les premiers essais de définition - et
de « barémisation » - de la fonction de conseiller.
Ces derniers deviennent responsables de l'information, de la constitution du
patrimoine, des commandes, des budgets d'achat. On les nommait d'ailleurs « conseillers
d'achat » ce qui, pris comme tel, minimisait un tant soit peu leur
rôle par rapport aux contenus que véhiculent les médias.
Peu à peu, la fonction s'élargit également aux relations
avec les milieux spécialisés : marché du disque, bien
évidemment, mais aussi les acteurs de la musique : radios, sociétés
de concerts, institutions culturelles.
L'extension du réseau Médiathèque, qui fut un des moteurs
des années 70 et 80, invita à accélérer le processus
d'informatisation des services et du prêt. Ce furent de longues années
où, pour la première fois, l'Institution eut son propre ordinateur
- il occupait un bureau à lui-seul - mais, outre les pannes
fréquentes, ses possibilités étaient toujours totalement
insuffisantes par rapport à la demande des utilisateurs. C'est dans ce
contexte que fut déposé, en 1983, le premier projet de « base
de données » musique classique. Tout était prévu,
bien au-delà même de ce qui existe aujourd'hui, mais seuls quelques
« champs » furent retenus (compositeurs, titres d'albums,
interprètes… étranglés par un nombre limité
de caractères qui empêchait toute exhaustivité). J'en reste
là de l'histoire de la naissance de la base de données discographiques
et musicales qui se déroula dans les larmes et les sanglots jusqu'aux
confins de l'an 2000. Pour se poursuivre aujourd'hui car, en ce domaine, rien
n'est jamais terminé…
Entre-temps, la responsabilité des Services Musicaux et Discographiques
m'avait été confiée. Je l'ai assurée pendant dix-huit
ans, avec sans doute pas mal de maladresses, mais surtout avec l'idée
de mettre à l'abri des remous un service qui avait été
plus souvent qu'à son tour le bouc émissaire des problèmes
de la maison. Les déménagements se succédaient. Aux locaux
vétustes de la chaussée de Vleurgat succédèrent
les bureaux de moins en moins fonctionnels de la rue du Marché aux Peaux.
Un nouveau déménagement, place Flagey, nous offrit un espace plus
adéquat - même si pas toujours idéal sur le plan ergonomique -
et, surtout, la proximité de la radio et d'autres institutions culturelles.
C'est de cette époque que datent l'apparition du disque compact et l'inflation
qu'il allait entraîner sur le plan des contenus. Les problèmes
d'inventaires et de gestion des stocks se multiplièrent et ne trouvèrent
une solution qu'à la fin des années 90 avec la mise en place,
enfin, d'une gestion entièrement informatisée - et contrôlée -
des commandes et des envois.
Sur le plan des contenus, la situation devenait ingérable. Les seules
collections classiques s'enrichissaient chaque année de plus de cinq
mille nouvelles références. Travail titanesque de commande, de
leur gestion administrative et de la gestion des données puisqu'il était
possible, enfin, d'encoder l'œuvre complète d'un compositeur et,
sur base de ce fichier d'autorité, de créer les liens entre les
interprétations et les œuvres ou leurs extraits. Ainsi fut-il décidé,
en concertation avec les médiathécaires, de diminuer les achats
de médias classiques et de séparer les acquisitions en deux types
distincts : les références pouvant être acquises par
chaque service sans trop de risques et celles, plus pointues, destinées
à la collection communautaire. Dès 1990, en effet, j'avais obtenu
de la direction de pouvoir déposer dans la collection communautaire un
exemplaire de toute référence nouvelle introduite à la
Médiathèque. Cette décision avait pour avantage de tranquilliser
les centres de prêt, assurés d'avoir accès à l'ensemble
du patrimoine classique, de diminuer de ce fait leurs dépenses puisqu'ils
pouvaient concentrer leurs efforts sur les titres les plus porteurs du répertoire
et permettre au public d'avoir accès à la totalité du répertoire
classique où qu'il soit dans le réseau.
Pour le conseiller, cela lui offrait la possibilité de porter son attention
sur un nombre de médias moindre et de leur consacrer davantage de temps :
les écouter, en extraire la substantifique moelle, appréhender
le contexte socio-historique dans lequel les œuvres ont été
écrites, l'objet de la publication, l'interprétation. Mais, peut-on
prétendre analyser en profondeur plus de mille médias - malgré
les critères de sélection énoncés ci-avant - retenus
chaque année ? Sans compter que les mêmes questions lancinantes
reviennent encore et toujours. Comment assurer le fragile équilibre entre
objet culturel et ‘médiathéconomie' ? Comment donner
vie à cette matière immense, à ce patrimoine constitué
au fil des ans ? Comment toucher le public et l'inviter à découvrir
tant de trésors enfouis, trop enfouis ?
J'ai la chance d'avoir autour de moi des collaboratrices attentives qui ont
toujours partagé le même souci. J'ai la chance également
d'avoir dans les centres de prêt des collègues responsables des
collections classiques, partageant les mêmes inquiétudes et les
mêmes enthousiasmes. Ce consensus a eu un effet moteur. Pendant plusieurs
années, divers projets verront le jour qui tenteront, chacun, de dévoiler
un pan de ces vastes collections : catalogues, publications, expositions,
émissions radio, discographies, rencontres avec d'autres partenaires…
Beaucoup de travail pour des résultats souvent décevants car il
faudrait des moyens plus importants, un temps qui fait toujours défaut.
Par contre, c'est l'époque où nous sommes le plus sollicités
à l'extérieur de l'Institution. Notre expérience, notre
professionnalisme, la grandeur et la diversité de notre patrimoine par
rapport à celui de la plupart des disquaires, font de cette époque
celle où nous sommes régulièrement appelés à
participer à des colloques, rencontres, séminaires… Nous
sommes presque à la fin du XXe siècle.
Sur le plan « médiathéconomique », l'attention
se porte sur les titres porteurs, sur les résultats du prêt. Les
collections sont nettoyées, libérées des poids morts. Certains
constats sont affligeants : le souci d'offrir à ses membres les
indispensables de la musique classique - qui était celui de la « Discothèque »
à ses débuts - ne trouve plus de réponse auprès
du public. À quoi bon mettre dans chaque centre de prêt l'intégrale
des quatuors de Beethoven ou de Bartok si personne ne leur prête plus
attention ? Visiblement, le public est de plus en plus friand de nouveautés,
ses terrains d'investigations se diversifient et, plus que jamais, médias
et publicité guident ses choix. Malgré cela, pendant des années,
le prêt du disque classique se maintiendra avant de céder du terrain,
peu à peu !
Bien sûr, il y a des explications à cela. Le contexte économique
dans lequel nous vivons, le développement d'Internet sont parmi les causes
importantes dans la modification du comportement du public. Mais je dénonce
davantage le zapping culturel caractéristique de notre époque.
Et je m'inquiète également du peu de moyens mis à la disposition
des jeunes pour leur rappeler que la culture n'est pas que télévision,
jeux vidéos, films à grands budgets etc. subis en mâchonnant
force pop-corn. Je caricature ? Sans doute, mais je m'effraie du nombre
de jeunes qui, arrivés à l'âge dit adulte, ignorent tout
de la musique classique. Par contre, Star Ac' et Euro Kids n'ont pas de secrets
pour eux. Exception faite de quelques privilégiés, la moyenne
répond aux sollicitations d'un marché qui ne cesse de leur faire
les doux yeux. Adieu les plaisirs - de moins en moins partagés -
de la lecture, de l'écoute de la musique, de la découverte de
l'art, de la pratique d'un instrument… sauf si elle n'impose pas de passer
par une initiation ou un écolage jugés d'emblée fastidieux
et inutiles. À moins que, au contraire, éblouis par la réussite
de quelque vedette du show-business ou de quelque champion, certains ne se lancent
dans la pratique éperdue d'un instrument ou d'un sport.
Oui, la culture a évolué en quarante ans. Et nous en subissons
les conséquences puisque nous sommes un vecteur de culture. Ceci n'est
pas un jugement, c'est un constat. Le public ne se passionne plus pour l'intégrale
des quatuors de Beethoven. Il s'est mis au baroque qui a été la
mine d'or des maisons de disques et des musiciens du dernier quart du XX e siècle.
Il s'est enhardi sur les terres lointaines où se mourraient les échos
des traditions musicales les plus anciennes, aujourd'hui revisitées sous
le vocable « musiques du monde ». Il s'adonne à
la musique contemporaine quand celle-ci renoue avec la plus grande simplicité
(ou facilité) et les mêmes labels discographiques se chargent de
lui faire aimer jazz, chanson, musiques de films. Ce public suit particulièrement
les évènements et fréquente les grands rassemblements,
festivals, méga-concerts… Car, la culture évolue aussi par
les pressions qu'exerce nt sur elle le marché et les médias. Acceptons
donc, ou résignons-nous, à voir les valeurs qui étaient
les nôtres passer au second rang et, mais j'ose à peine l'imaginer,
à être un jour considérés comme les « Talibans »
de cette culture classique qui porte en elle toute l'histoire de la pensée
occidentale. Avec, comme corollaire, un monde élitaire de vestales qui
assurera la conservation d'une matière de moins en moins vivante. Nous
voilà à l'opposé des idéaux de ceux qui, au sortir
de la Seconde Guerre mondiale, rêvaient de la démocratisation de
la culture.
Ce sera donc là le vrai défi à relever pour la Médiathèque
de demain. Continuer à assurer le rôle qu'elle s'est assigné
dans la conservation et la transmission du patrimoine acquis jusqu'à
aujourd'hui tout en étant attentive, comme elle l'a toujours été,
à ce qui constituera la nouvelle culture. Celle-ci intégrant de
nouveaux médias car les supports uniquement audio et vidéo, nous
le savons, seront de plus en plus en concurrence avec le Net.
C'est sans doute, professionnellement, la dernière aventure dont j'ai
été témoin : la volonté de développer
- ou d'accroître - les relations avec le public en lui offrant
des outils, des pistes, pour appréhender cette immense matière
qui est lettre morte pour beaucoup. Après les phases de constitution
du patrimoine, d'extension du réseau, de mise en place d'une structure
administrative et informatique efficace, la connaissance du patrimoine - dont
il a toujours été question - devient aujourd'hui l'objet
essentiel. Un fameux défi puisque cet objet sera confronté, encore
et toujours, aux impératifs économiques et au souci fondamental :
assurer l'emploi. Un site Internet élargi, avec offre de services, pourrait
être une voie. Publications et séances d'initiation pourraient
constituer d'autres voies mais il faut, pour cela, de vraies compétences
animées d'un vrai désir de communiquer et transmettre. Ces dix
dernières années, nous avons connu diverses tentatives de formation,
mais celles-ci ne pourraient être suivies d'effets que si elles pouvaient
bénéficier d'un suivi. Un comité éditorial insuffle
une dynamique nouvelle qui, je l'espère, rayonnera de plus en plus sur
notre public. Dans le domaine classique, le site Travers- sons , créé
et mis à jour avec des moyens totalement insuffisants, reçoit
quotidiennement un nombre de visites qui mérite réflexion. Tout
cela participe d'une nouvelle culture institutionnelle qui portera ses fruits
si elle peut se mettre en partenariat avec d'autres institutions culturelles
de notre communauté ou du monde francophone et, surtout, avec le monde
de l'enseignement. Car l'initiation des tout-petits et des plus jeunes aux matières
artistiques est fondamentale et je ne crois pas me tromper en affirmant que
les pays où tout est mis en œuvre pour éveiller la sensibilité
des plus jeunes restent ceux où l'intérêt pour l'art et
la musique est le plus vif lorsque ces jeunes avancent en âge.
Le conseiller de demain devra, sans aucun doute, adapter sa fonction aux nécessités
du moment. C'est ce qu'a fait la Médiathèque pendant toutes ses
années d'existence pour assurer sa survie et son fonctionnement et c'est
ce qu'ont fait, dans leur domaine, les conseillers qui quittent aujourd'hui
l'Institution. Il leur a fallu créer un style de réunions, le
modeler en fonction du nombre de participants et de leurs connaissances. À
l'origine, les réunions se faisaient régionalement et pouvaient
se permettre un caractère convivial et improvisé, oublié
aujourd'hui. En ce qui concerne les réunions classiques, les disques
étaient passés en revue et soupesés, comme ils le sont
encore aujourd'hui, en fonction de leur intérêt pour les collections
et de leur qualité d'interprétation. Toutefois, il était
plus simple d'établir une comparaison lorsqu'une œuvre avait fait
l'objet de deux ou trois gravures, le plus souvent magistrales - car n'accédaient
à l'enregistrement que des musiciens de carrure internationale. Aujourd'hui,
comment établir une comparaison valable lorsqu'il existe plus de soixante
interprétations d'une même œuvre ? Et comment intégrer
toute cette mémoire lorsqu'on ne l'a pas suivie au fil de longues années ?
Forcément, les points de repère ont, eux aussi, évolué
et le regard porté sur le sacro-saint patrimoine s'en trouve modifié.
Hormis quelques inoubliables interprétations historiques, l'histoire
de l'interprétation est devenue un éternel recommencement et,
dans le métier de généraliste qu'est le nôtre, il
n'est plus aussi essentiel d'éplucher une nouvelle gravure avec le souci
qui était celui des critiques des années 50, de même qu'il
faut reconnaître qu'un nombre important d'enregistrements réalisés
au cours de quatre décennies a perdu tout, ou presque tout, de son intérêt.
L'important est de conserver le raisonnement qui permet de justifier ou non
la présence d'un média en collection : sa qualité
d'interprétation, son intérêt historique ou sociologique
et, au besoin, de démonter la politique commerciale qui a présidé
à sa publication si elle est trompeuse à l'égard du public.
Le seul intérêt historique nous ramène à la tradition
scientifique qui fut celle des historiens de la musique jusqu'au milieu du XXe
siècle. Biographies de musiciens, énumération de formes
et de genres, grandes époques se succédaient sans de véritables
interrogations sur le contexte dans lequel les œuvres ont vu le jour et
leur destination. Les recherches de quelques musicologues inspirés et,
au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le développement de la sociologie
de la musique, ont permis d'appréhender le patrimoine d'une façon
nouvelle. Néanmoins, fille de l'establishment, la musique classique ne
peut se nourrir en permanence d'un discours idéologique. Il est peut-être
utile de connaître le rapport entre Wagner et les dérives fascistes,
mais il n'en reste pas moins que l'œuvre de Wagner a influencé un
nombre important de musiciens, qu'elle est une des sources de l'éclatement
qui a mené à la naissance de la musique moderne et que la rejeter
pour les odeurs de souffre qu'elle exhale relèverait de la censure pure
et simple. À ce titre, on pourrait refuser bien des musiques qui ont
vu le jour dans la plus totale absence de liberté et écrites par
des musiciens qui, jusqu'à la révolte de Mozart, n'étaient
que serviteurs du pouvoir.
L'essentiel est donc de savoir, de connaître et surtout d'analyser si
le marché tente, lui, de véhiculer une idéologie au travers
de l'édition discographique. Ou d'analyser si ce marché se nourrit
exclusivement de la mode. J'ai toujours détesté viscéralement
la mode qui fait courir tout le monde au même endroit, qui fait que ce
même monde boude tout ce qui n'est pas mode et l'exploitation pléthorique
de la mode. Médias et publicité en tête, j'assimile cela
à la forme de manipulation la plus perverse qui soit… Et pourtant,
il n'est pas possible de vivre à contre-courant, de refuser ce que, malgré
tout, nous apportent ces modes qui se succèdent et se renouvellent au
gré, souvent, de défis financiers qui échappent à
la majorité du public. C'est sans doute cela qui suscite mon agacement :
ce n'est pas tant la soumission à la mode que l'absence de recul qu'elle
engendre.
Mais, c'est sans doute là une des frustrations que peut connaître
un conseiller après de nombreuses années. L'autre frustration
étant d'être poussé perpétuellement par le flot des
nouveautés et de ne plus trouver le temps d'approfondir l'écoute
et la connaissance. La fatigue aussi car il y a une différence fondamentale
entre écouter ce que l'on aime et devoir tout écouter pour informer
et s'épuiser à l'écoute de musiques sans intérêt
où dans lesquelles la sensibilité du conseiller ne trouve aucun
écho. Mais la mission d'information impose ce travail, de même
qu'elle impose au conseiller de s'effacer lorsqu'il risque de s'engager de façon
passionnelle dans la défense ou le rejet d'une publication. Ainsi doit-il
vivre dans la contradiction entre, d'une part, l'opinion qu'on attend de lui
sur bien des sujets et, d'autre part, le respect de l'opinion de ses interlocuteurs.
C'est bien un métier d'écoute… sur tous les plans !
Mais, restons-en là des frustrations. Au contraire, je préfère
retenir la chance qui a été la mienne de ne connaître qu'une
seule carrière et rappeler ici ce qui constitue les traits positifs de
l'Institution Médiathèque. Sans vouloir ignorer, dans un bel angélisme,
qu'un tel parcours ne fut pas exempt de moments durs, de révoltes, de
colères… Et si je veux rappeler ces traits positifs, c'est avant
tout parce qu'ils constituent - ou ont constitué - le ferment
de la vitalité de l'Institution. Ainsi, je pense que nous avons bénéficié
d'une réelle liberté et d'une autonomie qui nous ont permis de
dessiner les grandes lignes de notre activité professionnelle et d'induire
tout un fonctionnement articulé sur cette activité. En clair,
la fonction de conseiller existe, elle est reconnue, elle a gagné l'ensemble
des collections. De plus, la Médiathèque a offert beaucoup de
possibilités de rencontres, de réunions, de débats, de
séminaires, facilitant la circulation de l'information (même si
rien n'est parfait en ce domaine) et assurant une culture d'entreprise assez
exceptionnelle. Elle a laissé une place enviable à la créativité.
Ainsi se sont développées de nombreuses initiatives sur divers
plans : animations, mises en valeur du patrimoine, programmes de formation
qui, vues de l'extérieur, ont souvent suscité l'envie par l'image
dynamique qu'elles donnaient de l'Institution.
Il me semble qu'au travers des mutations qu'a connues la Médiathèque,
cette vitalité est toujours bien présente et qu'il y a une équipe
de jeunes collaborateurs prêts à prendre la relève. L'avenir
est, peut-être, moins clairement tracé qu'il ne l'était
pour nous, mais il ne faut toutefois pas oublier que nombreuses furent les années
où personne n'était certain du lendemain. C'est grâce à
cette créativité, à ce dynamisme, que la Médiathèque
vit aujourd'hui encore et je gage qu'elle surmontera les nouveaux défis
qui se présentent à elle.
Enfin, je voudrais dire le souvenir que je garde et garderai de tous mes collègues.
Beaucoup s'en sont allés qui ont été mes amis de la première
heure. Souvent, ils sont restés mes guides et leur pensée m'a
soutenu dans certaines prises de décisions plus difficiles. Mais il y
a tous ceux que j'ai connus à des degrés divers et dont la sympathie,
l'amitié, les moments de connivence que nous avons échangés
constituent les souvenirs privilégiés de ce qui fut aussi une
formidable expérience sur le plan humain. Et je regretterai « mes »
classiques, la petite équipe de l'administration centrale qui s'est montrée
en tout temps efficace, diligente et attentive, de même que les médiathécaires
classiques avec lesquels tant d'heures se sont écoulées, moins
sans doute ces dernières années, mais que j'ai toujours eu le
bonheur de retrouver lors des réunions de collections. Je les remercie
pour leur présence et leur écoute assidues autant que pour l'esprit
d'ouverture et de découverte qui a été le leur pendant
tant d'années.
Pierre Watillon, Services Musicaux
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