La Médiathèque soutient le projet « 0110 » contre le racisme, lancé par les musiciens Tom Barman, Arno, Sioen… Il est toujours bon de rappeler, à l’approche d’une échéance politique, que la tolérance doit être un vecteur actif de tout projet de société. Pour assurer son développement harmonieux. La tolérance ne se décrète pas, ça se construit, c’est une ambition à affirmer…
Une grande fête musicale où des artistes de styles différents croisent leurs talents pour signifier qu’il n’y a pas de barrières entre les goûts, seulement des rencontres et des conversations, c’est bien, c’est formidable. Un rassemblement festif qui permet à chacun et chacune d’exprimer sa sensibilité antiraciste, c’est positif. Une telle manifestation est un message fort. Ce n’est pas tout, la vie ne se limite pas à des messages.
Au lieu de prôner, de droite à gauche, la « tolérance zéro » ne faut-il pas encourager le « zéro intolérance » qui signifie investir profondément, en amont, dans l’art de vivre ensemble ? Seule manière de lutter contre la gangrène qui empêche, ici ou là, la réalisation d’harmonieuses cohabitations ? Il ne semble pas que ce soit le chemin que l’on prenne ! Prenons la segmentation des publics chère au marketing. Rien de plus honorable en soi puisque son but est de mieux répondre aux attentes du consommateur. A-t-on pour autant étudié ses « effets secondaires » à long terme? Poussée à l’extrême, cette logique de segmentation n’enferme-t-elle pas des publics dans leurs catégories décidées ? Ne développe-t-on pas des parcours où les individus restent cloisonnés dans leurs préférences, de manière à être toujours localisables pour de nouveaux produits ? Cela n’encourage-t-il pas, sournoisement, un repli sur soi ? Ceux qui pourront changer de segment ne sont-ils pas les mieux dotés en capital culturel ? Les publics de différents segments se rencontrent de moins en moins, se confrontent de moins en moins. Quand il s’agit d’habitudes culturelles voisines, parallèles, passe encore, on se fait des signes! Mais quand il s’agit de profils diamétralement opposés ? N’aperçoit-on pas les autres comme relevant d’un folklore trop différent et dès lors décourageant tout échange ? On s’en tient à une tolérance de façade. Les segments induisent sournoisement alors une culture de l’intolérance. Cette logique des segments est sans doute bonne pour le commerce, mais le non-marchand devrait allumer un contre-feu: la compréhension culturelle du monde se traite dans une démarche « tous publics », elle concerne tout le monde, c’est une question d’égalité.
Utiliser la relation aux musiques pour construire des habitudes de tolérance et d’écoute de l’autre, c’est bien. Qu’un événement festif le rappelle, parfait. Mais qu’en est-il au quotidien ? La programmation musicale publique, gagnée par la logique de la segmentation des oreilles et de l’audimat, évite de plus en plus les styles qui pourraient heurter la sensibilité des auditeurs, inquiéter, surprendre. Imperceptiblement, toute musique différente, tout créateur portant un regard autre sur le monde, sont écartés de la place publique, relégués dans une aire très marginale. Là aussi, cela signifie que les rencontres avec la culture de l’Autre, sont de plus en plus rares, superficielles. On ne traite pas le problème de la tolérance, on l’évacue. Malgré la grande variété de productions musicales qui envahissent l’espace public, les populations sont coupées du contact avec la complexité des cultures sonores contemporaines. C’est pourtant cette complexité qui, traitée publiquement, par des politiques culturelles responsables et ambitieuses, permet d’éviter que s’implantent et se répandent les simplismes, les caricatures, les manières d’enfermer l’autre dans une compréhension culturelle sommaire. Raccourcis qui conduisent à tous les racismes. «Se cultiver» c’est sans doute, à son rythme, selon ses propres penchants, grignoter petit à petit ce qui, au départ, semblait incompréhensible, étranger, indigeste, imbitable! Se familiariser avec l’inconnu culturel de l’autre ?
Ce n’est pas pour tirer la couverture… mais rappelons que la Médiathèque reste le seul endroit où l’on peut s’informer sur les musiques d’hier et d’aujourd’hui, sans aucune segmentation précisément, à travers tous les genres ! Terrain de jeu quasi infini pour endiguer l’intolérance en écoutant « autre chose », en déplaçant son oreille toujours vers l’ouverture. La pratique du prêt signifie aussi un engagement concret pour maintenir cet accès à un outil de tolérance : l’argent investi dans le prêt permet d’acheter des musiques qui vont satisfaire des goûts autres que les miens! C’est un partage, un bien commun : asbl (comme on dirait CQFD) !
Consulter: www.0110.be
Pierre Hemptinne
STRANGE FAMOUS, 2006. Enregistrement 2003-2005.
NATO, 2006. Enregistrement 1980.
NAXOS, 1996-2006. Enregistrement 1994-1995.
INÉDIT, 1991. Enregistrement 1980-1990.
CREATIVE SOURCES RECORDINGS CO, 2006.
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