UPSET THE RHYTHM, 2007. Enregistrement 2006.
Summary, second album de Barr, prend dès la plage d’ouverture la forme d’une confession, excessivement personnelle, presque dérangeante, de Brendan Fowler, la voix de Barr. Pendant neuf plages excessivement émotionnelles où il se dévoile comme sur le divan d’un psy, il nous ouvre une fenêtre sur son cerveau et sur son fonctionnement. Si cet album est bien plus musical que son prédécesseur, c’est ici toujours le flot de paroles qui mène le jeu, peu de moments de silence sur ce disque, mais au contraire une logorrhée permanente, incessante, une voix, un discours, de la première note de chaque chanson à la dernière. Car si cette description semble sonner comme un disque de spoken words (textes récités), évoquant des images de stand-up comedian, quelque part entre Bill Hicks et Henri Rollins, il est pourtant question ici de chansons.
Des chansons sans refrain, mais avec des répétitions, des leitmotiv qui rythment le texte et en font un objet dynamique, vivant. Plus que d’une lecture de texte, c’est d’une mise en scène qu’il s’agit. Fowler joue avec la langue comme le ferait un acteur, il ajoute/garde dans sa diction tout ce qu’un chanteur en ôterait, les hésitations, les ralentissements, les borborygmes, l’exaspération tonitruante où l’on renonce, devant l’absurde, à terminer ses propres phrases, les finissant plutôt par un aaaaargh de désespoir. La langue est définitivement parlée, parfois mélodieusement, mais toujours un peu à côté, vers le réalisme, loin de la chanson. Elle trébuche, se répète, saute du coq-à-l’âne, change de perspective, de narrateur, d’humeur aussi beaucoup. L’album raconte une période de cinq mois, dans le désordre, passant par toutes les phases du spectre émotionnel : la gaieté, la joie, le désespoir, l’échec, la colère… Présenté comme « a document of the body as a record », un document sur le corps en tant que mémoire des émotions, des changements capricieux d’état d’esprit, sur la manière dont cet esprit parvient ou ne parvient pas à organiser ce qui lui arrive.
Sans qu’on puisse à proprement parler de mise en abyme, cet album n’a qu’un sujet: lui-même. Fowler/Barr parle de sa vie, de sa musique et surtout de cet album Summary et de sa création (« I’ll talk about every inch of this thing, this record/ Every square fucking inch/ I’ll fully talk this thing into the ground. ») Il décrit en détail sa vie quotidienne, l’enregistrement du disque, ses tournées avec Upset the Rhythm (« got sooo sick !/ We cancelled two shows/ Northampton and Glasgow/ I’m so sorry if you cared ») et surtout explique la genèse de ses morceaux, de ses textes, s’excusant au passage auprès des amis à qui il a emprunté une phrase, une mélodie. Racontant les origines du disque, justifiant ses mots, sa voix, s’excusant encore, confessant parfois, mais aussi défendant violemment ses points de vue et ses choix musicaux. Comme les face-caméra les plus névrotiques d’un Woody Allen, Fowler nous parle autant qu’il parle à lui-même, ou plutôt nous prend à témoin de son propre discours, de son propre stream-of-consciousness. Nous passons par tous les détours que peut prendre un cerveau pour contourner sa propre logique, pour sortir de l’impasse, de l’émotion à la prise de décision, à l’action (« You change, you shift plans, plots, focus ».) Nous passons d’un personnage à l’autre, parfois Brendan Fowler lui-même, parfois pas. Le monologue est toujours intensément personnel, parfois gênant, comme une confidence recueillie après une soirée trop arrosée, où l’on n’est pas sûr de savoir si on devait, si on voulait vraiment apprendre ça.
Les premières armes de Brendan Fowler se sont faites dans le circuit de la performance, il s’est produit à travers le monde dans le milieu des galeries d’art, des musées, avant de se produire sur scène, avec son projet Barr, en tournée avec Tracy & the Plastics, The Quails, This Song Is A Mess But So Am I, Xiu Xiu et The Evens, ainsi qu’avec ses anciens amis du collège, les Animal Collective. On imagine aisément l’intensité que peuvent prendre ces histoires, live, avec la présence physique supplémentaire du ‘performer’, passant du chuchotement, de la mesure, à la libération expressionniste (« catharsis is real/ catharsis is real »). Summary est, par conséquent, l’antithèse d’une musique de fond. Ce disque veut qu’on l’écoute vraiment, il vous prend par la manche et réclame l’attention, beaucoup d’attention. Comme une conversation avec un inconnu dans un bistrot, il ne tient qu’à vous de savoir si vous avez le temps et la patience de vous rendre disponible. Mais prenez la peine d’écouter ses histoires, vous vous en ferez peut-être un ami. [retour]
Benoît Deuxant
PLANET MU RECORDS, 2006.
Alors qu’on s’arrache encore les cheveux pour savoir qui est grime et qui est dubstep, voir épisodes précédents, voici un disque qui vient chambouller tout cela en propulsant le(s) genre(s) quelques kilomètres plus loin. Boxcutter élargit la palette du genre en ajoutant aux rythmiques cassées et aux basses souterraines, qui sont les bases incontournables du style, des sonorités plus variées que la moyenne. Montrant que le genre peut se révéler plus ouvert, plus assimilateur qu’il ne le semblait, Boxcutter devrait, avec ce disque, réussir le même succès de cross-over qu’un Burial ou un Vex’d. La jungle et ses descendants ont oscillé sans cesse entre l’ouverture et le recentrement, luttant sur les deux fronts antithétiques de la peur d’une trop grande commercialisation (lorsque British Airways par exemple choisit de faire ses clips publicitaires sur fond de jungle) comme sur celui tout simple de la peur de la stagnation et de l’oubli. Elle a ainsi survécu à plusieurs modes, à travers plusieurs styles, ramassant le flambeau dans les cendres du précédent, si vous me permettez la métaphore incohérente. Le dubstep, dernière incarnation de la « filière », semble s’écarter de ces problématiques et de ce désir de rester 'underground', pour se révéler le plus agrégateur des genres. Boxcutter en est l’exemple avec ses rythmiques héritées autant des classiques du genre, que de la drum’n’bass, du 2-step ou du garage, ses sonorités excessivement travaillées rappelant parfois Cristian Vogel, parfois Boymerang et parfois… Mike Paradinas. Il était en somme logique que ce dernier le publie sur son label Planet Mu. Oneiric, réédition de plusieurs pistes sorties en vinyle il y a quelques années, (ré-) introduit une attention, un soin apportés à la production qui rappelle plus le IDM que les productions hardcore du genre, réalisés « comme dans l’instant », où le propos doit pouvoir s’insérer sans coutures dans un mix, un flux. On trouve par exemple ici un accent tout particulier apporté à la musicalité, à la mise en place, plus qu’à l’aspect immédiat d’une production axée uniquement sur le dancefloor. Comme certains albums de Goldie ou de Photek pour prendre deux exemples parmi bien d’autres, insistaient sur le côté cinématographique d’une pièce, la développant avec une introduction, une mise en scène, avant seulement d’arriver au cœur rythmique de l’histoire, Boxcutter encadre ses morceaux de passage plus climatiques, plus atmosphériques, introduisant une dimension ambient, voire soul, dans ses pièces dansantes. La question sera de savoir s’il représente un nouveau pas dans le genre ou un exemple unique. [retour]
Benoît Deuxant
CAPITOL RECORDS, 1996.
Années 50-60 : en réaction peut-être à la « menace soviétique », les États-Unis d’Amérique semblent connaître une période d’assurance morale et esthétique sans précédent. Secondé par de puissants adjuvants (puissance militaire, cinéma, musique, électroménager), c’est tout un mode de vie qui s’exportait par-delà les continents. En retour, le monde et ses peuples bigarrés pénétraient les foyers de la classe moyenne américaine, moyennant un gommage glamour des us et coutumes, des particularismes culturels. Avec à disposition un restaurant à la mode Tiki « à côté de chez soi » (ses cocktails servis dans des mugs en forme de statues de l’île de Pâques, ses serveurs chinois déguisés en bons sauvages polynésiens), les amateurs d’évasion et d’exotisme pouvaient s’offrir quelques frissons à peu de frais, titillés qu’ils étaient par les images toc teintées d’un zeste d’érotisme, seule entorse faite au conservatisme et au moralisme de l’époque.
Et inutile d’attendre les progrès technologiques de la NASA pour s’offrir une petite mise au vert orbitale : la hi-fi et la stéréo naissante y pourvoyaient sans peine ainsi qu’on pouvait le lire au verso d’une pochette de 33 tours de l’époque : « Certains envisagent de partir sur la lune. Nous avons accompli ce voyage et sommes déjà de retour. Vous aussi pouvez à présent nous rejoindre. Pas besoin de combinaison spatiale… Pour cela, il vous suffit seulement de bons woofer et tweeter, d’un confortable fauteuil et d’une imagination sans borne ». C’est donc avec un sloe gin fizz à portée de main et assis au milieu de son salon qu’il faut savourer Space Capades, une compilation qui a vu le jour en 1996, au plus fort du revival easy-listening (souvenez-vous de Mike Flower’s Pop et de ses reprises sucrées de succès d’Oasis). Le programme débute avec les exaltantes violonades du David Rose and his Orchestra et se poursuit de titres swinguants et jazzy en rhapsodies futuristes. Promenade dans la Mer de la Tranquillité avec le superbe Moon Mood du groupe Les Baxter and his Orchestra, l’un des tout premiers enregistrements usant du theremin, oscillateur électronique muni d’antennes qui deviendra l’indispensable gadget sonore du moindre film SF durant les années cinquante. Et le disque de continuer d’écouler élégamment ses glamoureuses traînées de poussière stellaire.
Il est bien entendu facile d’apposer sur ce type de productions l’infamant label « kitsch » et de le réserver aux seuls amateurs de culture américaine « white trash ». C’est oublier que ces fictions sonores, tout en remodelant le monde et en adaptant celui-ci aux attentes, plutôt conservatrices, de leur audience idéale (en gros, les classes moyennes colonisant les suburbs), ont été également un fertile terrain d’expérimentation : exploitation de la stéréophonie, utilisation de nouveaux timbres, de couleurs sonores inédites, etc., ‘Mutant mood music’ dans le village global américain.
À noter que Space Capades constitue le premier épisode d’une longue série de compilations thématiques d’intérêt variable (mentions spéciales pour Mondo Exotica, Rhapsodesia et Bachelor Pad Royale) mais à chaque fois commentées et illustrées avec humour et agrémentées de très rafraîchissantes recettes de cocktail. [retour]
Écoute recommandée :
Attilio MINEO : « Man In Space With Sounds » - XM595I
Jacques De Neuville
La liberté fondamentale d’aller et venir a ses conditions et ses limites.
Voyager, dans le meilleur des cas, c’est tellement enrichissant pour celui qui visite et pour celui qui reçoit, pour celui qui transporte aussi, qu’il doit nécessairement y avoir quelque part, en contrepartie, selon la loi universelle des équilibres, une forme d’appauvrissement.
Voyager n’est désormais plus un acte innocent ? Voyager, dans la plupart des cas et des époques, n’a jamais été un acte innocent. Pensons aux conséquences des invasions, des colonisations, des annexions, des pillages lors d’explorations, des volontés de « civiliser », d’exporter ou d’imposer des modèles. Les migrations massives, l’abandon des campagnes pour les villes, l’urbanisation des campagnes, la transformation des villages en secondes résidences… autant de phénomènes liés au déplacement « artificiel » dont les causes sont aussi différentes que les conséquences.
Pensons au tourisme, pas seulement de masse, qui n’a pu se développer qu’en adaptant, modifiant ou défigurant au préalable les lieux, les habitats, les côtes, les campagnes et les montagnes. Combien d’équilibres locaux sont-ils rompus au profit des transhumances touristiques ? L’organisation de nos voyages (mode de transport et infrastructure d’accueil) est source de revenus, très partiellement réinjectés dans le développement d’une région, puis souvent dans la surenchère de ce développement devant garantir de nouveaux revenus.
Le voyage est lié au déplacement. Le déplacement est fonction du mode de transport. Le secteur des transports, on le sait, est responsable de 30% des émissions de gaz à effet de serre.
L’intensification du trafic aérien et routier en Europe (+ 20% entre 1990 et 2000) se poursuit actuellement, rendant inaccessibles, dans les délais fixés, les objectifs modestes de réduction de GES visés par les signataires du Protocole de Kyoto. En Europe toujours, les déplacements de personnes ont doublé en 25 ans et le transport de nos marchandises a crû de 80% (Rapport du Conseil économique et social, 2000, France).
Il y a différentes façons de se déplacer, en voyage comme dans la vie courante. Vivre c’est inévitablement consommer et donc participer au réchauffement climatique, mais il existe une infinité de comportements qui permettent de réduire notre incidence sur le réchauffement.
Un voyageur, par le fait qu’il visite la planète, devrait être d’autant plus interpellé par son état de santé. En tant que touristes, nous devrions payer une taxe progressive sur le carbone. Un voyageur en commettant son premier pas doit être conscient de son empreinte écologique.
Le polytechnicien français, expert du climat, Jean-Marc Jancovici nous rappelle en quelques chiffres l’impact de nos déplacements: concernant le transport des voyageurs, voici pour quelques véhicules le taux des émissions en grammes équivalent CO2 pour une personne et un kilomètre parcouru: Voiture au diesel: 165; voiture à essence: 215; voiture au GPL : 180; voiture aux biocarburants : 110 à 180; voiture à pile à combustible : 60; bus ou car : 90.
Avion (trafic européen) : 360; train (électricité nucléaire française) : 11; bateau : 1.
Vélo, marche à pied: à peu près 0. Enfin, n’oublions pas que la climatisation d’une voiture augmente sa consommation de 20 %.
Et les « gens du voyage », à l’heure où nous déferlons par toutes nos lignes « low cost » et parcourons la Terre aménagée, privatisée pour mieux nous servir, eux pour qui voyager est le principe culturel, voient leur mode de vie remis en cause par une diminution des espaces de séjour et de nouvelles contraintes liées à l’immigration.
Comme je suis le premier à partir en voyage, je me hâte de dresser une liste (incomplète) de disques évoquant de près ou de loin ce thème ambulant :
- AGF.3 + SUE.C : « Mini Movies » - XA215O
- TÔ : « Elaeis Quineensis » - XT571Q
- « Construction Sonor : A Sonic Journey Beneath The Alps » (anthologie) - X 181S
- « Villes Manifestes : 6ème concours d’art radiophonique » (anthologie) - X 938U
- Chantal DUMAS : « Le parfum des femmes » - XD936D
- FREEFORM : « Audiotourism. Original Music : Vietnam and China » - XF810T
- SETH & STELZER : « Exactly What You Lost » - XS206D
- ALEJANDRA and AERON : « Porto : Folklore Fragments Volume 2 » - XA286J
- ALEJANDRA and AERON : « Ruinas : Haunted Folklore » - XA286E
- ALEJANDRA and AERON : « La Rioja » - XA286F
- BIOSPHERE : « Substrata / Man With A Movie Camera » - XB431O
- BIOSPHERE : « Autour de la Lune » - XB432H
- WONDERLAND FALLING YESTERDAY : « Enchanted Landscape Escape » - XW847S
- Brian ENO : « Apollo : Atmospheres Soundtracks » - XE550L
- Lionel MARCHETTI : « Noord Five Atlantica » - XM159L
- « Invisible Pyramid : Elegy Box » (anthologie dont chaque plage est consacrée à une espèce animale en voie de disparition) - X 443S
- Aki ONDA : « Bon voyage » - XO321J
- TUK : « Proud Princess of a Brand New City » - XT886C
- Kk. NULL, Chris WATSON, Z’EV : « Number One » - XN920K
- Helden Marhaug NORDWALL : « When The Ice Is Leaving Scandinavia is Burning » - XH416J
- DEADBEAT : « New World Observer » - XD190Z
- DEF : « C » (album consacré à l’eau, son exploitation, sa disparition…) - XD291Y
- Luc FERRARI : « Far West News. Épisode n°1 » - XF262S
- Manuel ROCHA ITURBIDE : « Boom Box Project » - XR708A
- Mira CALIX : « Eyes Set Against The Sun » - XC032M
- FREEFORM : « Audiotourism China / Vietnam » - XF810Z
- « Music From Nature. A Terra Nova Compilation » - X 570K
- Geir JENSSEN : « Cho Oyu 8201m. Field Recordings from Tibet » - XJ386A
- Christina CARTER& GOWN : « We’ve » (voyage vocal introspectif, extériorisation de l’âme) - XC136W
Pierre-Charles Offergeld
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