BRACKEN : « We Know about the Need »
Anticon, 2006)
XB772F
Bracken est l’aboutissement de rapprochements et de resserrements entre deux familles, en apparence dissimilaires mais qui se sont progressivement reconnues des affinités. D’un côté, Chris Adams, citoyen de Leeds et cheville ouvrière du groupe Hood, un groupe qui, depuis seize ans, développe un rock parcimonieux, aux paysages morcelés dominés par la déprime et le crachin et mijotant le plus souvent dans une ouate sonore à la consistance trouble. C’est sur ce fond marécageux que s’était invité Doseone, un rappeur au phrasé grinçant issu d’Anticon, label hip-hop californien (Clouddead, Alias, Odd Nosdam, etc.) expérimental nourri par l’électronique et le post-rock. Un rapprochement naturel, tant les deux entités partagent un goût commun pour les compositions fantomatiques aux émotions délibérément confuses.
S’offrant une incursion solitaire sur Anticon avec Bracken, Chris Adams effectue ici un léger pas de côté stylistique sans toutefois se dépouiller de l’esprit de déliquescence qui anime d’ordinaire la musique de Hood. Au départ de thèmes musicaux qui, à la première écoute, imposent une certaine austérité à l’ensemble, il y coagule, par collages et déconstructions successives, une matière sonore disparate empruntant ses sources tant à la noisy, au dub ou même à une certaine new wave racée des années 80 (Eyeless in Gaza, Cocteau Twins). Seuls un orgue, un drône de violon ou quelques arpèges de guitare acoustique tentent d’affermir la fragile charpente de ces compositions. L’assemblage global, hétéroclite et à moitié formé, invite à une écoute inconfortable, vaseuse, parfois docilement absorbée dans les mouvements lancinants de ses plages, d’autres fois secouée par les nouveaux champs de force que Chris Adams introduit subitement dans sa musique. Ambigu et fascinant, We Know about the Need, à travers ses failles et ses mouvements fuyants, nous parle d’une langue à peine articulée, mutique à force de ne jamais installer posément sa syntaxe.
À noter que Bracken figurera à l’affiche du prochain Rhâââ Lovely Festival organisé le 7 avril à Fernelmont.
Jacques de Neuville
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CHRONIQUES
Jonny DOWD : « Cruel Words »
(Munich, 2006)
XD802O
Mots cruels… qu’emploie avec perversité le songwriter américain, sorte de Quentin Tarantino déguisé en Johnny Cash (ou l’inverse ?). Dans ce sixième album, sur des rythmiques minimales presque funky, il parle de religion, de boisson, envoie tout un chargeur sur le rêve américain, tout en restant, ô miracle, un citoyen honnête! Un artiste singulier, sincère, totalement anti-conformiste, qui a forcément toute notre sympathie !
Lionel Charlier
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Fern KNIGHT : « Music for Witches and Alchemists »
(VHF, 2006)
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Un bel exemple de folk psychédélique contemporain.
Plongeant dans les limbes underground anglaises des sixties et seventies, cet opus de magie noire rassemble les vapeurs acides de Pentangle ou de l’Incredible String Band, tout comme le font Vetiver ou Espers.
Voix féminine intemporelle, envoûtante, arrangements atypiques (harpe, harmonium, scie musicale, mandoline, violoncelle, accordéon, guitares électriques, percussions), vous invitent à participer à ce sortilège, avec ferveur et dévotion !
Lionel Charlier
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James BLACKSHAW : « Sunshrine »
(Digitalis Industries, 2004)
XB478V
James BLACKSHAW : « O True Believers »
(Important, 2006)
XB478W
lIl y a tout d'abord moyen d'aborder James Blackshaw sous l'angle de la surprise, de l'exception et d'une sorte de sensationnalisme miniature: selon les seuls critères chronologiques et géographiques, ce jeune guitariste acoustique anglais de vingt-cinq ans n'aurait peut-être pas dû jouer la musique qu'il joue. La grande majorité de ses « pairs spirituels » en fingerpicking sont nés outre-Atlantique entre quarante (Robbie Basho, John Fahey…) et dix/quinze ans (Jack Rose, Glenn Jones…) avant lui. Mais la musique de James Blackshaw rend immédiatement ces considérations caduques. Elle est d'une telle évidence, d'une telle présence, d'une telle maîtrise du temps qui s'écoule en elle-même - au fil de chacune de ses compositions - qu'elle s'extrait très vite de tout carcan chronologique, de tout effet de mode, de tout risque d'érosion ou de banalisation que le temps qui s'écoule autour d'elle pourrait lui faire subir. Il y a fort à parier que certains redécouvriront et écouteront encore cette musique en 2025 ou 2040. Que de jeunes gamins nés en 2005 ou en 2020 s'en réclameront.
Comme Matts Gustafsson (pas le saxophoniste neo-free mais le chroniqueur du fanzine Broken Face), je pourrais écrire à propos de Sunshrine: « It's certainly the best record of 2004 that I didn't actually hear in 2004 ». L'album ne comporte que deux morceaux: les trois minutes lentes et apaisées, aérées et résonnantes de Skylark Herald's Dawn et - surtout - les vingt-six minutes trente secondes du raga contemporain qui donne son nom au disque. Cela commence par quelques tintements de clochettes et le premier accord de guitare ne pointe qu'après deux minutes trente. Puis, comme une aube, les rayons de lumière percent de plus en plus au sein des branchages et le petit monde de la forêt retrouve petit à petit sa vitalité. Comme le plus noble des artisans, Blackshaw tisse, couche sur couche, fil entre fil, maille après maille, ses chatoyantes matières musicales (guitares six et douze cordes, sarod, harmonium, orgue farfisa discret, cymbales à l'archet…) et, au-delà de l'évidente virtuosité de ses doigts, il y a surtout une maestria bouleversante dans la construction et la progression de la composition, dans l'enchâssement des séquences et l'emballement lyrique des rythmiques. Une clairvoyance où l'on peut reconnaître la qualité d'écoute de l'auditeur curieux et insatiable qu'est aussi James Blackshaw, son intérêt commun pour Popol Vuh, Robbie Basho, Mori Chieko, Claude Debussy, Ostad Elahi, Sonny Sharrock et les musiques indienne et indonésienne, par exemple.
O True Believers, sorti en 2006 sur le label Important mais enregistré en septembre 2005 par un Blackshaw alors âgé de vingt-trois ans, développe le même genre de talents au long de quatre morceaux de moyenne durée explorant des climats variés, entre l'entêtant et hypnotique emballement pour harmonium et guitare du morceau titre et l'approche plus déstructurée et fragmentaire de The Elk With Jade Eyes, partiellement improvisé au cymbalum (sorte de psaltérion) et tamboura.
Deux disques et un musicien à découvrir… sans attendre 2025 ou 2040 !
Philippe Delvosalle
James Blackshaw donnera deux concerts en Belgique en avril : le mercredi 18 avril dans le Club de l'Ancienne Belgique (soirée k-raa-k du festival Domino) et la veille, le mardi 17 avril, dans le cadre plus convivial des anciennes écuries de la Ferme du Biéreau à Louvain-la-Neuve.
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LAIBACH : « Volk »
(Mute Records, 2006)
XL042A
Cela aurait pu sembler une idée idiote, paraître comme un signe de faiblesse, la marque révélatrice d’une chute de régime, d’un flop de l’inspiration. « Laibach joue les hymnes nationaux ». On croit rêver, pourquoi pas Les Quatre saisons ou Les Cinq éléments. Et puis, petit à petit, le projet fait sens et devient l’évidence même. Laibach a toujours été politique et critique, des premières heures du groupe, interdit par le régime yougoslave de l’époque, à ses mises en scènes grandiloquentes, énormes parodies exploitant le flou entre l’imagerie nazie et l’imagerie communiste, et, plus tard, le positionnement face à l’Otan et sa nouvelle idéologie. Quatorze pays et quatorze hymnes sont ici « repris », soit par le biais de leur musique, soit par celui de leur texte. C’est l’occasion pour chacun de devenir un commentaire géopolitique sur la notion concernée où l’on voit que Laibach n’a rien perdu de son mordant, ni de sa pertinence. Le choix des pays est bien évidemment dicté par l’actualité et la puissance réelle ou affective de chacun : l’Allemagne, les États-Unis, l’Angleterre, la Russie, la France, l’Italie, l’Espagne, Israël, la Turquie, la Chine, le Japon, la Slovénie, le Vatican et la NSK (l’état personnel et fictionnel de la Neue Slovenische Kunst, institution « parapluie » qui préside aux activités de Laibach ainsi que d’autres formations artistiques similaires). Il serait fastidieux de décrire chacun des hymnes minutieusement d’autant que, comme toujours chez Laibach, « le diable est dans les détails. » Des détails sonores, petits ajouts ici et là qui détournent le propos ou le recentrent. Des variations, petites ou grandes par rapport à l’hymne original, qui en font un commentaire souvent acerbe de la nation que celui-ci était sensé représenter et glorifier. Le principe de l’album est simple, le groupe Silence, formation électro-pop slovène, se charge de la base de la reprise, celle qui est la plus proche de la lettre de l’hymne, et Laibach introduit la variance, sur base du texte avant tout, en ajoutant à quelques-uns des morceaux un couplet ou deux de plus, doublage déviant du texte original. Il ne s’agit bien évidemment pas pour Laibach de se commettre à l’opposition frontale, ni à quoi que ce soit d’aussi peu subtil. Ce sont des Cyniques, au sens premier, philosophique, du terme, et leur éclairage en forme de provocation se doit de passer par l’ironie, la demi-teinte, voire l’ambiguïté (« Do you still believe you’re ruling the world ? » demandent-ils à l’Angleterre, ou « Praise the Lord… to save us from your justice and liberty » sur America). Une réputation d’ironie, ou de pure perversion, qui fait chercher dans les pièces les plus proches de la simple reprise (Chine ou Japon, par exemple) à comprendre où se trouve la blague, la chute de l’histoire. Une marque de fabrique qui pousse l’auditeur intrigué à analyser chaque mot du texte ou du livret afin d’en saisir la faille, celle qui mène à la véritable signification du morceau et à la véritable intention du groupe. Car si la légende du « groupe nazi » est aujourd’hui moins vivace, Laibach reste un concept problématique. Trop européen pour être gentiment « balkanique », trop en marge pour être simplement de gauche ou de droite, Laibach réactive le concept du non-alignement et, comme leur compatriote Slavoj Zizek, se livre à une série de commentaires « inactuels », c’est-à-dire contre l’air du temps. On conseille à la France, par exemple, de se pencher sur le cas de ses rebelles, jeunes maniant la barre de fer et le cocktail molotov (« Listen to the rebels, it’s never too late »), allusion aux diverses émeutes dans le pays et remise en question des idéaux républicains de la Marseillaise. Israël est représenté par un hymne à deux têtes, le Hatikvah (hymne national de l’état d’Israël) et le Biladi (hymne national de l’état de Palestine), qui s’entremêlent pour n’en plus former qu’un. L’Angleterre, dont l’hymne s’ouvre sur une version concertante, un peu élisabéthaine, un peu victorienne, du God Save the Queen, joué sur fond d’une garden-party qu’on imagine snobissime, s’entend dire ses quatre vérités. Elle est vilipendée pour son arrogance, sa morgue et ses illusions d’ancienne puissance impériale : « Do you still think you’re supérior ? ». L’Allemagne se voit, comparativement, bien traitée et est gentiment tapée sur l’épaule pour avoir, après avoir commis l’impensable, réussi à se remettre sur le droit chemin, non plus de l’unité d’« une terre des ancêtres », mais de la justice et de la liberté (sic). Comme un enfant à qui on pardonne et que l’on met devant ses responsabilités : « It is the lesson you have to learn, now and in the future. Do you think you can make it, Deutschland ? ».
Tout au long de l’album, paradoxalement, alors qu’ils s’attaquent à des morceaux si chargés de ferveur et de virilité belliqueuse, Laibach évite les rythmes martiaux et les réflexes post-industriels qui caractérisaient jusqu’ici sa musique. L’ensemble est quasiment pop, foisonnant, mais aussi sérieux, contrôlé. Pas de débordements, mais des arrangements quasi luxueux, allant de la technopop la plus efficace à des envolées lyriques « over the top » (Vaticanae). Un disque pervers donc qui pourrait finir par vous faire aimer ces morceaux, sortis de leur contexte nationaliste et guerrier. Craignez donc de vous retrouver à fredonner un Kimi Ga Yo ou un Star Spangled Banner hors des (fort rares) circonstances appropriées.
Benoît Deuxant
Lionel MARCHETTI : « Noord Five Atlantica »
(Cesare, 2006)
XM159L
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