CHEMIKAL UNDERGROUND RECORDS C, 2006. Enregistrement 1996-2006.
« Veuillez avoir libéré ces lieux dans une demi-heure et emprunter la porte de service afin de quitter cet endroit en bonne intelligence et en toute discrétion ! ». Pareille injonction, froide et pétrie dans
l'inhumanité des règlements administratifs d'ordre interne, tombe comme le couperet fatidique mettant un terme à un harassant processus conflictuel opposant deux parties, autrefois liées à un devenir commun et désormais renvoyées à leur solitude et/ou à de plus basses préoccupations matérielles. Cette banale épitaphe érigée à l'inconciliable être-ensemble dans sa traduction quotidienne, Aidan Moffat et Malcolm Middleton nous l'ont au moins épargnée, séparés en bons termes et disposant chacun d'exutoires solos (L. Pierre pour le premier, sous sa propre gouverne pour le second), autrefois soupapes de rechange, et à présent double assurance de recevoir de leurs nouvelles.
Un petit miracle que ce faux groupe/vrai duo ait tenu le coup là où un certain Ian Curtis (Joy Division) sollicita sans ménagement son carton d'invitation auprès des dieux. Outre son inclination à une noirceur proverbiale, l'écriture d'Arab Strap, l'une des plus brillantes de ces deux dernières décennies, semble taraudée par de semblables thématiques houellebecquiennes développées par l'auteur français, entre autres dans Les particules élémentaires. À savoir : la logique de la lutte des classes, poussée à son terme dans un contexte de libération sexuelle, n'a débouché que sur le triomphe de quelques champions (?) à qui tous les honneurs sont promis, dans un immense océan de misère affective. Désirs non exprimés ou inassouvis, amour introuvable ou impitoyablement ‘déceptif’, enfer domestique, dérivatifs (alcools, drogues...) inopérants, amitiés déconfites et la trahison et le déchirement comme règles-mères des échanges humains, les chansons presque atones d'Arab Strap s'encaissent plus qu'elles ne s'écoutent et fileraient le bourdon au Joker, le ricanant ennemi de Batman. Mais en balayant impitoyablement le moindre faux-semblant qui encombre les vies de leur rassurante fausseté et en se délestant de leur trop-plein d'angoisse existentielle, elles assurent leur travail de purge et d'inventaire. « Et que faire dès lors que tout est dévasté si ce n'est de reconstruire ? ».
En attendant, ce disque et ses Dix années de larmes, compilant faces B, prises live (qui trahissent une légitime filiation aux immenses The Fall), raretés, versions alternatives et reprises incongrues (mais exploit, rien qui n'ait figuré comme tel sur un de leurs albums !) sonnent comme dix années de plaisir coupable ou contrit, un peu comme s'il fallait se garder du bonheur obligatoire et imposé d'aujourd'hui.
Cheers & so long !
Yannick Hustache
CHRONIQUES
Il ne faut exactement que trois secondes pour succomber aux fantastiques mélodies pop écrites d’une main assurée par le fils de John et à mon humble avis, plusieurs semaines avant de se l’ôter de la tête
(en fait pourquoi ?)… pour mieux y revenir, car l’effet de manque apparaît très vite…
L’écoute répétée est à prescrire, au minimum trois fois par jour (avant, pendant ou après le repas selon les goûts). Bonne cure !
Lionel Charlier
Fonds de hillbilly cabossé passé au tord-boyaux, carcasses de blues exposées aux quatre vents, percussions hétéroclites façon Bone Machine de Tom Waits, ambiances vaudou, avec vieux chien hurlant
à la lune ou de films noirs avec acteurs déchus, americana des bas-fonds, des allées sordides hantées par les fantômes de clochards en oripeaux, folk songs râpeuses parasitées par d’inquiétants remous électroniques, textes expressifs… sont au menu, copieux, de ce grand disque, inclassable, prenant, habité et sincère!
Lionel Charlier
STRANGE ATTRACTORS AUDIO HOUSE, 2006.
Après un premier opus enchanteur, ce jeune chantre du néo-folk nous ouvre les portes de sa maison. Ses délicats et hypnotiques mélanges de folk des Appalaches, de country blues et d’acid folk anglais,
nous chatouillent délicatement les sens, ici aiguisés par une flûte, là un dulcimer, plus loin un violoncelle, un saz, un oud ou un harmonium. De longues mélopées façon ragga sont suivies d’intermèdes plus « pop », démontrant tout le génie d’un arrangeur qui maintient ainsi l’attention de l’auditeur.
Un album fort qui inscrit son auteur dans la grande lignée des chanteurs folk, tels Bert Jansch, Bill Fay ou Jackson C. Frank.
Lionel Charlier
À l’origine un duo (Donovan Quinn et Glenn Donaldson), auquel s’est joint une section rythmique zélée. Ces folkeux mélangent avec perfection mélodies pop, accents country et saveurs californiennes. Les
harmonies vocales réglées tel un ballet tissent des miniatures graciles de trois minutes, plus bouleversantes les unes que les autres.
Encore un hôte de la maison Jagjaguwar, porte-parole d’un revival folk pas poussiéreux pour un sou, que nous vous conseillons chaudement !
Lionel Charlier
DOMINO RECORDING COMPACT (UK), 2006.
Le songwriter écossais, pour son troisième album, a eu la bonne idée de faire appel à Rustin Man, soit Paul Webb, ex-bassiste de Talk Talk, pour mettre en valeur ses chansons boisées.
Ainsi, chaque note et chaque silence s’en trouvent magnifiés, conférant à ces dix chansons, tracées d’une plume en or et livrées pudiquement d’une voix au grain changeant, un tel niveau d’excellence qu’elles n’en font plus qu’une. Chef-d’œuvre surnaturel !
Lionel Charlier
Une musique à fleur de peau, on dirait qu’elle est chargée d’un passé riche en émotions fortes. C’est comme si nous étions projetés aux dernières heures d’un bal aux lampions. Dans cette atmosphère
surréaliste: quelques chaises renversées, des verres brisés sur le sol, des cadavres cuvant leur vin et l’orchestre -épuisé d’avoir joué toute la nuit- qui s’endort sur la scène.
Nous pourrions prendre Monsieur Turner en personne pour jouer le rôle de celui qui, après s’être engueulé avec sa femme, s’être battu avec son meilleur ami et avoir giflé sa mère, sortira de sa torpeur et montera sur les planches… Tout d’un coup, après cette fête virant au chaos, ce grand moment de poésie, l’écume de tous ces actes émotifs brassés dans la nuit.
En fait, ce n’est pas cette histoire qu’avait en tête Mick Turner lorsqu’il enregistra ce disque… c’est juste celle qu’il m’a racontée avec ces guitares lymphatiques et joliment dissonantes, ces quelques notes de piano ou clavier, cette batterie hors rythmes et nonchalante.
Mick Turner est le guitariste de Dirty Three et membre occasionnel de Cat Power.
Henry Gonay
Dubstep : les grondements de Londres
À peine le terme de « grime » aura-t-il eu le temps de s’infiltrer dans les grands médias et les consciences du continent que nous parviennent d’Angleterre les modulations d’une nouvelle catégorie musicale : le dubstep.
On localise la naissance du genre quelque part dans les quartiers du sud de Londres, cet incessant incubateur de sonorités mutantes aux vies éphémères qui, par la grâce d’un tissu serré et local de radios pirates, de disquaires, de fanzines et aidé par une impressionnante communauté de DJ’s et d’aspirants MC’s, aura par le passé déjà engendré jungle, drum’n’bass, 2-Step, grime, etc. Des musiques chargées d’intentions contradictoires et à l’image d’une zone géographique qui aura subi de profondes transformations urbanistiques (New Tate, le projet de construction de la mégalomane Shard London Bridge, etc.), traversée à la fois par les débris de son passé et d’ambitieuses visions futuristes. Mais le dubstep régénère et recombine les traces de vocabulaires sonores antérieurs: les infrabasses lourdes et épaisses de la drum’n’bass, les syncopes sèches et épurées du 2-Step, de monotones logorrhées et riddims tirés du dancehall et du dub, l’imprégnation virale de sons froids et synthétiques tout droit sortis des visions futuristes des musiciens de Détroit (Jeff Mills et consorts).
Avant de vous essayer à danser sur les sombres vibrations du dubstep, partez à la découverte de ses artistes-clés: Kode9, Skream! ou Vex’D.
Anthologies générales :
Dubstep Allstars Vol.4 - X 239S
Kode9 & The Spaceape : Memories of the Future
Skream! : Skream! - XS458V
Vex’D : Degenerate - XV477A
Jacques de Neuville
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