Magazines

Selection du mois d'avril 2008

PRAM

MOVING FRONTIER - XP755M

DOMINO RECORDING, 2007.

Où emprunter, détails...

 

pochette du CD XP755MPassager clandestin de la pop anglaise, Pram offre depuis 15 ans une des plus ravissantes et singulières concoctions musicales, ignorant allègrement les cloisons entre les genres et cela à travers une dizaine d’albums parus principalement sur les labels londoniens Too Pure et Domino. Orchestre libellule, ULM sur lequel n’adhère aucune étiquette tant son style est original, Pram construit son utopie sur l’harmonieuse fusion entre orchestrations instrumentales, sampling et chant. Sans être expérimentale, la musique de Pram élargit le champ du possible et propose un autre monde viable en pop. Pram est un groupe qui puise son énergie musicale douce, parfois ombrageuse, dans le rêve et la puissance d’imagination de l’inconscient, mais aussi dans la lucide perception de notre monde. Pram n’est pas un paradis artificiel, c’est un mélange de spiritualité, de candeur et d’inquiétude, le désir musical d’un monde meilleur. Ce n’est pas non plus un groupe d’improvisation, les compositions sont subtilement construites et orchestrées. Les étapes de la production et du mixage sont déterminantes, le groupe peaufine ses bandes avec un sens du détail hors du commun. La musique de Pram est une horlogerie fine qui joue sur bien des illusions, elle semble parfois toute simple, mais résulte d’un équilibrage très minutieux. Chaque disque est illuminé par le chant féminin poétique et translucide de la claviériste Rosie Cuckston. Les cinq autres musiciens gomment habilement les frontières entre les genres et les techniques, formulant, dans un mélange de gravité et d’amusement, une espèce d’exotisme imaginaire, candide et visionnaire, une inconcevable fantaisie fantomatique, élégante comme un funambule au bord du drame.

La beauté musicale de Pram est aussi accessible qu’inexplicable. Un groupe aussi décalé entre légèreté et gravité, ne jouant pas directement sur la fibre émotionnelle, échappant à toute lecture immédiate, ne pouvait pas faire les éloges de la presse musicale à paillettes anglaise: Pram est donc resté impopulaire et indémodable, voguant depuis Birmingham, d’une étoile à l’autre sur un frêle multicoque ou dans un spoutnik volé aux Russes vers 1990, à moins que ce ne soit d’une île à l’autre à bord d’un vaisseau propre aux romans de Jules Verne.

En effet « The Moving Frontier », huitième album du groupe, tombe du ciel à l’automne 2007 comme une météorite complètement imprévue et forme déjà dans l’océan des musiques atypiques, une île mystérieuse pour nombre d’observateurs. Chaque plage est une atmosphère irréelle où des sonorités instrumentales concrètes, complices et séduisantes dressent un mirage musical aussi merveilleux qu’inquiétant. Un album en relief et en forme d’auréole luminescente, toute vibrante, parfois éclatante de jazz lunaire où clarinette, trombone, trompette et flûtes accueillent avec infiniment de souplesse un monde de sonorités insolites et affectueuses. Pas de brutalité chez Pram. La tension est bien présente, mais légère. Elle permet au rêve de se prolonger. La voix de Rosie Cuckston possède un charme magnétique, d’autant plus qu’elle est rare sur cet album-ci. L’instrumentation a gagné en force, le spectre sonore s’est élargi, les timbres acoustiques sont exploités en profondeur, les samples évoquent des films disparus. Plus que jamais Pram détourne un certain easy listening pour nous emmener vers des fonds plus troubles. La musique de Pram, même si le charme est immédiat, forme une palette sonore difficile à élucider. Dans cet album, la frontière entre les différentes sources musicales est singulièrement mouvante. Mieux que dans leurs enregistrements passés, les musiciens parviennent à superposer et entrecroiser les sons d’origine instrumentale (vents, thérémine, batterie, basse, guitare, percussions sibyllines, accordéon, instruments jouets conçus par eux…) et ceux en provenance de bandes enregistrées. Quand j’essaie de lire à travers les différentes couches sonores qui forment pourtant un ensemble clair et harmonieux, c’est un peu comme si j’essayais de distinguer un fond marin légèrement mouvant depuis la surface. La réalité change car elle passe à travers un filtre puissant. Dans cet album, il y a la réalité toute simple, à laquelle s’ajoutent quantité d’autres réalités. Si le précédent «Dark Island», paru en 2003, était exemplaire par les textes de Rosie Cuckston et musicalement plus sobre, « The Moving Frontier » est un régal musical car l’esthétique est recherchée à tous les degrés de la musicalité: de l’évidente efficacité des grooves, aux moindres détails sonores. Tout est là, rien n’est dissimulé. C’est le fruit d’un inlassable travail des bandes, car même s’ils recourent comme tout le monde à l’enregistrement digital, les musiciens de Pram privilégient ensuite cette approche analogique et artisanale du son.

La discographie de Pram est comme un puzzle, je pense qu’elle sera d’autant plus appréciable pour l’auditeur s’il fait le détour par quelques étapes cruciales du passé dans l’ordre de son choix:

« The Stars Are So Big, The Earth Is So Small… Stay As You Are » 1993; « Helium » 1994; « Sargasso Sea » 1995; « North Pole Radio Station » 1998; « Dark Island » 2003; « Gash » 1992, réédité en compact disc en 1997 contient toute l’imagination lo-fi, mais aussi les griffes d’un passé plus rock.

Depuis ses premiers pas, Pram fait de la pop (instrumentale, mentale et chantée) comme aucun autre groupe. Un son vite identifiable, rythmique et souple, vif, enfantin et ludique, mais absolument pas puéril. Un petit monde ingénieux qui roule tout seul et s’invente, entre deux romances, des interludes instrumentaux étranges. Un son identifiable surtout grâce à la voix de gingembre de Rosie Cuckston, dont la poésie aux métaphores peu communes, évoque quelques thèmes privilégiés: les possibilités infinies de voyager avec son imagination, la peur de la solitude, la déprime, l’amour épanouissant, la difficulté de passer à l’action.

Pram juxtapose souvent un son de sucre d’orge de science-fiction (glockenspiel, xylophone, thérémine, orgues désuets) ou celui de rivages caraïbes surréalistes, à des arrangements acoustiques d’une fausse simplicité, incorporant une batterie particulièrement originale et sensible, des instruments à vent féeriques, une basse et une guitare plus intelligentes que dans n’importe quelle autre formation. Le charme de Pram, c’est que malgré cette abondante complexité instrumentale, il se présente sous un aspect simple et amusant. Comme un groupe d’enfants qui auraient besoin de s’émerveiller pour échapper à l’angoissante et morose réalité, Pram s’entoure d’instruments jouets, de boîtes à musique, de samples pêchés dans un passé révolu et de tonalités rassurantes venant à point nommé d’un accordéon, une flûte, une marimba, un clavier à bouche, un piano à pouce ou je ne sais quoi d’autre. Mais loin de toute cacophonie, la musique de Pram est infiniment harmonieuse. Je crois que c’est ce qui les caractérise le plus, cette recherche harmonique dans les arrangements, où rien n’élève le ton, aucun instrument ne tente de masquer son voisin, mais où chacun apporte sa petite lumière personnelle permettant à l’ensemble de scintiller.

Pram est né dans la souffrance, mais s’en détourne rapidement. Si «Gash» premier mini-album paru en 1992 est une sorte de rêve brisé, d’entrée fracassante et horrifiée dans le monde décevant des adultes, par son originalité rythmique, il jette les bases d’un projet musical où l’exotisme sera conçu de l’intérieur, revu et magnifié par l’imagination, l’acuité visuelle et la dextérité des musiciens.

Ils élaborent une musique rétro-futuriste, une pop d’anticipation, détenteurs d’une boussole qui les transporte simultanément en divers points de l’espace-temps. Ils récrivent la musique d’un film que chacun pense avoir déjà vu dans le futur. Pram, c’est le Jules Verne de la musique. Île flottante, cité de l’espace, station au pôle nord ou jardin au fond de la mer, chaque album de Pram, loin de se disperser dans sa forme, loin aussi d’un exotisme éculé, tend vers cette harmonie jouissive, cette quête d’un paradis perdu qui englobe souvenirs de cinéma et sonorités alien.

Éléments de base de Pram: la voix aérienne de Rosie Cuckston, une batterie ou rythmique légère hyperactive, des orgues divers et miroitant, le céleste thérémine (ancien instrument électronique aussi appelé étherophone, qui se joue sans contact du corps).

Changeant plusieurs fois de batteurs en cours de route, ils ont préservé et renouvelé sans cesse la vivacité rythmique qui est un trait essentiel de Pram. Tout album de Pram s’ouvre en prenant un élan de percussions pour sauter à pieds joints dans leur vaisseau léger.

Depuis « The Stars Are So Big, The Earth Is So Small », chaque album se déroule comme un rêve animé où l’apesanteur est de rigueur, mais aussi une forme de tension, comme un cœur qui bat amoureusement la chamade. « Helium » lâche encore du lest, claviers et voix se délectant entre mélodies détachées et le jeu serré d’une batterie virevoltante. « Sargasso Sea », plus crépusculaire et langoureux, tente de ranimer le cœur en rade de Rosie, soufflant cuivres chauds et samples insulaires, égrainant tout un chapelet de percussions subtiles. « North Pole Radio Station », plus synthétique, explore les différentes strates d’une muzak poétique qui animerait sans peine un petit bal masqué dans un lieu presque chaleureux sous la banquise.

« Dark Island » sort en 2003, dix ans après l’envol de « The Stars Are So Big, The Earth Is So Small ». J’allais dire des bêtises, fatigué d’avoir écouté du Pram toute la journée sur une minichaîne. Le lendemain matin, les oreilles reposées, cet album m’est apparu dans toute sa délicate splendeur. C’est l’album le plus abouti du groupe, tant pour la musique que pour les paroles pleines de sens. Comment Pram parvient-il encore à m’écarquiller les yeux en approfondissant le même thème, celui du rêve, de l’inconscient, de la frontière entre la vie et la mort, du poids de nos actions sur terre, du choix difficile entre le pouvoir des mots et celui du silence ? Cela tient évidemment à la force poétique de Rosie Cuckston. Quant à la musique, elle délaisse l’agitation, se concentrant sur peu d’instruments: une guitare, une basse et une batterie, un clavier ou une trompette évoquent de somptueuses ambiances cinématographiques, de Sergio Leone à Lynch, du Mexique vers des intrigues plus orientales. Les références ne sont jamais plaquées telles quelles, bien assimilées, elles sont totalement réinterprétées et d’autant plus drôles. Scènes entrecoupées de séquences minimales plus abstraites, sublimes flottements, décors inquiétants, simples mirages ou images mélodieuses et pensées musicales rejoignant les mots.

De « Gash » à « The Moving Frontier », les choses ont vraiment évolué, la croisière complète d’une île musicale à l’autre, c’est le dépaysement total au tarif low cost !

Pierre Charles Offergeld

 

VAMPIRE WEEKEND

VAMPIRE WEEKEND - XV045Z

XL RECORDINGS, 2008.

Où emprunter, détails...

 

vampire weekend à la bibliothèque

Il y a un an, on citait leur nom sur les blogs et les sites des têtes chercheuses musicales les plus curieuses et perspicaces. Aujourd'hui tout le monde en parle, en bien ou en mal, aussi sur le papier glacé des entremetteurs de musiques considérées comme simples distractions ou marchandises. En anglais - qui a depuis longtemps contaminé le français du journalisme rock - et en quatre lettres cela s'épelle «hache, i grec, paye, euh » : hype (sens originel du mot : exagération). Un magazine urbain new-yorkais, qui n'aime pas trop les quatre post-étudiants bibliophiles aux délicats minois de gendres idéaux, a même prévu avec un certain humour - et graphiques à l'appui - la suite logique de leur médiatisation exagérée : pré-frémissement / brouhaha (buzz) / éloges / saturation / sur-saturation / retour du balancier / renversement du retour du balancier… Tout un programme, moult fois répété dans le cas de leurs prédécesseurs…

pochette du disque XV045ZEt pourtant, personnellement, la cire qui fait tenir leur chatoyant plumage musical me paraît pouvoir résister à la chaleur de ces sunlights médiatiques. Si, comme des enfants trop curieux un mercredi après-midi pluvieux, on se met à démonter la machine Vampire Weekend, on reconnaîtra beaucoup de ses pièces détachées : une loupiote Animal Collective (avec qui ils ont tourné), un engrenage Talking Heads (époque « Fear of Music » / « Remain in Light »), un ressort Feelies (l'insurpassé et bien nommé « Crazy Rhythms » bien sûr)… Sans oublier les inévitables références à la musique africaine ou caribéenne (Orchestra Baobab, calypso et reggaeton en passant par la case « Graceland » de l'agent d'import/export Paul Simon) citées dans le moindre articulet écrit sur VW [au passage : cela fait quand même plaisir d'entendre un groupe de jeunes blancs-becs américains citer - apparemment spontanément et sincèrement, et non comme une leçon de marketing culturel machiavéliquement apprise par cœur - quelques bribes de filiations un peu plus inattendues que la moyenne…]. Mais, la musique de Vampire Weekend est plus que la somme de ses parties. Tenter de remonter les pièces dévissées et déboîtées comme gamins nous essayions - maladroitement et… sans y parvenir - de discrètement redonner au réveil parental son apparence et son fonctionnement d'origine ne mènera à rien. Même avec le mode d'emploi, il y manquera toujours un précieux lubrifiant non vendu dans le commerce : la personnalité des quatre membres du groupe, leur vécu (affinités, amitié, excitations partagées, parcours initiatique, apprentissage commun de la musique…). Car plus qu'une machine ou un produit manufacturé, Vampire Weekend c’est juste quatre copains dont la musique - c'est un bon test - ne tire pas la gueule dès qu'on la kidnappe hors du studio ou de la scène et qu'on l'éloigne des consoles d'effets qui permettent de tout faire bien sonner pour la transplanter dans une cour d'immeuble parisien sans rallonge électrique et avec deux poubelles en plastique en guise de batterie.

Toutes les trois lignes écrites sur ce groupe, on tombe aussi sur les mots « légèreté », « chaleur » et « couleurs » (vision naïve du monde qui fait semblant de croire que la vie est nécessairement plus belle en couleurs qu'en nuances de gris; cent et dix ans d'histoire du cinéma nous ont prouvé le contraire)… Personnellement pour la pop en général - et leur pop, en particulier - je préfère toujours l'image de la bogue (de châtaigne, de marron) retournée : le duvet soyeux à l'extérieur, les picots à l'intérieur.

Philippe Delvosalle

 

AMEN

GUN OF A PREACHERMAN - XA435C

SECRET RECORDS LIMITED, 2005. Enregistrement 2003.

Où emprunter, détails...

La colère, cette dynamite intérieure qui peut tout annihiler en un instant si l’on n’y prend garde, demeure l’unique comburant au feu sacré qui consume Casey Chaos, seul membre permanent d’Amen, un groupe punk métal (?) aussi méconnu qu’atypique d’autant qu’il ne cesse, à chacun de ses disques, de faire son lit des contradictions qu’entretiennent ces deux écoles historiquement et dialectiquement opposées. Entre la parole socialement critique des premiers (‘Georges Bush is a killer’ entend-on au détour d’un brûlot), auxquels Amen rend un hommage constant et appuyé via une imagerie sanglante et émiettée que ne renierait pas Exploited ou Discharge (crêtes colorées en moins) et des textes aussi éloignés du politiquement correct que possible (‘Whores Of Hollywood’, ‘Gun Of A Preacherman’…), et des guitares sidérurgistes délestées de tous leurs artifices pompiers (no solo, pas de double pédale etc). Casey Chaos serait presque pathétique dans sa posture de petit blanc frustré et passé par tous les stades de lé déliquescence juvénile si ses hymnes coups de poing (américains) n’égalaient dans leur fébrilité jusqu’au-boutiste et nihiliste rien de moins que les stakhanovistes hardcoreux de Black Flag (77-86). Et à l’écoute de ce live capturé en 2003 ’à Manchester, on ne peut comprendre la brillante reconversion de l’ami Henry Rollins (ultime hurleur du gang) au spoken word, il y des moments où même le culturisme ne suffit plus à masquer l’age des artères… Misanthrope (l’homme se fait fort d’avoir vu défiler pas moins de 100 têtes de pipes au chevet son bébé), inclassable (il a fait ses classes dans Christian Death, parangon gothique du rock batcave des 80’s, ne jure plus que par les figures anthologiques du punk tout en restant lié au sérail métal), et définitivement meurtri par la seconde guerre mondiale (3 tanks d’époque ornent la pochette) qui emporta certains de ces aïeux, Casey Chaos n’en demeure pas moins un frontman de premier ordre, grand timonier fou, à l’instar d’un Kurt Ballou (Converge) à peine plus éduqué, d’une embarcation qui maintient inflexiblement son cap dans une houle sonore déchaînée digne du Cap Des Tempêtes. Et puis, à un groupe qui réussit à célébrer sur scène ou en studio les improbables noces de feu et de plomb de Rancid et Slayer, on est prêt à lui accorder l’absolution immédiate…

Yannick Hustache

 

CLARK

TURNING DRAGON - XC461E

WARP RECORDS, 2007.

Où emprunter, détails...

Voici une belle petite bombe qui se fragmente adroitement entre house, indus, techno et caresses ou crevasses electronica. Ce n’est pas le premier, ni le second album de cet Anglais qui mêle adroitement les genres électroniques, truffant ses compositions rapides de sons torchés, torturés et pleins d’aspérités rappelant sans les imiter certaines plages d’Aphex Twin, Autechre ou Squarepusher. Après deux albums parus chez Warp, Chris Clark laisse tomber son prénom et sort donc deux autres albums sur le même label. Tout le monde avait apprécié « Body Riddle » en 2006, une électronica élaborée et pourtant franche et fraîche, chiffonnant les nappes, greffant des rythmiques enthousiastes et (presque) toutes nouvelles, déformant les samples, recourant au bricolage onirique, moulant le tout par un mixage fluide qui en faisait un album de funambule, progressif, dansant et ravissant. Avec « Turning Dragon » il en va tout autrement. L’album saute d’abord sur les dancefloor et martèle une house tonique et sans complexe. Heureusement on sent poindre les petits dérèglements, les sons en charpie, les breaks et les beats cassés qui vont amener l’album à s’ouvrir à cet univers électroacoustique pressé, tendu entre l’envie incompressible de danser et celle de se laisser aller à une écoute hallucinée. Avec « Turning Dragon », Clark ne sortira pas du dancefloor, il a plutôt tendance à quitter le sol et prendre de la hauteur, grisant les atmosphères, crevant le plafond vers un ciel tellement plombé (faut quand même pas oublier la gueule de la pochette) qu’à chaque plage il retombe sur la piste et repart de plus belle sous un autre angle. Moins original que  « Body Riddle », mais plus puissant, plus vif, « Turning Dragon » est un album techno convaincant et diversifié.

Pierre-Charles Offergeld

 

CHUMBAWAMBA

GET ON WITH IT - LIVE - XC401A

EDEL RECORDS, 2006.

Où emprunter, détails...

Holà ! Un disque sympathique ici. Du folk vivant, de la pop acoustique contestataire, des mélodies traditionnelles, des versions réarrangées, sur scène, presque a capella, dans un anglais impeccable et pourtant drôle. Punks en colère ou exubérants il y a 25 ans, ces vétérans de la chanson anglaise anarchiste reviennent avec un disque aux arrangements acoustiques sans violence, délicieusement doux et sobre, sans artifice, mais plein d’entrain. Guitare, accordéon, flûte et voix. Ils ne sont que 4 sur scène, deux filles deux garçons, ce qui éclaircit considérablement leur jeu tout en permettant des harmonies vocales qui sont la première qualité de ce disque. Si le ton est léger et les mélodies excellentes, le sens des textes n’a rien perdu en force, puisqu’il s’agit pour la plupart de chansons prenant pour cible la guerre, la violence domestique, la politique néo-libérale de l’Angleterre, l’homophobie, les conditions de travail… Chansons engagées admirablement écrites, puisées dans leur discographie et dans le folk traditionnel anglais (ou italien, avec la reprise de Bella Ciao qui vaut quasi celle de Dog Faced Hermans), interprétées devant un public anglais conquis. Ce n’est pas leur premier exercice a capella puisque Chumbawamba qui existe depuis 1982, a sorti en 1988 une compilation de ce genre sur son propre label Agit-Prop intitulée « English Rebel Songs 1381-1914 ». Qu’est-ce qu’un groupe pareil fait sur EMI depuis 1997alors que quelques années avant de rejoindre la major, le groupe participait à une compilation intitulée « Fuck EMI » ? L’argument du groupe serait que dans un environnement capitaliste,  presque aucune compagnie (fut-ce-t-elle One Little Indian, leur précédent label) n’échapperait à l’idée de faire du profit et que, en l’occurrence, EMI permettait de sauver Chumbawamba de la faillite financière tout en leur assurant une plus large audience.

Un album de nouvelles compositions « The Boy Bands Have Won » est annoncé pour mars 2008.

Pierre-Charles Offergeld                  

 

Joanne ROBERTSON

THE LIGHTER - XR687Q

TEXTILE RECORDS, 2008. Enregistrement 2006-2007.

Où emprunter, détails...

 

Elle chante seule tout près du micro avec une guitare acoustique qui est véritablement sa seconde voix, sa deuxième peau. Un instrument chaud, simple et profond sur lequel la chanteuse peut compter, car cette guitare, bien que dépouillée, ramenée à quelques accords, est de celles qui fidèlement expriment le cœur et le tempérament de l’artiste. Elle l’a au corps comme l’aurait un bluesman. Elle la déglingue parfois comme un Lou Reed, « Lit ». Elle use de rares effets, un peu de reverb sur l’avant-blues « stovepipe »…  Les cordes et le bois sont ici des matériaux nobles, humains et malléables solidement liés à l’entière Joanne Robertson. Et c’est aussi au preneur de son, musicien du groupe The Flying Lizards , David Cunningham, que l’on doit d’avoir su capter cet amalgame spontané, cet instant de grâce, de tendresse, de fébrilité, d’espérance et de blues.   

Chansons à cœur ouvert, certes, une fois de plus. Et dans la profusion ces dernières années des chanteuses néo-folk talentueuses, de Cat Power à Scout Niblett, il est difficile de se démarquer.

Je pense sincèrement que Joanne Robertson y parvient, allumant chez les personnes réceptives, cette flamme intérieure que réclament au jour le jour nos chairs malmenées. Cependant comme dans ses propres peintures à l’huile que l’on peut visiter sur le net, la forme simplifiée, inachevée dissimule une profondeur qui apparaît progressivement. La naïveté n’est qu’apparente et si l’intuition guide Joanne Robertson dans ses différents modes d’expression, c’est parfois vers les petits psychodrames de la vie qu’elle nous emmène.    

Plus que la guitare, malgré tout, c’est évidemment la voix, le ton et les chansons qui sont déterminants pour briller au dessus de la mêlée. Elle n’est pas la première sans doute à jouer de cet abandon velvetien, de cette aptitude à voir à travers les pierres et les fleurs comme la chanteuse Nico, mais ces références ne doivent pas nous masquer l’essentiel, elle n’en reste pas à ses modèles, elle est franche, elle laisse sortir sa propre nature et aligne une douzaine de chansons dont je n’arrive plus, à force de les réécouter, à en rejeter une moins authentique. Une petite difficulté : les textes de forme poétique assez libre, non transcrits dans cette édition minimaliste du label Textile, mériteraient pour mieux nous atteindre, une retranscription. Dans une autre vie, Joanne Robertson a écrit des contes pour enfants, notamment « Sea Witches » paru en 1992.

Oublions les comparaisons, je ne sais si Joanne Robertson, londonienne née à Manchester en 1979, sera capable de poursuivre sur cette voie, mais l’album qu’elle nous sert n’est pas près de s’éteindre.

Pierre-Charles Offergeld

 

XIU XIU

WOMEN AS LOVERS - XX250Q

KILL ROCK STARS, 2008.

Où emprunter, détails...

 

Une suggestion pour ce disque : commencer par le titre le moins fort, ou plutôt l’incongru, le morceau qui fait se prendre les pieds de l’auditeur dans le tapis, une reprise sans queue ni tête du « Under Pressure » chanté en son temps et en binôme par feu Freddie Mercury et David Bowie. Le taciturne Michael Gira (Swans, Angels of Light) et un épileptique ou bavard saxophone tapent l’incruste à qui dézinguera cette scie au mieux. C’est drôle, mais significatif de ce qu’on s’était un peu mépris sur le compte de Jamie Stewart, Xiu Xiu presque à lui tout seul. Un type qu’on imaginait faire du folk la nuit dans les labos du label Warp (Autechre, Boards Of Canada…) et à qui il vient une idée sonore toutes les cinq minutes ! Un drôle de coco qui ne fatigue jamais (un disque par an sans forcer sous son nom) et qui a ses petites habitudes, comme s’inviter et se faire inviter - et plus rapidement qu’à son tour - sur les plaques des autres (Parenthetical Girls, Dead Science…) ou de se fondre pour quelques temps au sein d’une entité composite (voir son projet XXL en compagnie des Italiens de Larsen).

Mais jusqu’ici, fréquenter Xiu Xiu ou Stewart, c’était comme prendre un aller simple pour la visite guidée d’une psyché passablement dérangée ou confondre caisson d’isolation avec cellule capitonnée; le chaos et l’ordre ont bien leur logique propre, mais c’est toujours une question de point de vue!

Et puis là, avec ce « Woman As Lovers » c’est l’éclaircie, le marchepied miraculeux qui permet d’enjamber plus facilement ces mélodies striées, tourneboulées, pétries d’empoignades instruments/machines, de douceurs invisibles et de blessures indicibles, d’incantations païennes et de mélopées amoureuses.

Notre homme n’est pas quitte de ses obsessions, la pochette seule en témoigne ainsi qu’une bonne part des titres, marqués au fer par la lecture d’un bouquin de Jelinek (de 1975) sur la violence inhérente aux relations hommes/femmes et auquel cet album a emprunté l’intitulé. De même, l’Américain évoque à mots couverts toute la difficulté de l’acceptation par les proches de la réalité d’un suicide accompli.

Mais depuis « The Air Force » (2006), c’est comme si Xiu Xiu avait décidé de dire les choses à quelqu’un et non plus, recroquevillé sur lui-même, à son reflet dans le miroir et de transformer ses faux délires musicaux en épopées intérieures. Le suivrez-vous ?

Yannick Hustache

 

RADIOHEAD

IN RAINBOWS - XR026C

V2 RECORDS, 2007.

Où emprunter, détails...

Tant pis pour Lily Allen !

radiohead

Après le très rock Hail to the thief en 2003, on se demandait sous quelle forme allait nous revenir Radiohead : leur contrat avec EMI touchait alors à sa fin, après sept albums et plus de dix années de bons et loyaux services à la solde du grand capital. Refusant poliment tous les ponts d’or qui s’offraient à eux, les cinq garçons d’Oxford se retranchèrent en studio après une pause bien méritée.

En fin d’année dernière, ils nous revenaient en très grande forme, profitant du climat morose de l’industrie du disque pour mettre un grand coup de pied dans la fourmilière : le 10 octobre, l’album In Rainbows était mis gracieusement à la disposition des internautes via le serveur du groupe, sans label ni distributeur officiel, laissant à l’auditeur la responsabilité de définir lui-même le prix qu’il souhaitait accorder au produit fini (pour les puristes, un luxueux coffret comprenant un double vinyle et deux CD sortait en même temps pour une durée limitée moyennant la somme de 40£). Seule promotion faite : une annonce de 24 mots sur le site internet du groupe dix jours auparavant.

Le lendemain, le serveur explosait et les médias devenaient fous, saluant l’initiative d’un des plus gros vendeurs de disques mondiaux - la seule remarque négative émanant de la très éloquente Lily Allen (It's arrogant for them to give their music away for free - they've got millions of pounds. It sends a weird message to younger bands who haven't done as well. You don't choose how to pay for eggs. Why should it be different for music? 1 ).

Le 31décembre, l’objet du délit sortait en CD, se plaçant très vite dans le top 5 des meilleures ventes un peu partout.

Aujourd’hui, la page d’accueil du site www.inrainbows.com ne comprend plus qu’un laconique In Rainbows is no longer available as a download.

radiohead

En ce qui me concerne, j’ai découvert cet album comme beaucoup de monde, à savoir sur mon lecteur MP3 le temps d’un trajet boulot-dodo pluvieux (un grand merci à mon ami Kaël pour le partage !). De la rythmique insaisissable de 15 Steps au piano doux de Videotape, je suis sous le charme, rallongeant mon parcours de quelques pâtés de maisons pour être bien sûre de ne pas être rentrée chez moi avant la fin.

Il faut dire que Radiohead et moi, c’est une longue histoire d’amour : depuis le choc du fabuleux clip de Street Spirit signé Jonathan Glazer à aujourd’hui, la bande à Thom Yorke squatte ma platine depuis une douzaine d’années, accompagnant de ses chansons les changements de saisons, mes chagrins d’amour, mes propres essais musicaux, mes nombreux déménagements, mes échecs comme mes succès scolaires, puis professionnels… Pour faire court : j’ai grandi avec ces gars-là !

Moments choisis : Street Spirit en boucle dans mon walkman (souvenez-vous : ce truc qui lit des cassettes) sur la grande roue des Tuileries à Paris, Paranoïd Androïd parodié dans une voiture façon Wayne’s World au beau milieu des Montagnes Noires en Bretagne, Kid A en boucle (en alternance avec Àgætis Byrjun de Sigur Rós et Macha Béranger de France Inter) pour réviser mes examens de fins d’études, les voir enfin pour de vrai sur la scène de Forest National en novembre 2003, le film Meeting people is easy de Grant Gee (ou Comment ne pas péter un plomb en tournée) finissant de cimenter mon admiration !

Et puis il y aura ce fameux trajet dans les rues de Liège, un soir en rentrant du travail. Pendant des semaines, In Rainbows accompagnera systématiquement toutes mes virées pédestres, de jour comme de nuit, s’enrichissant des bruits de la ville, en parfaite harmonie avec eux.

Alors, In Rainbows, album urbain ? Il y a de ça.

De part sa forme déjà, avec ses guitares qui ne se cachent pas, ses rythmiques parfois frénétiques et, bien sûr, la voix de Thom Yorke toujours sur le fil du rasoir, entre rage et désespoir. De part son fond aussi, notamment grâce à la production soignée une fois de plus par le fidèle Nigel Godrich, sorte de sixième membre du groupe depuis OK Computer, l’album culte de Radiohead.

Après beaucoup d’expérimentations de toutes sortes (synthés, boucles, boîtes à rythme, machines mises en dérivation…), le groupe a finalement opté pour une ligne de conduite plus sobre, malgré un traitement du son des plus subtils. Depuis l’inclassable Kid A, on connaissait son intérêt pour les musiques électroniques (le titre Idioteque est même devenu un classique des dancefloors), et In Rainbows ne déroge pas à la règle, même si le résultat paraît moins électronique à la première écoute. Et pourtant, il suffit de tendre l’oreille pour déceler toutes les subtilités des arrangements. D’ailleurs, lors d’un entretien avec le magazine Trax en janvier dernier, Thom Yorke signalait que In Rainbows était, en fin de compte, beaucoup (mais vraiment beaucoup) plus électronique que Kid A en termes de production. S’inspirant des travaux de Trevor Horn (LE producteur anglais des années 80 connu pour ses collaborations avec The Art of Noise, les Buggles, Grace Jones ou encore les Pet Shop Boys) qui maîtrisait avec brio l’art délicat de l’exagération, Nigel Godrich et Radiohead ont manipulé les sons acoustiques jusqu’à leur conférer une dimension presque surréelle (notamment sur les hypnotiques All I need et Videotape).

Ce n’est certes pas le choc OK Computer ou Kid A, mais le dernier album de Radiohead mérite néanmoins une place de choix dans ma discothèque.

Et tant pis pour Lily Allen 

! radiohead

Catherine Thieron

1 – C’est arrogant de leur part de donner leur musique gratuitement – ils gagnent des millions. Ça renvoie un message bizarre aux jeunes groupes qui n’ont pas aussi bien réussi. On ne choisit pas le prix des œufs. Pourquoi devrait-il en être autrement pour la musique?, in Rolling Stone, 14 octobre 2007.

 

 

Dan FRÖBERG

15 SONGS (DOWN AT JINXEY'S) - XF892V

FYLKINGEN RECORDS, 2007. Enregistrement 2006.

Où emprunter, détails...

 

Un rire généreux d’enfant chatouillé ouvre cet album. Rire incompressible vite rejoint par le bruit de fond d’un lieu public urbain qui s’efface devant les douces tonalités d’un piano à pouce, ce petit instrument répandu en Afrique qui sert notamment de support musical au conte. Mais nous ne sommes pas en Afrique. Je ne sais pas où j’ai mis les pieds, j’ai l’impression d’être parti en voyage en train, je crois que j’ai été propulsé quelque part en Asie, un micro à la main. Cet affectueux instrument est encore plus doucement accompagné par un filet de voix mélodieuse presque éteint. Un coup de tonnerre éclate et déclenche le rire et les cris d’une foule massée autour d’un spectacle de rue, un rire éclatant d’une foule surprise par le déroulement du spectacle.

C’était la première des quinze chansons que compte cet album. Pourquoi le Suédois Dan Fröberg parle-t-il de chansons pour ce qui m’apparaît bientôt comme un ravissant catalogue de souvenirs sonores et musicaux ? Mystère.

Écoutons la suivante. L’impression d’être en Chine se confirme. La tonalité des instruments, cordes et flûtes m’y fait penser, la voix de la jeune fille apprenant l’anglais aussi, son rire me rappelle quelqu’un : l’amie chinoise d’un ami. Soudain Fröberg complique les choses. Tout n’est pas enregistré de façon linéaire. Il superpose les sources qui restent bien distinctes et il y introduit des sons de sa fabrication, un gribouillage électronique qui s’entremêle au son lointain d’une sirène, qui se prolonge en drone et s’efface doucement, rendant sa place aux instruments musicaux délicats et à la voix laborieuse du début. C’est fini, c’est aussi curieux que poétique. Chaque vignette ne dure que deux ou trois minutes.

Voici la troisième. Petit concert d’instruments à vent et de voix. Soudain, plouf ! Un plongeon dans un bassin à ciel ouvert où s’égaient des enfants. Un clavier s’interpose, les éléments se superposent, la mélodie naïve refait surface et clôt doucement la photo.

J’ai l’impression de feuilleter un album de photos de voyage. Mais pas seulement. Peut-être même pas du tout. Il y a tout un travail artistique personnel qui rend le disque attachant et énigmatique. Je n’ai vraiment pas cette impression de déjà-vu que l’on a parfois en feuilletant les clichés d’un proche qui revient de vacances. C’est un recueil musical intriguant qui se déroule comme un conte pour adulte. Partant d’une certaine naïveté sonore et d’un contexte chinois vite identifiable, Dan Fröberg imprime ses propres motifs, ses clins d’œil, ses raccourcis, ses obsessions et surtout sa patte. En fait, je ne le sais pas encore, mais Dan Fröberg ne perd pas son sujet de vue. Même s’il s’amuse à ne le révéler que par intermittence, le véritable sujet est présent dans chaque morceau. Pour l’instant, j’ai bien cette impression d’être immergé dans des histoires courtes sur lesquelles je plaque mes propres images, mais il y a surtout une façon d’en faire de la musique qui ne se trouve pas dans n’importe quel disque de field recording. Déjà il y a la précision des sons (environnementaux et musicaux) et la sensation de réalité sur lesquelles Fröberg vient adroitement glisser du subjectif, du rêve, de l’imaginaire. Les oiseaux, les enfants, quelques sirènes, les trains, la circulation et l’usage de claviers simples, de réverbérations électroniques ou naturelles plus mystérieuses sont des éléments récurrents de la panoplie du Suédois. Mais tout est conçu dans l’esprit d’une aventure légère, dans l’idée d’un voyage chantant rendu tel quel sur du matériel enregistreur léger. Les prises sont directes, du lieu visité au support disque, il y a juste cette façon poétique et lo-fi d’enchevêtrer un peu les sources. Il y a aussi tout au long des « 15 chansons » un ardent désir de jouer et de rester simple, enfantin et spontané.

La prise de son est pleine de vitalité, la musicalité se calque sur les rythmes de vie, on n’est pas du tout dans un disque de break noise hachant menu 2000 sons, mais plutôt dans une succession de portraits fluides, aux formes humaines en pleins mouvements.

Chaque prise de son est bien distincte de la suivante. Comme pour la photographie, il y a un cadre bien défini englobant dans le cas de ce disque un sujet mouvant, une personne, la voix de son instrument, un sujet qui se fond parfois avec son environnement.

Mais Dan Fröberg s’octroie la liberté de redessiner l’environnement, d’insister sur certains détails, d’y placer quelques intrus, de souligner tel signe, tel aspect poétique ou incongru, donnant une couleur et un mouvement particuliers à l’ensemble. Derrière une certaine insouciance, un côté jovial des sons dégagés par ces personnages, il y a en filigrane une ligne plus grave, un remugle émouvant qui semble évoquer le caractère provisoire de tout cela. Sur la fin, les personnages disparaissent, comme à regret, progressivement engloutis par le décor sonore imaginé par Dan Fröberg.

C’est bien un album de chansons et de voix chantantes, mais sans doute ne sont-elles pas aussi flagrantes et prévisibles qu’à l’ordinaire. Elles sont à la fois dissimulées et discrètement révélées dans leur milieu de vie, en Chine, et transposées dans l’imaginaire (ré)créatif de Dan Fröberg.

Pierre-Charles Offergeld

 

STELLAR BURNOUT - XF892T

KNING DISK, 2006. Enregistrement 2005.

Où emprunter, détails...

Il faut un temps de réflexion après l’écoute de ce disque pour admettre que l’on vient d’entendre un album de chansons. Et plus encore, de chansons folk, comme le prétend son auteur Dan Fröberg. Certes, l’emballage de ces chansons n’est pas commun. L’instrumentation inhabituelle et les vocaux interprétés en chinois par l’invraisemblable chanteuse Zhang Qiongfei, tout nous porte à caser la musique de Fröberg dans la catégorie sound-art, musique expérimentale, ou une quelconque autre étiquette floue. La volonté de Dan Fröberg de revendiquer une appellation folk est autant un pied de nez à ces classifications, qu’un désir de simplicité. Ses pièces, pourtant complexes, évoluent organiquement, glissant imperceptiblement d’une prise de son captée en Chine à des détails agrandis enregistrés chez lui à Göteborg, pour passer ensuite à de furtives touches instrumentales pour devenir un texte, ou une chanson, peut-être. Cette apparente confusion, ce semblant de désordre, cette profusion de stimuli sonores qui se disputent notre attention, ne se résolvent qu’avec du recul. L’album et ses chansons sont des allers et retours permanents entre microcosme et macrocosme, entre vision d’ensemble et détails à l’avant-plan. Un instant la voix est enfouie dans l’environnement sonore, l’instant d’après elle s’en détache, s’en sépare. Il est souvent impossible de déterminer si la mélodie instrumentale fait partie du même espace sonore que le field recording qui l’entoure. Les perspectives sont en constante animation. L’immersion de l’auditeur, elle, est totale. Pour encore prolonger le propos, le livret, toujours signé Fröberg, est une collision de visions célestes, de considérations spatiales, de galaxies, de trous noirs et de planètes, de configurations astrales et de cosmologies psychédéliques. Pas vraiment contexte théorique, ni emballage conceptuel, mais plutôt décor étoilé devant lequel se déroule l’étrange musique de Dan Fröberg.

Benoit Deuxant

 

Calvin HARRIS

I CREATED DISCO - XH204A

PLAY IT AGAIN, SAM, 2007.

Où emprunter, détails...

Glandeur de luxe

Calvin HarrisQuatre ans après Mylo et son album sous forme de manifeste (Destroy rock & roll), un autre Écossais s’apprête à mettre un joyeux bordel dans le petit monde des musiques électroniques : Calvin Harris, ancien vendeur de poissons et de fruits de mer d’une grande surface de Dumfries, son fief, fait souffler un vent de folie inattendu et salutaire. Du haut de ses 24 printemps, il affiche déjà une assurance rare doublée d’une bonne dose d’(auto)dérision. Mais ne nous y trompons pas : sous des dehors de glandeur professionnel, le jeune homme a plus d’un tour dans son sac et a même déjà réussi à charmer mesdemoiselles Kylie Minogue, Sophie Ellis-Bextor, Kelis et Róisín Murphy pour lesquelles il a composé quelques chansons.

Son premier album, I created disco, fait office de sympathique fourre-tout où Calvin Harris digère et passe à la moulinette toutes sortes d’influences musicales, du disco, bien sûr, à la house en passant par la new wave, la soul et le funk. Et si certaines mauvaises langues ne voient en lui qu’un mélange improbable entre Tom Jones et Daft Punk, l’enfant terrible de Dumfries s’en sort néanmoins très bien : certes, son album ne brille pas par son originalité, mais il est d’une fraîcheur et d’une efficacité rares. Distillant des ambiances tantôt dansantes et franchement drôles (l’hilarant Vegas), tantôt rêveuses et sensuelles (l’instrumental Love souvenir), le bonhomme semble n’avoir peur de rien. Après des années passées à se faire la main sur l’Amiga de son grand frère, Calvin Harris garde face aux machines une naïveté qui est toute à son honneur, sans se soucier des conventions d’usage et sans jamais se prendre au sérieux, à l’instar du duo Justice, dont un album de mixes a récemment été refusé par Fabric. Si, en guise d’ouverture, leur passage des Sparks à Daft Punk, via Rondo Veneziano, est plutôt réussi et prête à sourire, les patrons du (trop ?) sérieux label anglais ont probablement grincé des dents en écoutant la triplette Julien Clerc/Daniel Balavoine/Richard « La Boum » Sanderson, justifiant leur refus par un poli It didn’t match our usual standards.

Moi, je vous le dis : tant qu’il restera, dans la musique, des personnes qui s’amusent-un-point-c’est-tout, il y a de l’espoir !

Catherine Thieron

 

SURFACE ET PROFONDEUR :

RED KRAYOLA WITH ART & LANGUAGE

SIGHS TRAPPED BY LIARS - XR266H

DRAG CITY, 2007.

Où emprunter, détails...

David SHRIGLEY

WORRIED NOODLES - XS326E

TOMLAB, 2007.

Où emprunter, détails...

 

Deux disques sortis au cours des six derniers mois proposent la mise en musique – selon le format couplet-refrain-mélodie de la chanson pop – de textes écrits par des personnalités du monde des arts plastiques: le collectif politico-conceptuel Art & Language et le touche-à-tout David Shrigley. Petite entreprise de carottage des strates mentales souterraines de deux disques plus profonds qu’il n’y paraît.

Avec quarante-deux ans d'activités musicales underground au compteur à ce jour, Mayo Thompson – le crayonneur principal et seul membre permanent de l'entité musicale à contours changeants Red Crayola / Red Krayola – fait figure de vétéran, voire de survivant. Entre psychédélisme, proto-post-punk, rock et pop, l'homme et le groupe ont connu depuis 1966 au moins quatre vies musicales: fin des années soixante au Texas autour du label International Artists; fin des années septante à Londres aux côtés e.a. des Raincoats, de The Fall et du label Rough Trade; un court passage par l'Europe continentale et le monde germanique au début des années quatre-vingts aux côtés de Rüdiger Carl, Albert Oehlen et du label suisse RecRec; et enfin, depuis le milieu des années nonante, un séjour prolongé dans une suite de la pension Drag City de Chicago dont ses amis et complices Jim O'Rourke et John McEntire lui avaient passé les clefs.

Depuis quarante ans, patiemment, centimètre par centimètre, Mayo Thompson pousse la planche de la chanson pop sur les appuis de son socle mélodique en direction du vide, jusqu'à essayer de trouver le point précis d'équilibre instable où son objet d'étude se met à vaciller, à balancer lentement, flirtant – sans jamais y tomber – avec le ravin de l'inécoutable.


Red Crayola Pas juste musicien mais aussi artiste plasticien, c'est avec deux autres étudiants en arts de Houston, Frederick Barthelme et Steve Cunningham qu'il fonde Red Crayola (encore avec C, avant le changement de nom consécutif à la plainte de la marque de crayons) au milieu des années soixante. On ne s'étonnera a priori donc pas trop de le voir, quatre ou cinq ans plus tard - après les deux premiers disques de son groupe (« The Parable of Arable Land » et «The Red Krayola and All Who Sail With It») et son album solo (« Corky's Debt to His Father ») et le refus par son label de l'album « Coconut Hotel » – se consacrer plus aux arts plastiques qu'à l'enregistrement de disques. D'abord à New York comme assistant de l'artiste pop art Robert Rauschenberg avant que – dégoûté par le milieu américain de l'art contemporain – il ne parte pour Londres rejoindre Art & Language, un collectif d'artistes engagés venant de l'art conceptuel mais surtout, eux aussi, en plein questionnement (« Ce que défendait jusqu'alors A & L, une forme de radicalisme politique donnant la priorité, contre l'idée de l'autonomie de l'art, à la notion de «pratiques sociales », était devenu un passeport de crédibilité dans le monde artistique. Un morceau comme Don't Talk to Sociologists sur « Corrected Slogans » est révélateur de la distance qu'a prise le groupe à l'égard de ce courant. Sans renier l'art conceptuel, mais plutôt en en sauvant l'intention critique, A & L prend une direction qui le mènera au début des années quatre-vingts vers la peinture » Emmanuel Levaufre, fanzine « Bardaf! » #3, 1997). C'est ainsi que Mayo Tompson et Art & Language sortiront trois disques ensemble: « Corrected Slogans » (1976), « Kangaroo? » (1980) et « Black Snakes » (1983). Sur ce deuxième album, on retrouve deux variantes de A Portrait of V.I. Lenin in the Style of Jackson Pollock, double chanson qui fait écho à une série de peintures du même nom qui questionnent, par une sorte d'illusion d'optique (le profil de Lénine se dégageant d'un tableau a priori abstrait à la Pollock), les rapports entre deux orthodoxies plastiques: le réalisme soviétique et l'abstract expressionism américain. En parallèle ou en écho, les paroles de la chanson critiquent la vision naïve et communément répandue de l'autonomie artistique d'un peintre tel que Pollock en juxtaposant des affirmations pas fausses mais partielles et banalisées par une répétition irréfléchie – « Il était l'action painter qui se rebellait contre les règles » ou « L'art était pour Pollock une nécessité intérieure » – à des affirmations nouvelles qui changent l'appréhension de son œuvre – « Jackson Pollock était l'artiste du Plan Marshall » – en la déplaçant du champ de l'art-pour-l'art à celui de la politique extérieure et du rayonnement culturel international des États-Unis. Une réflexion et une implication critique qui permettent à Emmanuel Levaufre (opus cit.) d'affirmer que « Ce n'est donc pas du dehors, comme un groupe 'arty' qui récupère les signes extérieurs de la pratique artistique, figés en imagerie, que Red Krayola a participé au projet d'Art & Language ».

img2

En 2007, vingt-cinq ans après leur dernier disque commun, contre toute attente, Mayo Thompson sort « Sighs Trapped by Liars » sous la bannière The Red Krayola (à la musique) with Art & Language (aux paroles). Une fois encore, le titre (de l'album et du dernier morceau) correspond à une œuvre plastique du collectif A & L, dont une image sert d'ailleurs ici de pochette. Datée des années 1996-1997 et exposée entre autre à la Dokumenta X de Kassel et au MAC's du Grand Hornu, il s'agit d'une installation de meubles – petites tables, chaises et/ou lit – pour le moins orthogonaux dont les parois sont constituées de toiles sur lesquelles sont peintes/imprimées une série de doubles pages de textes. Sans doute peut-on par exemple y voir une œuvre de plus d'A & L questionnant les trop superficielles fausses évidences et la double réalité proposée par un même monde, un même objet, appréhendé soit par un œil pressé (« Ben oui, des chaises… »), soit par un œil lent et perspicace («Tiens, des textes… Hmm, de la lecture? »).

img3Ce qui frappe le plus à la première écoute de ce disque enregistré notamment avec Jim O'Rourke (chœurs, basse synthétique, guitare acoustique, harmonica, enregistrement et mixage) et John McEntire (batterie et enregistrement), c'est son côté extrêmement lisse et… l'absence totale de la moindre vocalise de Mayo Thompson. Crédité de la musique, jouant de la guitare acoustique et du piano, Mayo Thompson - pour la première fois en quarante ans! - n'ouvre pas la bouche sur un disque de Red Crayola et confie l'interprétation vocale des treize chansons du disque à deux chanteuses: Elisa Randazzo et Sandy Yang. « Sighs Trapped by Liars » sonne donc comme un album quasiment dépourvu de rugosités, comme une version moins flamboyante - plus distante, plus retenue, dans des teintes moins vives - de la pop très orchestrée et millimétrée du Jim O'Rourke de la période « Eureka » / « Halfway to a Threeway »… Du coup, a priori, le disque n'offre que peu d'aspérités auxquelles se raccrocher. En s'approchant de sa surface, tellement minutieusement polie, on a un peu l'impression qu'on pourrait plus facilement y voir le reflet de notre propre image qu'apprendre quoi que ce soit de ceux et celles qui lui ont donné naissance. Quelle n'est alors pas notre surprise en lisant les paroles du disque de récolter un chapelet de citations en guise d'indices comme laissés là par un Petit Poucet malicieux qui voulait nous emmener quelque part:

« To make out the difference
Between your eye and itself,
Don't look straight in the mirror –
Sneak up on it by stealth »
(Fairest of All – premier morceau)

« Jumping Through the mirror
I wonder if I'm here;
this ordinary mirror
That's the mother of all fear  »
(Jumping Through the Mirror – deuxième morceau)

« Three mirrors hang on the wall
Obeying and breaking law.
You can think of them as portraits
As you inspect your face.
You can even think « That's all ».
Or you might suppose there is more:
That no mirror can dictate
What is bound to leave no trace »
(Il ne reste qu'à chanter – quatrième morceau)

« I look at the mirror
And what do I see?
A man who knows his history –
And he's coming after me »
(A Pest – dixième morceau)

« Taking a piss
I saw a man
Satisfied with the
Mirror's reflection.
He wanted to kiss
His own stupid face
Made out of flat surgical perfection. »
(Perfection – onzième morceau)

Depuis qu'en 1871 une petite fille anglaise qui s'ennuyait nous a ouvert la voie, nous savons qu'il y a un monde « De l'autre côté du miroir ». Et cela nous aide aujourd'hui à penser, à regarder sous un autre angle, depuis l'autre côté, ce disque au premier abord si lisse, froid et hermétique. En se donnant cette peine, il se révèle complètement différent, très étonnant et tissé de quelques pelotes de fils textuels peu communs. Il y a par exemple le morceau titre qui s'avère être un texte pornographique sadomaso de bas étage camouflé « through the agency of Mrs. Malaprop » (étymologiquement dérivé du français « mal à propos », le terme malapropism s'est inséré dans la langue anglaise via le personnage de Mrs. Malaprop qui, dans une pièce de théâtre de 1775, commettait de nombreux lapsus comiques en substituant à certains mots d'autres mots proches en sonorités). Ou comme l'expliquent les notes de pochette d'A & L: « Mrs. Malaprop holds a distorting mirror to normal speech ». Une autre chanson prend à contre-pied l'épigramme qui clôt la pièce en un acte « Fin de partie » de Samuel Beckett: « Lorqu'on est vraiment dans la merde, il ne reste qu'à chanter ». Ce à quoi, A & L inspirés par un conte du regretté programmateur du Musée d'Art moderne de Ljubljana rétorquent « if you are indeed in the shit, keep quiet ». Humour et savoir vivre slovéno-britannique!

On s'en voudrait de conclure sans souligner la maestria des deux chanteuses dans cette interprétation distante et détachée de textes peu évidents. Il n'est pas donné à tout le monde de se sortir de passages tels que la fin du très réussi petit précis d'optique et de géométrie Il ne reste qu'à chanter (un faux-semblant de plus sur un disque qui n'en manque décidément pas: ce n'est pas la chanson liée à l'épigramme de Beckett qui en porte le titre…!):

« For a set of three mirrors; there are eight
Possibles configurations, (a), (a), (a),
Or (b), (b), (b), or (c), (c), (c), or (a), (a), (b), or (a), (a), (c),
Or (a), (b), (b), or (a), (c), (c), or (a), (b), (c).
And there are fifty-six combinations
In which they may be distorted or flat.
Now we say that a flat mirror is (1)
And an imperfect one is (2).
So that for a set that's (a), (b), (c),
We may have state or condition
(1), (1), (1), or (1), (2), (1), or (1), (1), (2),
Or (1), (2), (2), or (2), (2), (2), or (2), (1), (2),
Or (2), (2), (1), or (2), (1), (1).
[...]
That is what you could see. »

Au final, « Sighs Trapped by Liars » s'impose donc comme un disque faussement plat, construit au contraire selon une réelle préoccupation de profondeur, de mise à distance entre un avant-plan très pop et un fond de scène très adulte. C'est un de mes disques préférés de 2007.

img4En passant d'Art & Language à David Shrigley, on passe un peu de Lewis Caroll (on ne sait pas toujours que l'écrivain n'aimait pas que les petites filles et les miroirs, mais aussi la mathématique et la logique; il aurait sans doute apprécié l'écriture combinatoire de Il ne reste qu'à chanter de RK + A&L…) à Matt Groening, Daniel Clowes, Raymond Petitbon ou Charles Burns. Né dans le Chesire en 1968, pouponné dans le Leicestershire, mais transplanté à Glasgow depuis une vingtaine d'années, l'Écossais d'adoption David Shrigley est un artiste bien de son époque. De quelle époque? De la nôtre, des années zéro-zéro. Touche-à-tout, Shrigley est actif dans les domaines du dessin (e.a. la pochette de « Friend Opportunity » de Deerhoof), de la sculpture, des installations, du tatouage, de la photographie, du dessin animé (e.a. des clips pour Bonnie Prince Billy et Blur)… de l'écriture et de la musique - ce qui nous amène à parler de lui ici. Vingt à vingt-cinq ans plus jeune que les membres d'Art & Language, on ne s'étonnera pas trop de voir sa création artistique à la fois débarrassée de la question du «beau» (c'était déjà le cas d'A&L) et du « politique ». L'art de Shrigley est un art qui privilégie les petits dessins aux grands desseins, qui se recentre sur l'individu et sur la petite zone floue où le banal touche au bizarre et à l'étrange. Comme au début de « Blue Velvet  » de David Lynch où le paysage apparemment si banal d'une banlieue middle-class américaine se teintait de reflets inquiétants et mystérieux à la découverte d'une oreille humaine dans un terrain vague (la très belle chanson acoustique The Wooden Floor - paroles de Shrigley / musique de James Chadwick - évoque un beau plancher en bois - The wooden floor is made of wood / And the wood is very good / Oak, we think / The Wooden floor is full of grace - en dessous duquel on trouve une tête humaine - And beneath the floor there is a space / Where dirt and bits of stuff reside / And recently at their side / A human head / The human head belonged to Pete / Who scuffed the floor / With his giant feet).

Les rapports de David Shrigley avec le monde de la chanson et du disque ressemblent à un puzzle en trois étapes à chaque fois marquées par un sentiment d'absence: un disque sans disque, des chansons sans musique (ou presque), des chansons sans lui…

En 2005 le très bon label pop de Cologne TomLab sort la première version de « Worried Noodles »: une pochette 30cm x 30cm - format LP - servant d'écrin à un livret reprenant les paroles d'une septantaine de morceaux illustrés de nombreux dessins… Mais, pas de disque à l'intérieur! Étrange clin d'œil de la dématérialisation de la musique à l'ère du format mp3, du téléchargement… et de la fétichisation des beaux disques-objets, surtout en vinyle.

img5En 2006, sur la lancée des compilations Late Night Tales (choix des morceaux confié à des groupes en vue comme Four Tet, Belle and Sebastian, Nouvelle Vague ou les Flaming Lips et se clôturant souvent par un poème de notre homme…), le label Azuli sort « Forced to Speak with Others » collection de seize textes lus - spoken word - de David Shrigley. On peut y entendre e.a. le récit apocalyptique d'un Rock Festival où le chanteur d'un groupe en vue et une partie du public sont frappés par la foudre ou un plaidoyer brassicole dans une chambre d'écho: « My beer / My beer / I want my beer to be god and honest with a hint of the unknown / I want my beer to be authentic and fresh with an explosive finish / I want my beer to be a flavoursome masterpiece brewed outside the United Kingdom but still within the European Economic Community / I want my beer to be strong and have integrity like my father / And I want it to be kind and forgiving like my mother / I don't want my beer to be bitter and unreliable like my Uncle Pete / And I do not want it to taste of metal like if someone has put a pocket full of change in it ».

Personnellement, en l'écoutant je pense pas mal au regretté barde pince-sans-rire - Écossais pure souche celui-ci - Ivor Cutler (« If your breasts are too big, you will fall over / Unless you wear a rucksack » ou « A fly crouching in a sandwich cannot comprehend why it has become more than ordinarily vulnerable ») et à son cousin américain Ernest Noyes Brookings qui écrivit quatre-cents poèmes dans une maison de retraite «expérimentale» entre sa quatre-vingt-deuxième année et sa mort à quatre-vingt-neuf ans (« Hats are made in many varieties / As chapeau felt top and fancy straw / Worn in all world societies / But does not resemble a paw // Chapeaus to all world parties / Felt usual in any national home / Tall at expensive dress parties / Straw month of May to roam »). Shrigley lui-même se rêve plutôt dans la continuité de R. [Robert] Steevie Moore musicien outsider ayant enregistré, dupliqué, emballé, commercialisé et porté à la poste quelques centaines d'albums (attention: quelques centaines de titres, pas d'exemplaires) au format cassette - puis CD-R - depuis 1968.

img6Enfin, en 2007, à l'occasion de sa centième sortie, le label TomLab décide de ressortir « Worried Noodles » dans une version cette fois sonore en confiant une quarantaine de ses textes (le recueil en compte environ septante) à la crème de la crème de la pop indépendante pour une mise en musique. Popstars et musiciens cultes, survivants d'hier et jeunes pousses de demain, les agents de casting de TomLab et Shrigley ont réuni un générique dont on parlera longtemps encore dans le petit monde de la pop: David Byrne, Aidan Moffat (d'Arab Strap), Franz Ferdinand, Trans Am, les Liars, Mariott 1262 (alias TV on the Radio en acoustique dans une chambre d'hôtel), Dirty Projectors, Scout Niblett, Phil Eleverum et Mt. Eerie, R. Stevie Moore et Alig de Family Fodder

Mais la composition de l'équipe sur le papier n'implique pas à coup sûr le résultat du match et la liste des ingrédients ne fait pas encore la saveur du plat: dans les deux cas, tout reste encore à faire… Et c'est là le petit miracle de cette double compilation si réussie que de tenir l'auditeur en haleine deux heures durant, là où si souvent sur les compilations standards il n'y a qu'entre un et trois ou quatre morceaux à sauver. Si quelqu'un - un connaisseur, un curieux ou un néophyte - vous interroge sur l'état actuel de la pop, conseillez-lui immédiatement l'écoute de ce double CD. Comme la plaque tournante d'une remise de locomotives, ce disque fait communiquer la pop avec une série de voies qui prolongent son langage dans d'autres directions: rock, folk, electro foutraque, eurodance bancale, petits accents dub décalés… Il y a donc assez de relief, de disparités et de surprises que pour ne pas piquer du nez en se laissant bercer par un roulis trop monotone. Puis, il y a les rails fournis par les paroles de Shrigley qui fluidifient la progression du convoi et empêchent le petit train de dérailler. Sans oublier la maestria des ingénieurs-concepteurs de TomLab dans la mise au point de l'ordre des morceaux et le mastering (le travail sur la compatibilité sonore de chansons enregistrées aux quatre coins du monde, dans toutes les conditions possibles et imaginables - studios, à domicile, à l'hôtel, en concert…).

Ici aussi, la superficialité n'est qu'apparente; il est très vite indéniable que ce disque a du volume. Mais si « Sighs Trapped by Liars » était comme le miroir d'Alice, alors « Worried Noodles » ressemble à un autre type de miroir: la boule à facettes d'un turbulent gamin hyperkinétique d'aujourd'hui.

Philippe Delvosalle

 

AUTECHRE

QUARISTICE - XA935P

WARP RECORDS, 2008.

Où emprunter, détails...

autUn peu vite résumé comme plus abordable (entendez par-là moins expérimental) que ses prédécesseurs, « Quaristice » reste toutefois une énigme,

un puzzle pour ceux qui aiment aller au bout de leur écoute musicale. Impossible à digérer passivement, la musique d’Autechre, sans être le monstre de cérébralité qui fait fuir les tièdes, reste entièrement à décrypter. Rien ne nous est offert avec clarté, comme un appareil bien joli dont le mode d’emploi serait en russe. Il nous faut alors tout remonter dans l’ordre, sans faiblir. Et ici, en effet, l’ordre est important, difficile d’isoler les morceaux et de les écouter hors contexte. On ne tirera pas beaucoup de singles de ce disque, malgré le passage étonnant à des pièces plus courtes et le nombre des morceaux (vingt). Par contre, on profitera pleinement des rebonds étranges entre ces morceaux, des éclairages qu’ils projettent les uns les autres. Et l’on louangera la construction de l’album, une fois qu’on l’aura saisie (deux, trois parties?) Et l’on glosera sur les techniques utilisées, cherchant à distinguer samples et sons synthétisés. Et l’on repérera également les références constantes d’Autechre à leurs premières amours musicales au travers d’une constante évocation de sons electro, techno voire hip-hop, références qui, à leurs débuts, nous étaient passées par-dessus l’oreille.

Moins « vertical » que ses prédécesseurs immédiats « Confield » ou « Untitled », qui semblaient basés quasi intégralement sur le travail des rythmiques, « Quaristice » retrouve ce qui fait un des charmes de leur musique: la création, en dessous des éléments percussifs, d’une dimension spatiale, sorte d’horizon apportant une perspective, une dimension, aux impulsions hyperkinétiques du rythme. C’est sur cette base, quelque fois construite sur une nappe synthétique, parfois issue d’un simple écho, que se révèle au mieux la richesse de leur travail sonore. Un travail basé sur une technique beaucoup plus organique que ne le laisserait penser leur réputation de laborantins fous. Cet album a été entièrement conçu à partir de jams et d’enregistrements de leurs propres concerts. Ils en ont retenu et édité les éléments les plus étranges peut-être, ceux qui, de leur propre aveu, les surprenaient eux-mêmes. Depuis leurs débuts, il y a seize ans, c’est cette volonté de renouvellement, ce même esprit d’innovation, de révolution permanente, qui les préservent en vie.

Adoptant des stratégies nouvelles à chaque étape de leur carrière, ils ont néanmoins maintenu une cohérence totale au fil de leurs neuf albums. S’ils poursuivent leur quête d’abstraction et la voie de la pure spéculation sonore, c’est sans se départir d’éléments qui sont constants depuis leur premier album « Incunabula », des sons, des climats, des ambiances. Régulièrement, d’un album à l’autre, certains de ces éléments refont surface, qui évoquent l’un ou l’autre de leurs albums précédents, comme un recyclage perpétuel de leurs obsessions et de leur banque de sons. Un même souffle se perpétue ainsi, au travers de leurs expériences les plus minimalistes et de leurs disques aux apparences les plus arides et glacées. Perturbant les attentes de l’auditeur à grands coups de timeshifts et de glissements hors synchro des rythmes et des ébauches de mélodies, ils poursuivent avec cet album l’élaboration d’une œuvre qu’on ne peut juger que dans son ensemble, jaugeant chaque nouvelle pierre de l’édifice à l’aune des précédentes. Difficile alors de balayer les craintes d’un assagissement lorsqu’on se remémore la radicalité des albums qui l’ont précédé. Et néanmoins, en calmant le jeu au fil de l’album pour terminer sur une note quasi ambient, ils se ménagent une nouvelle piste pour leur exploration sonore. Les multiples soubresauts occasionnés par les changements de rythme et de direction au fil de cet album feront quelquefois craindre une forme de recherche irrésolue, inachevée, comme s’ils s’étaient refusés à trier les options qui s’offraient à eux. Et il faudra de nombreuses écoutes avant de se rendre compte de la cohérence de ce disque.

Benoit Deuxant

 

FOUR GUITARS LIVE - XF717A

FOUR GUITARS

IMPORTANT RECORDS, 2006. Enregistrement 2001.

Où emprunter, détails...

4guitLe versant guitare de Sonic Youth (Ranaldo + Moore) flanqué d’un habituel comparse (Nels Cline, Wilco le jour et expérimentateur la nuit) et chapeauté d’un électronicien reconverti sur ce disque à la 6 cordes (Carlos Giffoni, déjà aperçu dans des prestations live des sus-mentionnés et 4 disques à la Médiathèque). Un long roulis guitaristique torsadé de distorsions savamment orchestré, dont la forme est calquée sur celle d’un drone mais dont la logique de développement (ou de déploiement) a plus à voir avec un mouvement de reptation (hésitation/poussée/ralentissement) qu’avec un processus d’accumulation ou de propagation d’ondes continues. La pièce a été capturée live en août 2001 et on reste soufflé devant la discrète mais réelle complémentarité de ces quatre guitaristes qui ordonnent, au milieu d’un chaos qu’ils ont eux-même soulevé, de fines et aléatoires structures (fractales?) rappelant les assemblages inouïs dont sont coutumiers les électroniciens d’avant garde.

Yannick Hustache

 

ANTHOLOGUES GENERALES

PERSIAN ELECTRONIC MUSIC (YESTERDAY AND TODAY 1966-2006) - X 672T

Où emprunter, détails...

Une anthologie par la force des choses, «Persian Electronic Music» se concentre en fait sur deux artistes: Alireza Mashayekhi et Ata Ebtekar. Pourquoi relier de facto ces deux artistes et les éditer ensemble sur un disque qui en devient ainsi double, au lieu de proposer un CD pour chacun? Si le lien est clair entre les deux et les comparaisons évidentes, la publication en double CD force peut-être un peu le trait. Il y a certes une histoire à raconter, un pont à travers le temps, des similitudes comme des différences, mais on peut se demander si le lien qui justifie cet accolage n’est pas un peu trop fatidique. Ceci étant dit, la publication de ce disque reste une très bonne chose pour les amateurs de musiques électroniques. Les artistes présentés sont tous deux fort surprenants, et l’existence même d’une scène électronique iranienne, fut-elle si underground, n’est pas la moindre des surprises.

Alireza Mashayekhi est né en 1940 à Téhéran. Pionnier de la musique moderne iranienne, il a passé 35 ans de sa vie à composer et faire jouer sa musique en Iran et dans le reste du monde. Ses pièces recouvrent plusieurs thématiques et plusieurs méthodes de travail, s’inspirant alternativement de la musique et de la culture persane, de la musique occidentale, ou de ses idéaux politiques marxistes-léninistes. Il fut l’un des compositeurs à la base de l’élaboration de la Musique Symphonique Perse, musique composée pour des ensembles d’instruments occidentaux, mais basée sur les mélodies et des airs du folklore traditionnel persan. Il poursuivit également des recherches en musique électronique et en informatique musicale, étudiant entre autres à Utrecht sous la direction de Gottfried Michael König.

Ata Ebtekar est lui né en 1972. Il se produit sous le nom de Sote, alias sous lequel il a publié plusieurs disques chez Dielectric/RLR, Spundae et surtout chez Warp qui a sorti le fort remarqué maxi « Electric Deaf » en 2002. Bien que s’inscrivant plutôt dans une lignée de musique électronique proche d’Autechre (la comparaison la plus facile), il est animé par la même volonté d’adapter les échelles et les modes des musiques persanes classique et traditionnelle à un contexte de musique électronique moderne.

Poursuivant une interrogation déjà amorcée par le label avec sa série « An Anthology Of Noise & Electronic Music », Sub Rosa présente donc ici deux artistes aux démarches parallèles malgré les années qui les séparent. Trente ans plus tard, les problématiques de la musique électronique ont changé radicalement. Le matériel utilisé s’est profondément transformé, passant de studios d’enregistrements remplis à ras bord de matériel encombrant à l’espace nomade du laptop. Les publics se sont déplacés également, passant d’une élite intéressée par l’avant-garde au public-niche des différentes formes populaires de musique électronique. Et malgré tout cela, les similitudes entre les deux compositeurs sont nombreuses: une même démarche de puiser leur inspiration dans la culture persane, une égale volonté de transférer celle-ci dans un contexte moderne, et, étrangement, jusqu’au son même de leurs pièces. Les pièces de Mashayekhi, élaborées entre 1966 et 1982, et celles de Ebtekar, datant de 2006, possèdent les mêmes inflexions persanes, mais aussi les mêmes tonalités électroniques dissonantes et voilées, le même enfermement un peu claustrophobique sur des nuances sombres et menaçantes. Des tranches de drones et de Noise qui, associées aux structures millénaires de la musique persane, rendent intemporelle la musique de ces deux compositeurs. Au final un disque inattendu dont la moindre contribution n’est pas de replacer Téhéran sur le planisphère des musiques électroniques.

Benoit Deuxant