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FAIRE UN DISQUE

patton

 

Début avril 2009, au surlendemain d'un concert à La Maroquinerie (Paris) et à la veille d'un autre concert au Beurschouwburg (Bruxelles), les frères Max et Sam Bodson précisent, autour d'une théière dans l'appartement du premier, les contours de cette conception entière et sans compromissions de la musique qu'on peut difficilement ne pas sentir à l'ouvrage dans leur inattendu disque de résurrection Hellénique chevaleresque récital. Une passion comme un héritage familial profondément enfoui puis remis en état d'excitation, il y a pas mal de temps, à l'âge de l'adolescence, par le passage d'un Discobus du côté de Virton…

- La première question part d'un truc un peu « bateau » qu'on doit, à mon avis, retrouver dans tout ce qui s'écrit ou se dit actuellement sur votre dernier disque Hellénique chevaleresque récital: la période longue - plus de huit ans - qui s'est écoulée entre votre disque précédent et celui-ci… Dans un premier temps, il y a un sous-entendu - qui est sans doute en partie vrai - selon lequel cette durée implique du temps disponible et donc, sans doute, moins de pression de la part d'un calendrier et une autre possibilité de créer sa musique à son rythme… Je ne sais pas si vous vous retrouvez là-dedans ou pas ?

- Max : « Mais je crois qu'au départ, on fonctionne un peu comme des amateurs. On ne travaille pas avec des calendriers ou avec des attentes de dates précises, de résultats obligatoires à un moment particulier. Et après avoir fait une série de morceaux et de disques sous une certaine forme, on s'est posé la question de savoir ce qu'on voulait faire ensuite. Quand un disque est fini, c'est quand même une période qui se termine. Je ne vois pas trop l'utilité de se répéter sur la forme que prend la musique »

- Sam : « Je pense que c'est un peu la conjonction de tout ce que tu as dit. C'est effectivement une question de disponibilité. Mais c'est une question musicale aussi, de ne pas se répéter, de prendre du temps pour évoluer… »

- Et d'éventuellement faire de la musique sans imaginer tout de suite que cela va nécessairement donner lieu à un disque…

- « Les morceaux qui sont sur ce disque, au moment où on les a composés, ce n'était pas nécessairement dans l'optique de faire un disque et de le sortir. Par contre, après, il y a un travail d'adaptation pour que ça fonctionne sur un disque. Il ne suffit pas de composer des morceaux et de les enregistrer. Ça ne fonctionne pas nécessairement bien »

- Max : « Ça, c'est une autre question: c'est plutôt la question du concert et du disque ou, en tout cas, de la musique dans la forme qu'elle a naturellement et de la forme qu'elle prend sur un disque - qui sont vraiment deux choses assez différentes. Nous, on essaye d'utiliser ça comme un moteur en fait. Utiliser un disque, ou un enregistrement, pour tenter des choses. Avec les voix, on a vraiment fait un travail par rapport à ça. Un travail qu'on n'aurait pas pu faire si on se considérait juste comme un groupe de scène qui entre en studio pour enregistrer ses morceaux en trois jours tel un « live », mais avec un bon son. Ce n'est pas comme ça qu'on a travaillé. Et donc ce qu'on a fait, ça demande du temps. Ça implique des essais dont sortent des choses qui fonctionnent et d'autres qui ne fonctionnent pas. Puis, il y a une partie des idées qui viennent en travaillant. En plus, on est hyperlents ! [rires] »

- Parce que vous êtes exigeants, non ? Vis-à-vis de la musique - de celle des autres et de la vôtre - et du son…

- « On vient d'une famille de musiciens et… »

- [rires] Tu es en train de griller une à une mes questions suivantes !

- « [rires]… Je suis en train de tout sortir, je te grille toutes tes cartes? Mais, donc, je pense que la qualité de la présentation d'un disque, ça a une valeur. Il y a une nécessité de contenu. Il faut vraiment avoir quelque chose à faire écouter, sinon ça n'a aucun intérêt »

- C'est en même temps assez décalé par rapport à toute une scène actuelle qui est dans l'accumulation et le fait de sortir dix mille CD-R par an, un peu « tout et n'importe quoi », le moindre concert, la moindre répétition…

- « Non, nous, on n'est pas du tout là-dedans. Parfois, j'aimerais bien essayer de faire autrement mais on en est incapables »

- Sinon, pour revenir à cette idée de temps long écoulé entre les deux disques, même si cette idée est juste dans son évidence, j'ai l'impression qu'elle véhicule aussi - e.a. via des gens, comme moi, qui écrivent sur la musique sans être musiciens - une idée implicite mais fausse selon laquelle un disque serait comme une vidange, comme une remise à zéro des compteurs… Comme si des artistes ou des musiciens - à la limite des cinéastes ou des écrivains - donnaient tout dans chaque création et comme si leur dernière création en date ne pouvait rien contenir en elle d'antérieur à leur création précédente… Comme si chacune de leurs sorties était comme une tranche de vie transposée en création qui irait de la date de la sortie précédente à celle de leur dernière en date…

- Sam : « En même temps, ce n'est pas faux non plus. Parce que faire un disque, ça prend tellement de temps. Puis s'enchaînent des concerts… Donc, parfois tu en arrives à une certaine saturation de la musique que tu as composée. Et alors, tu as tendance à vouloir passer à autre chose. Je ne vais pas dire « faire table rase », mais repartir sur une base qui soit différente. Mais, après, ce n'est pas pour ça qu'il n'y a rien d'accumulé, que rien de plus ancien ne ressort… »

- Max : « Moi, personnellement, j'adore les premiers disques des groupes. Et je pense que dans les premiers disques des groupes, ce que tu dis est vraiment valable, c'est-à-dire qu'on y retrouve tout ce qui les constitue - et qu'après, ce n'est plus tout à fait vrai. Pour moi… Jusque-là, je ne l'avais pas senti, mais je pense qu'il y a quand même une sorte de parcours circulaire. Il y a quand même un truc où on quitte ses racines en ne voulant plus en entendre parler… Puis, on y revient un petit peu… Puis, on oublie… Puis, on redécouvre… Et il y a un processus comme ça, je pense. [assez long silence] Mais, c'est clair que dans l'élaboration d'un disque, il y a quelque chose d'anti-naturel. Même si ça dépend peut-être de la sorte de musique: les gens qui sortent cent CD-R, ils n'ont peut-être pas ce genre de problèmes… Tant mieux pour eux ! »

- Dans un e-mail que l'un de vous deux m'a envoyé, il m'écrivait être content que La Médiathèque écrive sur votre nouvel album parce que quand vous habitiez du côté de Virton, le Discobus de La Médiathèque avait été un élément important de vos découvertes musicales à l'adolescence…

- « C'est clair ! Moi, j'ai découvert la musique grâce au Discobus. C'est aussi simple que ça »

- C'était vers quel âge?

- « Quatorze... Quinze / seize ans…? »

- Sam:  « Parce qu'il n'y avait rien d'autre, aussi »

- Max : « Parce qu'il n'y avait rien d'autre, oui. Quand tu viens d'un bled comme ça, tu fais de la musique. D'office… C'est le seul truc qui existe. Ou alors, tu fais du sport »

- Et vous n'écoutiez pas la radio?

- « La radio ? Qu'est-ce qu'on avait…? France Inter ? Bernard Lenoir ? Les Black Sessions ! [rires] »

- Et des disquaires ?

- « Quasiment pas. Des petits disquaires qui ne pouvaient certainement pas suivre des disques hors d'un carcan commercial évident. Ce qui n'était pas mal, non plus. Mais c'est comme ça [via le Discobus] qu'on a découvert… la «grande musique… [rires] »

« Grande musique » contre « grande musique »

- Et ça, ça venait se greffer à des éléments liés à cette famille de musiciens… Ou se greffer en rupture, peut-être, à cet âge-là…

- « Oui, clairement parce que c'est une famille de musiciens classiques… »

- Ce n’est pas la même « grande musique »!

- « Ce n’est pas la même grande musique. On n'a pas suivi la voie officielle. Il n'y avait pas de mal à ça. Mais, c'est marrant: étant né dans une famille où la musique a une importance, cette importance reste, mais c'est juste que tu recadres sur un autre domaine où tu crées une opposition mais dont la démarche est tout aussi sérieuse »

- Je vois ce que tu veux dire. Je me souviens aussi très bien de mon père écoutant très attentivement « La Tribune des critiques de disques » sur France Musique dans les années septante. Ça marque… [rires] Bon, on parlait tout à l'heure avec Sam des fausses informations qu'on peut lire sur Internet sur les groupes… Du coup, je ne sais pas si c'est vrai ou faux - j'imagine quand même plutôt « vrai »… - mais j'ai lu sur Internet que vous aviez suivi une école de jazz…

- Sam : « Ben non, ça, c'est faux ! [rires] »

- Bon, ben on peut déjà utiliser cette interview pour démentir cette affirmation ! C'est Philippe Koeune, le troisième musicien de l'époque de J.R. for Jaune-Rouge qui a suivi les cours d'une école de jazz, alors ?

- « Non, pas du tout! Même pas! Je ne sais pas d'où ça sort… Il y a peut-être des journalistes qui sont en mal d'inspiration… »

- Ce qui est clair, c'est qu'Internet facilite le copié/collé… Avec, par exemple, ces musiciens qui ont vingt-deux ans pendant quasi dix ans…

- Max : « Effectivement… On n'a plus vingt-deux ans ! »

La valeur scénographique du son

- Max, je voulais te poser quelques questions par rapport à tes autres activités en dehors de Patton qui tournent autour du son. D'abord par rapport à la scène - au théâtre et à la danse - : j'ai vu e.a. les photos d'une série de vêtements/costumes sonores/musicaux que tu avais construits pour un spectacle… Est-ce que cela n'a rien à voir avec le groupe ou bien y a-t-il quand même des liens qui se tissent…

- « Il n'y a pas tellement de liens qui se tissent parce que Patton c'est « Où on est libres », par contre, quand je travaille pour d'autres personnes, il y a un contexte très clair de gens qui viennent me chercher pour faire une bande-son pour leur spectacle. Je travaille pas mal pour la danse avec Thierry Smits, la Compagnie Thor et un groupe de théâtre qui s'appelle le Groupe Toc avec lesquels j'expérimente quelques idées. Mais j'utilise en fait très peu des outils que j'utiliserais pour notre propre musique. C'est quasi toujours de la musique électronique. Je travestis des matériaux sonores que je réutilise, que je transforme, que je remets sous forme musicale. Ce n’est pas du tout la même musique, ce n’est pas du tout orienté rock parce que je crois qu'ils ont un truc contre le rock dans le milieu de la danse… Les gens me choisissent pour ce que je sais faire et l'univers que j'apporte mais, dès le départ, mon intérêt c'est d'essayer de rendre le spectacle meilleur, d'amener quelque chose qui va nourrir le spectacle, qui va amener des idées, amener du mouvement ou un geste… Par exemple, en faisant que ça se passe sur la scène. Par exemple, pour les pièces de théâtre, je ne vais pas nécessairement créer une bande-son pour eux. Je vais plutôt créer un système qu'ils vont utiliser sur scène. Avec le groupe Toc, on a eu un spectacle où tous les sons étaient faits sur scène. Ça amenait une théâtralité. Ils faisaient [coup de poing sur la table] et au geste correspondait le processus mécanique qui faisait qu'on entendait le son amplifié de ce geste. Ça donne une valeur scénographique au son, en fait. Mais, étrangement, on ne retrouve pas trop ces choses-là dans Patton… »

- Même si je ne les ai pas entendus, mais juste vus sur le Net, ces sandales sonores et autres costumes musicaux, je voyais quand même un petit lien - qui est peut-être un peu tiré par les cheveux - dans le fait que sur scène pour pouvoir jouer plus à deux que ce que vous pourriez «normalement» jouer juste avec une batterie et une guitare, vous utilisez des sortes de prothèses sonores mais qui n’ont pas l’air rajoutées ou artificielles… Qui deviennent comme des sortes de prolongations quasi naturelles, organiques, de vos membres et qui donnent par exemple à Max l’occasion de jouer aux pieds des lignes de basse qui se rajoutent à son jeu de guitare…

- « Ce qu’on essaye de faire, c’est d’arriver à avoir une identité sonore bien particulière. Ce serait bien plus simple d’utiliser une simple guitare électrique et une batterie jouée aux baguettes: on pourrait jouer dans les festivals, ça serait facile… Comme on est un peu torturés et qu’on s’inflige un peu des… »

- Sam : « On a envie que la musique soit assez étoffée et qu’il y ait beaucoup de choses qui se passent en même temps. Personnellement, je me verrais plutôt mal jouer des trucs assez minimalistes où je fais tout le temps la même chose, avec un seul instrument. C’est personnel, bien sûr »

- Max : « Un instrument, c’est un peu limitatif. Quand tu joues de la guitare sèche, c’est tout de suite entendu comme de la folk. Ce qu’on aimerait c’est que notre musique ait un univers plus large que l’univers dans lequel se confine un instrument. Donc, on mélange des choses. Et, comme on est deux, il y a beaucoup de choses à faire ! »

Immédiateté sans nécessité de décodage

- Par rapport à la question que tu avais commencé à « griller » au début sur les rapports entre le disque et les concerts, j’ai l’impression que les concerts peuvent être un moyen idéal pour rentrer dans la musique que vous faites aujourd’hui pour ensuite mieux comprendre ou « rentrer » dans le disque… Parce que ce qui pourrait apparaître comme cérébral ou exagérément / artificiellement compliqué sur le disque, paraît tout d’un coup très organique, naturel, jouable en direct de manière très physique lors des concerts…

- Max : « Tant mieux »

- Sam : « C’est l’objectif: que cela ne sonne pas comme une musique… on va dire « intellectuelle », même si ce n’est pas le bon mot… Que ça ne sonne pas comme une musique « à décoder » : ça ne doit pas sonner comme ça. C’est du rock. Je ne dirais pas que ça doit être immédiat, mais ça doit être assez direct. Les concerts où on joue bien [rires], ça se passe comme ça: il n’y a pas de décodage, pas de réflexion sur la composition »

- Max : « On est plus intéressés par une impression globale. Je ne voudrais pas qu’on écoute la musique en cherchant à la loupe à décortiquer chacun des éléments. C’est un tout. Un tout fracturé, mais pas fracturé pour être redécodé dans l’autre sens. C’est une forme, comme ça. Un peu kaléidoscopique »

- Sam : « Ce n’est pas trop sérieux… »

- Max : « Sam, il n’aime pas les choses sérieuses [rires] »

- Et justement, Sam, toi tu as aussi d’autres projets sonores ou musicaux en dehors de Patton ?

- Sam : « Non, non ».

Trouver la forme sonore

- Ce qui me paraît quand même clair, c’est que s’il n’y a pas de rapports directs entre ce que tu fais pour le théâtre et la danse et ce que tu fais dans le cadre de Patton, il y en a quand même liés à ton attention pour le son. Par rapport à des gens qui pourraient faire plus ou moins des musiques proches où il peut y avoir une attention, d’une part, à la composition, aux mélodies, aux rythmiques et, d’autre part, aux textes, il me semble que vous rajoutez un troisième élément lié au son. Comment sonnent ces éléments ? Où sont-ils placés par rapport à un avant-plan ou un arrière-plan ?

- Sam : « C’est vrai que je ne suis pas intervenu par rapport aux influences sur notre musique de ce que Max fait de son côté, mais je trouve qu’il y en a: dans le son et dans certaines ambiances, un peu « théâtrales » qui à mon avis viennent quand même de là. Qui sont musicales parce qu’elles s’expriment par du son - mais qui sont aussi quasi visuelles… »

- Max : « Des images, tu veux dire… Des « images sonores » ? Peut-être que ce qui est commun à la manière dont on traite le son dans le groupe et par rapport à ce que je peux faire seul sur des matériaux scéniques, c’est que le travail pour la scène se base sur la durée et la gradation sonore des plans plus que sur quoi que ce soit d’autre… Par exemple pour la danse, un très petit matériau musical peut suffire s’il trouve sa forme sonore. Parfois on applique ça dans Patton: il peut y avoir des fragments dans les morceaux qui sont à dessein « un peu faibles » / « un peu forts ». C’est tout à fait là-dessus que ça travaille : des questions d’intensités qu’on n’entend peut-être pas si souvent dans les disques de rock »

- Ça me fait penser à quelque chose… Dans vos sets live récents, vous jouez régulièrement un morceau de Mississippi John Hurt; pour beaucoup de gens, cela suscite une série d’associations d’idées à une musique « primitive », aux craquements de vieux septante-huit tours, à une sorte d’idée implicite d’authenticité, etc. Or, je lisais récemment dans « Revue et Corrigée », un article qui expliquait par la technique comment le fait d’enregistrer cette musique avait impliqué très tôt, dès les années vingt, que certains musiciens et preneurs de sons ne tenaient pas compte des spécificités du micro (en gros le mettaient n’importe où et chantaient fort pour que ça passe) alors qu’au même moment, d’autres comprenaient que le micro devenait un instrument qui leur permettait de jouer sur du chuchoté, etc.

- « Les prises de son de ces disques - dont les premiers Mississippi John Hurt - sont super-bonnes. Moi je ne suis pas vraiment un fan des craquements, ce n’est pas ça qui m’intéresse. Mais quand j’écoute ces disques, j’entends très bien qu’il y a quelqu’un qui joue très bien et qui m’émeut par une certaine immédiateté. Les prises de son n’ont rien de « pourri ». Mississippi John Hurt, effectivement c’est un point de départ dans la musique qu’on fait aujourd’hui parce que c’est du blues - c’est quelque chose de carré, de droit, avec des éléments primaires - mais, contrairement à beaucoup d’autres bluesmen, il a aussi un côté enfantin, une voix beaucoup plus fluette. Robert Johnson c’est un peu pareil, il a presque une voix de femme. C’est un contraste que j’aime beaucoup. On essaye un petit peu d’avoir ce truc-là dans notre musique. »

interview et retranscription: Philippe Delvosalle

avril / mai 2009