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Earth

 

 

 

À l’origine, ce n'est même pas un jeu de mot sur le nom du groupe, mais la bonne quinzaine d'années d'histoire du groupe drone – doom (approximations francophones: bourdons et damnations) de Dylan Carlson peut s'aborder comme une métaphore - extrêmement accélérée et ramassée dans le temps - de l'histoire de notre planète. En 1991-1993, les deux disques telluriques « Extra – Capsular - Extraction » et « Earth 2 » remontent le temps jusqu'au Crétacé supérieur, lorsque la collision entre la plaque indienne et la plaque eurasienne faisait apparaître la chaîne de l'Himalaya. En six morceaux seulement - mais six longs morceaux, frôlant souvent la demi-heure - ces disques fondateurs transposent au niveau du son, la polémique qui opposait au XVIIe siècle les physiciens Christiaan Huyghens et Isaac Newton quant à la nature ondulatoire ou corpusculaire de la lumière. Les riffs de guitare radicalement ralentis, étirés et répétés ont l'air de suggérer une densification voire une matérialisation du son, de le rendre palpable et de provoquer un changement d'échelle qui nous permet en tant qu'auditeurs de nous retrouver comme en apesanteur au milieu de ces particules sonores microscopiques. Une sacrée expérience ! Comme dans la tectonique des plaques, une force lente, pas toujours perceptible au premier abord, mais capable de modeler des montagnes ! Une forme de retenue abondamment déclinée depuis par des groupes d'admirateurs tels que Sunn O))), Boris ou Asva parmi les plus charismatiques suiveurs.

Après neuf ans de pause à l'échelle de Earth, septante millions d'années d'activité géologique à l'échelle de la Terre, l'album de la renaissance « Hex or Printing in the Infernal Method » (2005) explore en « clairs-obscurs » des espaces certes sauvages et arides mais désormais marqués par le passage de l'homme. Voire marqués - au fer rouge - comme le splendide mais glaçant livret de photographies historiques qui accompagne le disque le montre explicitement, par les traces d'un génocide humain (Indiens d'Amérique) et animal (un homme pose sur un amoncellement gigantesque de quelques milliers de crânes de bisons). Le paysage n'est pas neutre, l'histoire est sanglante et la musique est plombée. S'éloignant de ses racines heavy metal, la musique explore pourtant de nouvelles sonorités, plus claires, moins distordues. Plus aérées surtout : il est laissé à chaque son, à chaque coup de butoir, conjugué ou solitaire, des guitares de Carlson et de la batterie de sa dame, le temps de partir au loin vers l'infini, de doucement s'éteindre de sa mort naturelle…

Après « Hibernaculum », un mini-album revisitant avec le son de « Hex… » quelques morceaux anciens, Earth revient avec « The Bees Made Honey in the Lion's Skull » à une musique dont ce ne sont pas juste les sonorités qui se sont éclairées mais aussi le propos, la tonalité émotionnelle du disque. Il y a toujours un crâne d'animal au centre de la composition, mais la vie a repris ses droits au milieu de cette irréfutable trace de mort: des abeilles se sont installées dans les orbites osseuses de la charogne, y ont façonné leurs alvéoles hexagonales et se sont mises à y produire du miel. Earth est redevenu un groupe et le couple Dylan Carlson-Adrienne Davies laisse de la place aux claviers (piano à queue, orgue Hammond, Wurlitzer…) et aux basses (basse électrique et contrebasse) de leurs musiciens de tournées - sans oublier le guitariste Bill Frisell sur trois morceaux. Pour la première fois dans la fabrication de leurs disques, les guitares de Carlson n'ont pas été enregistrées en premier lieu, mais en dernier. Et Adrienne Davies s'affirme, de plus en plus, comme deuxième gardienne du cœur et de ses pulsations:  « I've always noticed that it's hard to get your playing down towards where your heartbeat is… It's all about keeping your heartbeat down, for me » raconte-t-elle au webzine Pitchfork.

Dans un pays où Sarah Palin, colistière de John McCain aux élections présidentielles, affirme sans sourciller que les hommes et les dinosaures ont coexisté sur Terre il y a six mille ans, où le Pentagone privilégie des stratégies de la précipitation (commencer par dérouler une bonne série de tapis de bombes, puis seulement envisager d'éventuelles solutions diplomatiques), où Hollywood passe la narration cinématographique au hachoir, puis à la centrifugeuse, Dylan Carlson et les siens font figure de « sorciers du Temps lent » – donc de dissidents et de résistants implicites.

Philippe Delvosalle

octobre 2008

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