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CONSONNE, VOYELLE, CONSONNE, CONSONNE, CONSONNE… Mick Barr : Grammairien de la novlangue du post-metal

 

 

Malgré la légère simplification que cela implique, on aurait envie de tenter le rapprochement suivant: comme des instrumentistes issus du jazz et des musiques classiques contemporaines (ailleurs dans cette Sélec, les contrebassistes Barre Phillips en 1968 et John Eckhardt en 2008) ont testé par la pratique (d'abord, faire… puis faire le bilan, réfléchir) ce qu'il restait de leur musique - ou en quoi elle se transformait - une fois qu'ils se retrouvaient seuls au milieu de la scène ou du studio, ayant donné congé aux autres musiciens de leurs formations respectives, le guitariste Mick Barr semble s'interroger depuis une douzaine d'années sur ce qui se passe si la forme du solo de guitare, rock ou heavy metal, cesse de n'être qu'une simple parenthèse circonscrite dans le temps pour devenir la matière sonore principale, quasi unique, de morceaux ou de concerts de douze ou de cinquante minutes…

Derrière son visage doux et posé de chercheur universitaire, Mick Barr est un guitar hero américain mûri à l'origine dans les cercles heavy metal. Sous différentes identités (Crom-Tech, Orthrelm, Ocrilim, Octis…) correspondant essentiellement à une série de duos avec différents batteurs vivants ou électroniques (boîtes à rythmes), sa dextérité assez impressionnante lui permet donc de dilater à l'échelle de compositions de metal mutant jouant souvent la carte de la longue durée ce qui dans le metal mainstream n'est qu'une passade égotiste, un moment démonstratif, un effet de signature de quelques dizaines de secondes. Ce faisant, la fioriture devient structure, l'ornement devient motif, l'exception devient la règle… L'auditeur est désarçonné, les histoires qu'on lui racontait jusqu'alors se mordent la queue pour tirer vers l'abstraction, les rouages de l'écoulement du temps se grippent. « It's ambient music at 200 beats per minute » (Pitchfork). Les doigts de Mick Barr bougent trop vite pour que nos yeux puissent les suivre distinctement; même nos oreilles ont du mal à suivre. Des centaines, des milliers de notes sont projetées dans l'espace en d'hypnotiques spirales fractales. Entre les innombrables gouttelettes sonores et le nuage gris qu'elles forment, on ne sait d'abord plus trop sur quoi focaliser notre attention: le détail ou l'ensemble, le micro- ou le macroscopique, les subtiles variations ou la fausse immobilité, l'ultra célérité ou l'illusion de stagnation ?

Par ses côtés expérimentaux, d'une part, et par ses aspects virtuoses mis très en avant d'autre part, l'homme ne se fait pas que des amis, suspecté de branlette intello-expérimentale sur son flanc droit, de démonstration technique en roue libre sur son flanc gauche. Les « vrais » amateurs de metal se reporteront sur l'album éponyme de Krallice, son projet récent de « black math metal » en compagnie de Colin Marston et Lev Weinstein du groupe Behold… The Arctopus : les éructations gutturales y sont, l'inventivité polyrythmique aussi. Pour les autres (les autres auditeurs; les autres albums), si l'on ne se braque pas, si l'on s'abandonne à sa musique - qui si on lui résiste peut parfois s'avérer un peu éprouvante - Mick Barr, petit-fils rockeur et neveu frondeur de minimalistes comme Terry Riley ou Glenn Branca, produit étrangement du « vide » qui apaise, un certain sentiment « zen », par une esthétique de l'accumulation, de la surcharge et de la saturation. Une sorte de nouveau langage musical, construit sur de nouvelles combinaisons d'un alphabet existant; un peu comme pour ses titres de disques et de morceaux, il semble inventer une langue qui lui est propre : par exemple « Norildivoth Crallos / Lomrixth Nrthlin » ou « Iorxhscimtor » pour ne citer que deux titres d'albums d'Orthrelm. « For a long time, I didn't feel confortable expressing anything artistically with English. But words are necessary in the presentation, so I made up words that fit the mood to me. (...) 'Orthelm' is a kind of fusing of Tolkien's word 'Orthanc' and 'Realm' » (interview dans Plan B n°37 – septembre2008).

Philippe Delvosalle

octobre2008

 

 

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