À l’exact opposé du « tout à fond » qui comprime en peu de mots toute la rhétorique rock & roll, trois singularités méconnues – Red House Painters, Codeine et Labradford qui, dans un laps de temps déterminé (1992-1996) sont parties en sens contraire. Elles en sont revenues ou à peu près, mais nous, toujours pas !
Les cinquante et quelques années d’ancienneté du rock ont pas mal changé la donne musicale. Métronomes et sabliers jetés aux orties car devenus inutiles, constant recul des limites de l’audible (plus vite, plus fort, plus lourd) et une certaine complaisance dans l’excès feraient presque oublier que certaines (r)évolutions sont nées, dans le murmure et la ouate, loin de tout tic-tac égalisateur et régulateur.
Alors que le début des années 90 s’annonce propice aux orages tumultueux d’un rock guitares sur le retour (épiphénomènes successifs « grunge », punk à roulettes et nu-metal), paraît en catimini sur le prestigieux label 4AD (Dead Can Dance, The Pixies, bientôt séparés) « Down Colorful Hill », un disque à la langueur quasi insoutenable. L’album dépasse la quarantaine de minutes pour six morceaux, mais à l’exception d’une plage le pied à peine posé sur le plancher (« Lord Kill The Pain »), il déroule son spleen en spirale, au rythme d’une marée aux mouvements imperceptibles. Ils sont une petite fratrie – au hasard Swell, Idaho, Acetone – à voir la vie du sombre côté au travers de lunettes de soleil qui glacent l’atmosphère et font chuter les températures, mais Red House Painters le fait à la manière d’un Neil Young tout à la fois lyrique et cold wave: sens absolu du détail dernier, luxuriance invisible et emphase en pointillés ou laminée. L’homme continuera ses riches explorations du mal-être (drames familiaux en cascade, amours impossibles et une existence au quotidien vécue comme une traversée permanente du purgatoire) sur quelques disques aussi désolés que fascinants avant de muer en Sun Kil Moon, un frimas plus radieux, et de s’attaquer avec assiduité à l’exercice de la cover improbable. Ses versions glace de camp d’ACDC et Kiss, valent le détour
De même, si l’on place le « Spiderland » (1992) de Slint comme pierre d’angle du post/math/rock/slow/core (et Cie), on mésestime l’importance d’un trio dont la seule et médicamenteuse évocation suffit à annoncer le programme des (ré)jouissances: Codeine. Des Américains pas versés dans la joie de vivre certes, mais qui vont construire en deux disques («White Birch», «Frigid Stars»), un EP et une paire de singles, un rock qui comprime et retourne sa colère vers l’intérieur, une pop, effondrée sur elle-même et lancinante, qui n’en finit pas de ne pas démarrer et qui, même au pied du mur, pousse encore la tension d’un cran plus en avant ! Écouter Codeine revient à regarder les images au ralenti d’une catharsis qui ne produit pas ses effets, à attendre une explosion qui jamais ne survient, à opter sans appel pour la résignation comme mode d’existence. Avec ses guitares tranchantes mais sourdes (lo-fi oblige), ses vocaux au bord de l’extinction et ses rythmes hoquetants de tortue ferroviaire, Codeine est allé au-delà de la frustration, de la rage et de l’ennui. Il y a laissé sa peau, mais on le remercie de l’avoir fait à notre place!
Davantage proche des musiques de machines sans y avoir été totalement incorporé, le trio Labradford (USA itou) a également eu une durée de vie plus longue (début 1990-2002) et pondu six albums avant que ses membres ne se consacrent à d’autres activités musicales (Pan American et label Kranky…). Conçu comme un bathyscaphe d’exploration sensible, leur dispositif mêle voix (éthérées), basse, guitares et leur traitement synthétique réverbéré, associés à des sonorités électroniques dans des configurations qui relèvent de l’immersion des corps en milieu liquide avec effets d’apnée induits. Statique et suivant un mode ondulatoire dans sa propagation, ce (post) dub ambient de terres froides se meut autant sur lui-même que dans une direction parfois donnée (rythmiques ramenées au rang d’indices), fascine à la fois par son étrangeté familière et ses fortes capacités de rémanence introspective.
Si stopper la marche du temps reste impossible, ralentir son cours est à portée de manche !
YH
" Le Discobus 3 n'a pu circuler ce dimanche 12/2 et est en réparation ce lundi 13/2 : pas de stationnement à Ath, Antoing, Leuze et probablement Mouscron . .
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