On mesure d’ici la réaction de l’un ou l’autre. « C’est de la chanson française ce disque ? » dit un premier. « Ca à voir avec la musique pour les enfants ? » pousse courageusement un second. Et puis, fronçant le sourcil de celui qui se remémore vaguement quelque chose sans trop savoir d’où ça lui vient : « Merz, Merz, ce n’est pas un Anglais qui faisait de la pop ou de l’électro il y a des plombes de cela ? » interroge un troisième…
La réponse, pour peu qu’elle soit signifiante et que l’on accepte de se tirer tendrement par les cheveux, aurait bien un petit lien avec les trois propositions énoncées ci-dessus. Et en inversant l‘ordre d’arrivée de celles-ci, on dressera une rapide esquisse de Merz alias Conrad Lambert, un doux rêveur pas pressé pour un sou (3 albums en un peu moins de 10 ans, c’est presque du travail de dilettante), qui fait de la pop avec des machines mais pas seulement, et qui instille tellement de sa singularité d’humain dans ses textures électroniques qu’on serait tenté de replacer Kraftwerk dans la généalogie de la soul music !
« Moi et mon Camion » ferait un merveilleux intitulé pour un bouquin à destination de nos chères têtes (blondes?), ainsi d’ailleurs qu’un titre tout à fait acceptable à l’un de ses innombrables livres qui reviennent sur l’essentielle part d’enfance qui survit en chacun de leur auteur, avec toutes les déclinaisons imaginables de l’utilitaire à quatre roues en guise de bruyante madeleine de Proust.
Mais trêve de polémiques franchouillardes pré ou post eurovisionnesques, pas plus que Conrad Lambert ne met en avant ses probables origines hexagonales, l’explication, presque triviale de l’origine francophone de « Moi et mon Camion » est à rechercher sur l’enseigne d’une société de transport à laquelle notre homme a confié son déménagement.
La belle affaire, quand on sait que Merz ne reste jamais en place très longtemps, la Suisse constituant le point d’arrêt momentané de l’Anglais, après que la Hongrie et la Mongolie aient été dernièrement biffées sur la mappemonde de ses lieux de villégiature transitoires. Mais gare aux déductions simplistes qui tenteraient de relier, même par des pointillés espacés, les (supposées) empreintes musicales locales propres à chacun de ses arrêts à ses précieux travaux. Merz ne se départit à aucun moment d’une mélancolie toute Britannique, celle-là même qui de Nick Drake à David Sylvian, cultive élégance et raffinement, lucidité et détermination, mais demeure en bout de course le très incertain sauf-conduit d’une sortie de la purée de pois existentielle vers l’éclaircie.
Qu’elle s’articule à une armature folk ou repose sur des articulations électroniques, la pop de Conrad Lambert porte en elle l’aveu tacite de défaite d’une variété de qualité à investir encore la sphère dite du « grand public ». Les chansons regorgent d’apparats mélodiques mais ceux-ci refusent de se déployer au-delà des bornes de l’implicite. La voix se sublime dans l’épure et excelle dans le nuancier des sentiments mêlés et le compte-rendu des plus infimes variations du spleen, mais se cabre à la seule idée de s’adresser d’un bloc à l’anonymat d’une foule. Ce n’est pas aujourd’hui que Merz composera l’hymne officiel de la coupe du monde de football pour son pays et ses chansons se sentiront bien plus à l’aise dans l’intimité des jardins secrets que dans la joyeuse ferveur d’un karaoké !
Mais il ne faudrait pas confondre timidité ou pire couardise avec réserve ou retenue car, sous l’infinie douceur de leurs contours et la rondeur de leurs arrangements, les dix titres de « Moi et mon Camion » font valoir une profondeur de champ rarement atteinte, des fondations qui à l’exemple de certains travaux architecturaux récents ont gagné en épure et en fluidité ce qu’ils ont cédé en masses et volumes.
Et puis si Conrad Lambert ne contribue pas à inonder ce pauvre marché du disque de ses productions, il n’épargne pas ses discrets mais nombreux efforts sur ceux des autres (et les tournées, c’est pas de refus non plus!). Et ces « assistés reconnaissants » de rendre la pareille sur une plaque qui vit des membres de The Earlies, Goldfrapp et même de Portishead (le batteur) se pencher au-dessus de son berceau. Chacun à son tour probablement, tant on reconnaît la silhouette à peine floutée de leur géniteur derrière le plus petit détail, la plus discrète inflexion, le plus (in)signifiant agencement…
Alors oui, cet été, on attendra encore longtemps le dénouement final d’un hypothétique film capable de supporter le « pitch » de « Malcolm ». Quel contrée choisir afin de surprendre un coucher de soleil qui égale en majesté les accords étincelants de lumière rasante de « Silver Moon Ladders » ? Quelle promenade dénicher pour épuiser de ses pas la colère feutrée de « Presume Too Much » ? Avec quels amis se fâcher pour être en droit de leur balancer « Call Me » (qui n’est pas une reprise de tante Blondie) au moment de se rabibocher ? Avec quelle boisson s’enivrer au trip du matin levant (« Shun (Sad Eyed Days) » quand les yeux et les étoiles mourantes gigotent de concert ? Enfin quelles décisives ou banales rencontres à faire, ou encore histoires à réinventer pour s’oublier et tirer le bilan de ses certitudes vacillantes dans un final (le binôme « No Bells Left To Chime », « The First & Last Waltz ») à la quiétude quasi pastorale ?
Une chose est acquise cependant, c’est le nom de la société qui donnera un cachet inédit à cette transhumance estivale: ce sera « Moi et mon Camion » !
Mon disque de variété à moi.
Yannick Hustache
" Le Discobus 3 n'a pu circuler ce dimanche 12/2 et est en réparation ce lundi 13/2 : pas de stationnement à Ath, Antoing, Leuze et probablement Mouscron . .
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