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Obscure Tape Music of Japan (Omega Point archival series)

Une série de huit CD (jusqu’ici) consacrée à la musique électronique japonaise des années 60 et 70. Au travers de compositions rares de Joji Yuasa, Makoto Moroi, Kuniharu Akiyama et Toshi Ichiyanagi, la collection reflète une période exceptionnellement importante et fertile pour la musique électronique que l’on commence à peine à redécouvrir.

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Si les pionniers et les pères fondateurs du genre aux États-Unis et en Europe (de David Tudor à Pierre Henry, la liste est longue) ont récemment été célébrés et réédités comme il se doit (pour la plupart), ce n’était pas encore le cas pour leurs homologues japonais. Confrontés à cette époque comme partout ailleurs à une ère nouvelle pour la musique et à des défis (technologiques comme musicaux) prodigieusement enthousiasmants, les compositeurs japonais ont répondu avec la même fougue et créé un répertoire extraordinairement diversifié et novateur. Ils ont de plus cherché à combiner les nouvelles approches du matériau musical apportées par les développements de la musique concrète, puis électroacoustique, avec l’évolution de l’électronique, tout en y ajoutant une touche particulière issue de leur contexte japonais. C’est en effet une époque de confrontation entre la musique classique occidentale et la musique classique traditionnelle japonaise. Plusieurs compositeurs venaient de déclencher un renouveau de la musique traditionnelle japonaise et tentaient de créer une forme hybride de musique contemporaine incorporant des instruments et des inflexions japonaises. Cette musique, baptisée gendai hogaku, fut principalement soutenue par des compositeurs comme Toru Takemitsu et Somei Satoh. Elle fut grandement popularisée par le cinéma, Takemitsu ayant composé une très grande quantité de musiques de films tels que Ran d'Akira Kurosawa, Kwaidan de Masaki Kobayashi, et L'Empire de la passion de Nagisa Oshima. C’est encore Takemitsu qui fondera en 1951, avec d’autres compositeurs comme Joji Yuasa, le Jikken Kobo, atelier de musique expérimentale. C’est là que seront expérimentées de nouvelles directions musicales, de nouvelles techniques, intégrant les bases de la «Tape music» ou musique concrète et les premiers usages du studio comme instrument. C’est en effet la grande rupture de cette musique avec celles qui l’ont précédée: la musique, de sa composition à son interprétation, se déroule dans un milieu expérimental devant permettre au compositeur un contrôle total de la production.

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Quelques années plus tard, dans les années 60, les collaborations et les mouvements vont encore s’intensifier. On verra notamment la formation du Group Ongaku de Tokyo, du groupe de compositeurs « TranSonic » qui rassembleront Kuniharu Akiyama, Toshi Ichiyanagi, Joji Yuasa, Takehisa Kosugi, Matsudaïra, Takemitsu et Chieko Shiomi. Le Sogetsu Art Center deviendra à cette époque un lieu de rencontre entre artistes occidentaux et artistes japonais. On pourra y croiser John Cage, Merce Cunningham, Sam Francis, Tinguely, Jasper Johns… Beaucoup de ces artistes apporteront avec eux une fascination pour la culture classique du Japon, alors que les artistes japonais, de leur côté, désiraient s’en éloigner de plus en plus, comme d’un anachronisme encombrant. Un difficile équilibre s’installera entre les défenseurs de cette culture classique, parmi lesquels l’écrivain Yukio Mishima, et les tenants de l’avant-garde comme le groupe Fluxus japonais. Ce « groupe » informel qui rassemblait les plasticiens Yamaguchi Katsuhiro et Yôko Ono, les musiciens Kuniharu Akiyama et Toshi Ichiyanagi, entre autres, va multiplier les performances et les happenings. Dans l’esprit de décloisonnement de l’époque, ces performances seront des événements multimédias, occasions de collaboration entre différents genres artistiques. Pendant quelques années, à partir de 1965, quelques lieux, le Sogetsu Art Center ou la Galerie Crystal de Ginza, seront le théâtre de nombreuses expérimentations et innovations. En sortiront le théâtre de marionnettes expérimental d’Hitomi-Za, les films expérimentaux de Toshio Matsumoto ou de Shuji Terayama (« l’Empereur Tomato Ketchup »), la danse Butô de Tatsumi Hijikata, les œuvres graphiques de Tadanori Yokô, etc. Un grand moment de l’époque sera également l’exposition universelle de 1970, qui se tiendra alors à Osaka, et qui attirera plus de 64millions de visiteurs. À cette occasion, le gouvernement japonais commanditera un grand nombre d’œuvres d’avant-garde tant dans les arts plastiques ou la musique qu’en art informatique ou en vidéo, genres tout nouveaux pour l’époque qui permettaient de mettre en avant les avancées technologiques des industries japonaises. Beaucoup de ces investissements resteront sans suite après l’exposition, mais pour beaucoup d’artistes, celle-ci fut l’occasion de se confronter à un public extraordinairement nombreux et non-averti, ce qui ne sera pas sans influence sur l’évolution de leur conception de l'art. (sur Fluxus et l’expo 70, voir également l’article consacré à Yamaguchi Katsuhiro par Christophe Charles sur Leonardo-online)

1La collection « Obscure Tape Music » est un reflet fidèle de l’effervescence artistique de cette époque et de cette volonté de dialogue intergenres. Une grande partie des volumes déjà parus nous montre des œuvres créées par des musiciens en collaboration avec d’autres médiums. On y retrouve les compositions de Joji Yuasa pour le théâtre (volume4), pour les films de Toshio Matsumoto (volume7), pour le théâtre de marionnettes de Hitomi-Za (volume2). Le volume8 présente une œuvre de Toshi Ichiyanagi en collaboration avec le peintre Sadamasa Motonaga, et le volume5, une pièce composée à partir du son d’une sculpture de Jean Tinguely, ainsi qu’une installation sonore destinée à habiter un étage de la « Tour du Soleil », (voir ci-contre) monument géant créé pour l’expo universelle d’Osaka en 1970. Le volume3 consiste en une pièce radiophonique créée par Makoto Moroi en collaboration avec l’écrivain Kôbô Abe. Enrichies par ces contributions fertiles, les musiques électroniques et électroacoustiques feront un grand bond en avant. Elles associeront modernisme, technologie tout en proposant une vision différente de leurs équivalents occidentaux. C’est sans doute un des grands intérêts de cette collection d’ajouter au patrimoine de la musique concrète des visions décentrées, ajoutant des éléments proprement japonais à leur répertoire. C’est le cas des compositions expérimentales de Joji Yuasa qui, comme l’avait fait Toru Takemitsu pour la musique instrumentale, introduira des « ingrédients » japonais dans ses compositions, comme le chant de trois acteurs de théâtre nô, dans « Aoi no Ue » (repris dans le volume1 de la série) ou le son du shakukachi, la flûte japonaise, dans « Oen » (repris sur le volume4). Ses pièces auront généralement le même minimalisme austère que l’on peut trouver dans le théâtre nô.

Mais ces éléments « locaux » ne prennent jamais le pas sur la volonté d’avant-gardisme. Un avant-gardisme farouche quelquefois obtenu par des procédés qui peuvent sembler aujourd’hui un peu évidents, mais comme le dira plus tard Joji Yuasa: « La musique sur bande était un genre totalement inconnu à l’époque. Le simple fait de retourner un son, d’en changer la vitesse ou d’y ajouter un écho, était entièrement nouveau à nos oreilles ». Quelques années plus tard, l’électronique s’est propagée à toutes les musiques populaires, jusqu’à en devenir une composante incontournable. La musique concrète et ses dérivés ont acquis depuis leurs lettres de noblesse et ont débordé de leur cadre jusqu’à influencer la musique industrielle, puis la musique expérimentale jusqu’à la techno et le hip-hop. Quand ils imaginent les pièces qui composent les disques de cette collection « obscure tape music », Joji Yuasa, Makoto Moroi, Kuniharu Akiyama et Toshi Ichiyanagi ont tout à inventer. Ils font œuvre de pionniers, de défricheurs. Tout est alors possible puisque rien ou si peu n’a été fait dans leur domaine. C’est un peu de cette liberté, de cette audace que l’on retrouve à l’écoute de cette série.

Vol. 1 - JOJI YUASA « Aoi no Ue »
Vol. 2 -  JOJI YUASA / KUNIHARU AKIYAMA « Music for Puppet Theatre of HITOMI-ZA »
Vol. 3 - MAKOTO MOROI + KOUBOU ABE Music Drama « Akai Mayu » (A Red Cocoon)
Vol. 4 - JOJI YUASA « Music for Theatrical Drama » - XY931A
Vol. 5 - TOSHI ICHIYANAGI « Music for Tinguely » + « Music for Living Space » - UI0960
Vol. 6 - KUNIHARU AKIYAMA « Tape Works of Kuniharu Akiyama »
Vol. 7 - JOJI YUASA « Music for Experimental Films » pour les films de Toshio Matsumoto
Vol. 8 - TOSHI ICHIYANAGI « Live Performance - Electronic Field » - UI0961

Benoît Deuxant

 

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