En grossissant le trait, on peut dire qu'en rock comme ailleurs (dans le commerce?), il y a des logos ou labels presque anonymes qui ne renvoient pas à grand-chose de précis si ce n'est à une faible balise dans l'inconscient collectif, et d'autres qui deviennent au fil du temps les indicateurs presque fétichistes d'albums auxquels s'attacher, de groupes qui se conjuguent encore au singulier, toujours au premier rang des candidats coups de cœur.
Et qu'est-ce qui peut bien motiver quelques jeunes gens à monter un label loin des foyers de culture recensés, qui ne les fera sans doute jamais vivre, mais où chaque disque compte ?
Tentative de réponse avec Hélio P.Camacho d'Own Records, microstructure basée au Grand-Duché de Luxembourg.
Pourrais-tu me tracer l'historique d'Own Records ?
Hélio P.Camacho : « Own est né en 2000 en même temps que Matamore, fondé par trois gars du Luxembourg qui jouaient dans des groupes locaux. Il n'existait alors ici aucune structure et Own devait servir à publier leurs projets. À l’époque, j'étais étudiant à Liège et je les connaissais, mais j'étais déjà impliqué dans un groupe et dans les débuts de Matamore qui s'est monté autour de personnes comme Didier Goudeseune, Maxime Lê Hung, Michaël Demeyere du Rhâââ Lovely et de moi-même. Own sortait essentiellement des CD-R et a fait paraître mes premières démos (Songs From Safara) en co-release avec le Collectif Jaune Orange qui démarrait aussi ses activités. Petit à petit, les membres fondateurs sont partis alors que j'entrais à Own en même temps que Valentin Sanchez. Nous en sommes en quelque sorte le noyau depuis ce moment même si récemment, nous avons intégré Émile qui est philosophe et journaliste. Des gens qui aiment la musique, on en trouve partout, mais des gens avec qui tu partages une sensibilité commune et à qui tu peux te fier, qui peuvent s'investir sur le long terme, c'est bien plus rare.
Depuis 2004, on travaille avec des groupes professionnels et internationaux parce qu'on trouvait que les locaux n'étaient pas prêts pour le grand saut et à renoncer à un certain confort. Depuis 2000, on avait réussi à construire des choses, à trouver une distribution et via Matamore, nous disposions d'une belle liste de contacts et de partenaires. On s'est jeté à l'eau, lorsque Gegor Samsa, dont je connaissais le leader depuis longtemps, s'est retrouvé sans label à l'aube d'une tournée européenne. On a assuré le booking et le suivi de la tournée pour que le groupe ne perde rien dans l'affaire. Depuis, on a sorti une dizaine de disques, dont trois de Gregor Samsa. On n’a travaillé jusqu'ici qu'avec des Américains parce qu'ils ont rempli toutes les conditions pour qu'on les sorte. On adore ce qu'ils font, ils sont toujours prêts à aller au charbon et n'ont pas ce côté sophistiqué (des groupes british) qui peut court-circuiter les relations pour un rien.
En 2009, on devrait concrétiser notre premier projet de collaboration européenne. »
Comment vous organisez-vous pour la gestion du label. Vous n'en vivez pas. Cette activité «annexe» n'est-elle parfois pas trop lourde à assumer?
HPC : « On n'en vit absolument pas. Via des groupes comme Gregor Samsa ou 31 Knots, on rentre dans nos frais et on paye le suivant. Dans le meilleur des cas, on engrange un peu d'argent, mais pour des disques un peu moins accessibles (Worrytrain, Six Twilights), on en perd. Faut bien doser et garder en tête qu'un vrai label indépendant qui marche, c'est plutôt rare. Fondés avant l'ère du numérique, Touch & Go ou Domino vivent de leur catalogue, mais pour les autres, c'est extrêmement difficile. On arrive à tenir de sorte que ça s'autofinance, même si, de temps en temps, on doit injecter de l'argent frais dans Own Records. On tient aussi à garder notre indépendance quand les groupes commencent à bien marcher. Pas par intellectualisme borné, mais par notre petit côté romantique assumé.
Quand j'étais étudiant, mes activités extrascolaires me prenaient plus de temps que mes études. Rentré dans la vie active, j'ai dû renoncer à certaines choses, mais sans jeter le label aux oubliettes. J'ai fait science-politique, mais j'ai réalisé assez tôt que certains jobs n'étaient pas pour moi et je travaille comme conseiller juridique dans un syndicat. Il me fallait un boulot qui me plaise un minimum. D'autre part, je ne souhaiterais dépendre économiquement ni du label, ni de ma musique. Maintenant, j'arrive à un certain équilibre et si je continue, c'est parce que ça me plaît un minimum.
Valentin Sanchez a longtemps travaillé pour une banque. Mais à la fin de son congé parental (à la naissance de son premier enfant), il a décidé de ne plus y retourner et consacre désormais son temps entre Own Records et une agence de booking, 5ive Roses (http://fiverosespress.net/) basée en Italie. C’est un choix de vie qui n’est pas le plus facile, d’autant que nous sommes tous les deux issus d’un milieu ouvrier et que l’on ne peut se reposer que sur nos propres forces. Mais tant que nos activités nous permettent de vivre décemment, c’est OK. »
Mais comment s'établissent les contacts avec les groupes?
HPC : « Une partie de la réponse vient déjà de la musique elle-même. Comment dénicher les groupes, c'est la partie que je préfère. Tomber sur quelque chose d'excitant, en détecter le potentiel et éventuellement les affinités communes, indépendamment du style de musique. Je préfère l'éclectisme Domino au style plus attendu de Dischord (label de feu Fugazi), même si j'ai beaucoup de respect pour eux. Chez Domino la cohérence du catalogue se lit davantage entre les lignes et on sent à chaque fois une attirance vers quelque chose de particulier, d'unique. Défricher, dans Matamore, je ne faisais que ça. Je dois une fière chandelle à Didier Goudeseune pour pas mal de découvertes, tandis que d’autres noms sont sortis via des forums participatifs. De fil en aiguille, ça finit par créer une véritable communauté.
Seconde étape, il faut que le groupe et le label aient des affinités communes et que le planning le permette. Par la musique, on peut déjà s’apercevoir du genre de type qui est derrière. Pas besoin d’être expert en psychologie pour comprendre certaines choses entre deux mails ou deux coups de fil. On n’est pas très fort au niveau marketing ou logistique, mais dans le choix des groupes, je ne crois pas que l’on se soit trompé. Ce sont à chaque fois des rencontres, des échanges, des liens… en résumé, l’aspect humain des choses.
Je crois vraiment à la différence entre divertissement et culture. L’idée d’un produit culturel, à partir du moment où il y a une valeur ajoutée ne me déplaît pas, mais je reste intimement (ou naïvement) persuadé que la culture a le pouvoir de changer une vie. Un livre ou un disque, s’il te tombe dans les mains au bon moment et que tu es prêt à en assumer le coût peut devenir révolutionnaire, au sens où il y a un avant et un après. Une expérience qui en un sens, a le pouvoir de déterminer le reste d’une existence. »
Comment s’organise la distribution ?
HPC : « On a mis des années à avoir des partenaires décents. On a ramé tant c’est difficile, mais maintenant, on n’est plus en droit de se plaindre. Notre distributeur allemand fait du bon boulot parce qu’un type a flashé sur nous. En France, c’est Differ-Ant. Pour la Belgique, on n’était pas très content de Bang et on bosse désormais avec Konkurrent! On n’a pas l’habitude d’avoir sa langue en poche, quitte à être snobé comme ici parfois au Luxembourg où tout le monde se connaît. On ne veut pas être un nom sur une liste juste pour augmenter les chances d’en vendre plus. On est aussi distribué en Australie, en Pologne, au Japon. Les choses ont tendance à s’équilibrer. Bexar Bexar va mieux marcher au Japon qu’en Europe, etc.
Si je devais choisir un album parmi tous, ce serait certainement «Tropism» de Bexar Bexar (album du mois à la Médiathèque en septembre 2007). Il n’existait qu’à l’état de support MP3. C’est le projet de Brian, le boss de Western Vynil (http://westernvinyl.com/links.htm). Il ne comptait même pas le sortir lui-même car il réinvestit son argent dans les groupes de son label! Ça a été une joie pour nous de le faire. »
Pourrais-tu me dire quelques mots de Dust Dive, le premier groupe d’Own à être passé par ma platine ?
HPC : « Dust Dive est peut-être le groupe qui vend le moins, mais ce sont des gens très précieux, extraordinaires à tout niveau. Le premier n’a pas très bien marché mais on n’a pas hésité à sortir le second, même si on n’a pas été payé en retour en regard du temps et de l’énergie investis. Ils incarnent en quelque sorte la musique anti-cool. »
Vu de Belgique, on dirait qu’il se passe enfin quelque chose au Grand-Duché, tant au niveau des salles de concert que des groupes? Quel regard portes-tu sur le Luxembourg culturel (rock) avec des groupes comme Torpid (noise à la Shellac), La Fa Connected (rock fugazien) ou encore Mutiny On The Bounty (emo rock)?
HPC : « Je suis d’origine portugaise mais je suis né ici. Je suis très critique vis-à-vis de la scène. Si tu rapportes le nombre de groupes à la population totale du pays et que tu compares ce taux avec l’Islande, ça reste aux limites du ridicule. Il y a bien des choses, mais trop de merde, aucune putain d’identité. En Islande, on retrouve une scène électronique, des réalisateurs, des groupes guitares, Björk et Sigur Rós… Quelque chose d’unique qui vient de là-bas et qui fait défaut au Luxembourg. Tous ces groupes, je les connais personnellement, mais je ne vois rien sur le long terme qui « résiste », développe quelque chose qui lui est propre. Même les trucs intéressants restent trop influencés.
C'est mieux qu'il y a dix ans où c'était le désert, il y a effectivement une scène, un endroit comme le « Déclic » qui fait du boulot, mais quand on avait la possibilité de faire jouer Mogwai (au moment du premier disque), on n'a trouvé personne, surtout pas l'Atelier qui fonctionne à la hype. Le problème de base reste l'absence d'identité. »
Si tu avais la possibilité de signer un coup de cœur sans contrainte aucune. Qui aimerais-tu signer sur Own Records ?
HPC : « Ce serait un indie band américain, Carissa's Wierd (référence XC095J), qui n'existe plus, mais que je considère comme essentiel. Si je pouvais faire de la magie, ils se reformeraient et feraient leur album ici. Deux de ses membres jouent dans Band Of Horses, mais je les trouve infiniment moins forts. Évidemment, j'aurais aimé sortir les premiers Elliott Smith. »
Own Records à la Médiathèque :
Quelques groupes grand-ducaux :
Yannick Hustache
" Le Discobus 3 n'a pu circuler ce dimanche 12/2 et est en réparation ce lundi 13/2 : pas de stationnement à Ath et Antoing. Merci de votre compréhension.
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