sur les écrivains belges de langue française

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William Cliff (1946)

"William Cliff, poëte"

TA1621

Production: Qwazi qWazi filM - Arte-Belgique - RTBF - C.B.A. - Réalisation: Gérard Preszow - Durée: 45' - Couleur

Faire entendre la poésie de William Cliff et faire en sorte que cette poésie pétrie de formes classiques finisse par sonner naturelle aux oreilles du spectateur, c'est le but de "William Cliff, poëte". (G. Preszow)

Pour l'orthographe du mot "poëte" dans le titre, il faut y voir un hommage à la manière dont Baudelaire écrivait ce mot. Et s'il y a chez Cliff du Villon, du Ferrater, du Gil de Biedma et de nombreux poètes anglo-saxons, il y a bien sûr du Baudelaire. (G. Preszow)

Commentaire

    Nous avons laissé au réalisateur, Gérard Preszow, le soin d'expliquer lui-même comment il a conçu son film. Au spectateur-lecteur de juger s'il partage cette "analyse" et si le réalisateur a réussi à communiquer les idées qu'il développe, sur le cinéma et son rapport à l'écrit notamment, dans le texte qui suit:

Gérard Preszow raconte:

L'image est conçue pour s'effacer devant la langue. En prenant Cliff comme son propre lecteur, en le calant dans son fauteuil pratiquement de bout en bout du film, il s'agit de presque l'oublier pour qu'advienne cette parole à la fois si intime et si concrète. C'est le chemin inverse qu'aurait eu à faire un acteur lisant ces mêmes textes: son rôle consistant alors à lever un visage dans l'imaginaire du spectateur.

Poésie narrative, elle permet au film de se dérouler de lui-même, sans intervention extérieure. Partant de textes autobiographiques, il glisse vers la biographie d'un autre, celle de Conrad Detrez. Mais que Cliff parle de lui-même ou d'un autre, on s'apercevra d'autant plus que c'est avant tout une voix seule et unique qui s'élève à l'écran.

Les images qui enveloppent les séquences de lecture disent un rapport au livre, à l'écrit, à des formes de transmission ou de destruction. A sa force comme à sa fragilité. C'est ainsi qu'apparaissent tour à tour un enfant, des traducteurs (espagnol, flamand, yiddish, catalan, arabe, une traductrice gestuelle), un chanteur (Arno). Tous reprennent un même poème qui est une prière à la vierge.

Comme tout poème, sans doute, une invocation:

"Sainte Mère de Jésus toi qu'on a
inlassablement invoquée au long
des longs siècles de chrétienté tu n'as
pas été sourde à ce petit wallon
quand sa prière humble vers toi s'allon-
geait à travers une enfance martyre
Dame du Ciel reine des souvenirs
accueille-le dans ton coeur innombrable
et qu'il y trouve une eau meilleure à boire
que celle bue au moment de mourir"

William Cliff, Conrad Detrez, 1990

Au sortir du film, je reste intrigué par la poésie, par la poésie de William Cliff plus encore. Le film l'a grandi à mes yeux.

Pendant trois années, j'ai fréquenté les "lundis de William". Il s'agissait d'un petit cénacle littéraire que Cliff réunissait autour de lui, dans son appartement bruxellois, chaque lundi de 5 à 7.

De ces "lundis" me sont restés une image et un son. De la sorte, j'ai pu assister à la fabrication de semaine en semaine de son "Conrad Detrez".

Me préparant à réaliser le film, je me débattais avec cette image: "tu ne peux quand même pas faire un film à partir d'une seule image, William assis dans le fauteuil de sa cuisine en train de lire?".

Mais pourquoi me le serais-je interdit, quel pouvoir me l'interdisait puisque telle était l'image qui me poursuivait obstinément? Le cinéma n'est-ce pas de l'image et du son inscrits dans le temps?

C'est (donc) de cette image que je suis parti. Et cette image m'a interrogé à son tour. Comment un corps peut-il produire un sens en produisant à tel point cette musicalité de la langue? Comment rester du côté du "plaisir du texte", en séjournant à la fois dans la banalité des jours et dans la réjouissance absolue de l'oralité? Telle est l'alchimie de William Cliff.

Cette image de William Cliff lisant, je l'ai enfermée dans son appartement. Pas pour l'anecdote, mais parce qu'il y a un lien entre être au plus près du corps qui produit ce chant poétique, et ces murs qui vivent et pourrissent comme un organisme vivant. Le reste du poète n'est pas plus important que la vie de tout un chacun; ses mots en disent assez et c'est cela que nous attendons du poète, qu'il fasse de la poésie qui nous touche avec le sort que nous partageons. Son corps est sa fabrique. Il fallait que l'image comprime, et les murs et le corps, qu'elle concourre à enserrer le visage pour en faire sortir les mots et que ces mots, à leur tour, fassent oublier l'image. L'image récurrente de William est là pour le faire oublier. Qu'il ne reste à l'oreille qu'une pure parole et, peut-être, que le spectateur ferme les yeux...

William enfermé, je pouvais me permettre d'aller dehors avec des images faites d'un certain nombre de rapports à l'écrit: la transmission (par le poème, mis en chanson par Arno, par un enfant, par des traductions), la fragilité (le pilon: détruire coûte moins cher que stocker, la sculpture quasi abstraite de Philippe Vindal donnant le sentiment d'une bibliothèque brûlée).

Sans doute dira-t-on du film: "quelle gueule ce William, quelle voix". Mais c'est précisément la raison pour laquelle j'ai fait ce film ainsi. De la même façon qu'il n'y a nul besoin d'interviews, de commentaires ou que sais-je encore: la poésie de Cliff est narrative et suffit à faire évoluer le récit, à faire en sorte que le film se déroule de lui-même.

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