sur les écrivains belges de langue française

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Jacqueline Harpman

La plume et le divan

TA4431

Production: R.T.B.F., En Toutes Lettres - 6/12/1996 - Réalisation: Marianne Sluszny, Jean-Marie Deconinck - Durée: 41' - Couleur

L'émission est un portrait intimiste de Jacqueline Harpman, écrivaine et psychanalyste vivant à Bruxelles. Elle a été récompensée en 1966 par le Prix Médicis pour son roman Orlanda. Sa trajectoire littéraire a la particularité d'avoir été interrompue pendant plus de vingt ans après la parution de trois romans, dont Brève Arcadie couronné en 1959 par le Prix Rossel. La découverte de son évolution littéraire et de sa vie professionnelle sont envisagées.

Ce document s'articule autour de la question du rapport - ou de l'influence - qui peut exister entre les deux activités de Jacqueline Harpman: la littérature et la psychanalyse. On verra que l'auteur et ses critiques ne sont pas toujours d'accord à ce sujet.

Commentaire

    L'entretien est mené dans le domicile de l'écrivaine. Les sujets sont littéraires et biographiques mais aussi du domaine du quotidien. On entendra quelques instants le mari, Pierre Puttemans, et une amie, Denise Ceilfus.

    Les positions de Jacqueline Harpman sont mises en perspective et parfois mises en doute par l'écrivain et critique Jacques De Decker et par le professeur Albert Mingelgrün. Elles nourrissent le débat autour de la question qui est posée en début d'émission: l'écrivain est-il un bon juge pour son oeuvre?

    Les lectures sont courtes mais nombreuses; elles prolongent le thème de la discussion et sont accompagnées de vues de photos d'archives, de tableaux et par la musique de Franz Schubert, Robert Schumann et Richard Wagner. Une mise en scène a été réalisée pour illustrer la lecture de La Lucarne et de La Plage d'Ostende. Le décor dépouillé d'un grenier contraste avec la maison de l'écrivaine.

Dans une brève introduction, Jacqueline Harpman dit son plaisir d'étudier les livres des autres, qui contraste avec son incapacité à analyser ses propres oeuvres.

Un parcours littéraire en deux temps

Petite enfance à Bruxelles jusqu'à 11 ans. En 1939, la famille, qui est juive, fuit le nazisme et part pour le Maroc. Le pays la marquera au point qu'elle se sentira toujours un peu déracinée.

Harpman lit un extrait du Diable au corps de Raymond Radiguet, dans lequel le jeune écrivain décrit la vision qu'un enfant peut avoir de la guerre. (Lecture de La Fille démantelée, 1990)

De retour en Belgique, elle entame puis abandonne des études de médecine. Première période littéraire féconde: Brève Arcadie (1959), L'apparition des esprits (1960), Les bons sauvages (1966). Très mal servie par son éditeur, elle arrête l'écriture, reprend et termine des études de psychanalyse. La mémoire trouble est le premier livre de la seconde période créatrice. (Lecture de La Lucarne, 1992, minute 11)

L'écrivaine explique comment elle écrit, dans le désordre.

Les amours égales

(minute 13)

Dans La Plage d'Ostende, elle dit avoir voulu parler de l'amour passion dans toute sa violence, non pas comme une histoire courte, mais comme l'histoire de toute une vie. Mais pour qu'il y ait roman, il faut des séparations: J'aime bien raconter des amours égales, je n'aime pas tellement le thème des amours malheureuses, mais à ce moment-là, on se sent immédiatement devant des impossibilités qui font que la passion dure. (Lecture de La Plage d'Ostende, 1991)

Elle compare ce livre à deux oeuvres littéraires célèbres: La princesse de Clèves de Madame de La Fayette et Adolphe de Benjamin Constant. Elle poursuit sur le thème des amours légendaires, comme celui de Tristan et Yseult et de mythes non destructeurs comme le mythe de l'androgyne rapporté par Platon: les dieux avaient commencé par créer un être humain double, mâle et femelle, mais jaloux de son bonheur, ils l'ont coupé en deux. L'écrivaine interprète ce mythe comme la quête de chacun pour cette autre partie de lui-même. (Lecture de Brève Arcadie, ensuitede La Lucarne)

Jacques De Decker décrit Harpman comme une grande, vraie romancière, une race en voie d'extinction. Sous les coups du roman formaliste et du roman témoignage, on est en train de perdre ce qui était la vraie veine du plaisir de la narration, libre, foisonnante, déferlante, qu'on a chez Harpman avec une joie imaginative extraordinaire. Il rapporte son oeuvre au grand roman anglais du XIXe et un des ses modèles, Les Hauts de Hurlevent d'Emily Brontë (1847). Harpman confirme ces propos et concède que sa langue est plutôt celle du XVIIIe et du XIXe siècle.

Pour Albert Mingelgrün, Jacqueline Harpman ne se situe pas par rapport à une littérature belge francophone, elle écrit tout simplement en français, et sans complexe. (Lecture du Bonheur est dans le crime, 1993)

La quête d'identité

 (minute 27)

Harpman avoue qu'elle n'a pas toujours été consciente de ce thème. Je proviens d'une époque où il n'était pas évident d'être une femme, de se forger un destin personnel. Il a fallu, dit-elle, s'écarter de la conception mythique de la maternité dans laquelle on confinait la femme. (Lecture de La Plage d'Ostende, 1991)

Elle revient quelques instants sur le contenu des ses livres: je suis vache quand j'écris et gentille dans la vie, après tout je ne fais de mal à personne. (Lecture de Les Bons Sauvages, 1992)

Psychanalyse et littérature

(minute 32)

Dans Les Bons Sauvages, l'héroïne, Clotilde, découvre la psychanalyse et la vit comme une descente aux enfers. Elle vit l'effroi de se trouver devant une description de choses terrifiantes qu'elle ne comprend pas et que l'analyse a pour fonction de supprimer. Harpman, qui vient de citer ce livre, tient à préciser que, pour elle, la psychanalyse et la littérature sont deux domaines différents.

Jacques De Decker, qui commente cette position, n'y croit pas car le noyau de la démarche de Harpman réside, pour lui, dans le caractère indissociablement lié des deux faces d'un même processus. Le fil conducteur de ses livres est d'essayer de trouver, dans un destin, là où, à un moment, cela s'est noué et d'essayer de le dénouer. Les bons livres de Harpman sont des pelotes qu'elle s'amuse à dénouer, patiemment comme une fileuse. Pour ce critique, le travail de la romancière se fait aussi en écoutant ses patients. Il ajoute cependant qu'on peut donner raison à Harpman sur un point: le propre du psychanalyse est de se taire, le propre de l'écrivain est de parler. (Lecture de La Fille démantelée, 1990)

Selon Albert Mingelgrün, à partir de La Fille démantelée au moins, Harpman a intégré et assimilé de manière naturelle la psychanalyse en tant que valeur de référence et d'outil d'investigation de l'être humain. (Lecture de La Lucarne, 1992)

Harpman résume enfin son évolution littéraire: l'écriture de la seconde période est beaucoup plus libre alors que la première était retenue, sous l'influence d'un professeur de français qui l'avait maintenue dans le carcan de la littérature classique.

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