sur les écrivains belges de langue française

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Jean Louvet (1934)

"Au nom du père"

TA6131

Production: R.T.B.F., En Toutes Lettres - 1992 - Réalisation: Marianne Sluszny, Guy Lejeune - Durée: 51' - Couleur

Jean Louvet, fils de mineur, "écrivain par déterminisme social", professeur de français à Morlanwez, est né, en 1934, à Moustier-sur-Sambre. Il a créé, au début des années 60 le "Théâtre prolétarien". Les pièces qu'il a écrites, que ce soit L'homme qui avait le soleil dans sa poche, Le grand complot ou Jacob seul, s'inscrivent dans l'histoire, la vie et l'intériorité des êtres. Le réalisme y rejoint le symbolisme et l'allégorie; le poids des idées contraste avec le raffinement de l'écriture. Un besoin existentiel pour l'écrivain est de se situer dans le temps et dans l'espace en tant que Wallon et par rapport au monde.

Commentaire

    Ce très bon document est construit autour d'une interview de Jean Louvet, avec, en toile de fond, des images de La Louvière. Entre les séquences, un comédien lit des extraits de textes, sur le thème du "fils de mineur". On voit aussi l'écrivain au milieu de ses élèves, à l'Athénée de Morlanwez. Des extraits de ses pièces et du film de Thierry Michel Hiver 60 font ressortir les préoccupations sociales de l'écrivain.

    Le film Hiver 60, dont Louvet est co-scénariste et acteur, est disponible à la Médiathèque (VH 3350).

    Participation: Michèle Fabien, Jean-Marie Piemme, Yves Vasseur, Nabil El Azan, Marc Liebens.

    L'émission débute par une interview de Jean Louvet, jeune: C'est seulement en Belgique qu'on est un auteur belge, ailleurs on est tout simplement un auteur. Jean Louvet se présente: Né en 1934 à Moustier-sur-Sambre, professeur de français à l'Athénée de Morlanwez, auteur dramatique.

Fils de mineur

L'écrivain évoque son enfance de fils de mineur, l'impossibilité dans ce milieu familial de "dire son amour", sa rencontre avec le baron Delbecq, qui lui ouvre sa bibliothèque, et la prise de conscience de son appartenance à une classe sociale: le prolétariat.

Il juge que sa participation au film de Thierry Michel Hiver 60 était un devoir civique. (Extrait du film)

Le "Théâtre prolétarien"

Nous apprenons que Jean Louvet a hésité plusieurs années entre une carrière politique et une carrière d'écrivain. En 1961, très peu de gens connaissaient Brecht; Louvet fonde avec des amis le "Théâtre prolétarien" dont il reprend l'appellation à Adamov. Dans Le train du bon dieu (1962), il tente d'analyser les manipulations du pouvoir dans une grève générale. Le théâtre lui permet de dire ce qui ne peut être dit dans une assemblée syndicale qui a ses règles et ses interdits de langage.

Pour l'auteur dramatique Michèle Fabien, le théâtre de Louvet n'est pas un théâtre du quotidien ou de la misère des pauvres ou du réalisme, mais un théâtre qui inscrit l'histoire dans la vie et dans le corps des gens. Jean-Marie Piemme, auteur et critique souligne la finesse de l'analyse et le "poids" littéraire de Louvet.

L'homme qui avait le soleil dans sa poche a été inspirée par un événement dramatique: l'assassinat de Julien Lahaut, député communiste, quelques jours après avoir crié "Vive la République" lors de la prestation de serment du Roi Baudouin en 1950. (Extrait de cette pièce mise en scène par Philippe Sireuil)

Le Manifeste pour la culture wallonne

Avec Jean-Jacques Andrien, Julos Beaucarne et Jacques Dubois notamment, il signe le Manifeste pour la culture wallonne en 1983. L'histoire de la Wallonie est, pour lui, la manifestation d'un phénomène d'amnésie: les Wallons ne vivent pas dans un temps historique mais dans un temps cosmique, c'est-à-dire un temps absurde, "à la Beckett".

Jacques Dubois intervient brièvement dans le document sur l'identité wallonne et le débat autour du nationalisme et du phénomène identitaire. Jean-Marie Piemme ajoute que les pièces de Louvet ont un ancrage wallon mais son regard est bien plus large que la société wallonne.

L'écriture

Louvet, au cours de l'émission, revient deux fois sur la question de l'écriture et son rapport au théâtre. En premier lieu, l'écriture est une détermination sociale: J'ai été fabriqué par la société comme homme de théâtre. L'écrivain est traversé par des forces, il n'a pas de mérite. Je n'aime pas écrire mais je suis obligé d'écrire. Je n'ai jamais osé cesser d'écrire. L'écriture est seconde par rapport à l'oralité du langage et du théâtre: Écrire ce n'est pas une inspiration, c'est une expiration. L'écriture c'est lors du retour de l'oralité à l'oreille: J'écris à l'oreille. C'est l'oreille qui dit ce qui est juste et n'est pas juste.

Aujourd'hui: faire le point

Jean Louvet et Ernest Glinne, député européen, font le point sur la situation de la classe ouvrière aujourd'hui. (Extrait du Grand complot, dans une mise en scène de Yves Vasseur).

Les lieux des pièces de Louvet sont des lieux publics, des places, des cafés, des lieux où on peut faire l'histoire, des lieux où on pourra changer la vie privée. (Extrait de Jacob seul, mise en scène par Nabil El Azan, avec Daniel Hanssens)

Ce qui m'inquiète aujourd'hui c'est la prédominance du rapport de l'homme à l'objet marchand au détriment du rapport de l'homme à l'être. Au nom de la rationalité marchande, la société tue tout. L'angoisse existentielle en est la conséquence. (Interview de Marc Liebens, metteur en scène, dramaturge)

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Regarde Jonathan

TA8001

Jean Louvet, son oeuvre... son oeuvre, Jean Louvet

Production: Dérives a.s.b.l. - Wallonie Image Production - Notélé Tournai - R.T.B.F. Charleroi - 1982 - Réalisation: Luc et Jean-Pierre Dardenne - Durée: 55' - Couleur

Portrait de Jean Louvet, écrivain de Wallonie. Un portrait dont les traits ne cherchent pas la ressemblance à l'auteur, à la manière d'une biographie, mais bien à son oeuvre. Comment, depuis sa première pièce, Le train du bon dieu en 1962 jusqu'à L'homme qui avait le soleil dans sa poche en1981, s'est constitué un univers théâtral, où les signes de l'utopie sociale, de l'Histoire rivalisent avec ceux de l'absence, de l'immobilité, de la mort.

Un écrivain (qui pourrait s'appeler Jonathan comme le fils d'Alice et de Grégoire dans Conversation en Wallonie écrite en 1976) dans les paysages désertés par les hommes. Des mots solitaires en attente d'histoire, dans un pays où les images de mort sont trop nombreuses.

(Texte figurant sur la jaquette de la cassette)

Commentaire

    Plus qu'un document d'information générale, cet essai, sans commentaire, tente de restituer l'atmosphère des cités industrielles et des mouvements sociaux, dans lesquels se situe le théâtre de Jean Louvet. Le film est composé de trois types de séquences: des extraits d'une interview de Jean Louvet, des fragments de pièces joués (Conversation en Wallonie et L'homme qui avait le soleil dans sa poche) ou des lectures de textes (Le Train du bon dieu) et des séquences d'atmosphère.

    Ces dernières sont composées de motifs visuels et sonores qui reviennent tout au long du film de manière obsessionnelle, lui donnant son rythme particulier: vues d'usines et de gares, images de grèves, bruits industriels et de trains, courtes citations. La musique de Ravel, de Penderecki, de Constant et de Stockhausen se combine parfois avec ces bruits, amplifiant encore davantage un climat angoissant. En contrepoint: des images des Gilles de Binche et un boxeur s'entraînant seul sur un ring. La qualité du son est médiocre et les lectures sont parfois difficiles à suivre.

    Quant à la pertinence et à l'impact de ces effets esthétiques sur le sujet (l'éclairent-ils, l'étouffent-ils?), on laissera à chacun le soin d'en juger en fonction de sa propre culture iconique et auditive.

    Des intertitres, en incrustation à l'écran, découpent cet essai vidéographique.

    Les frères Dardenne ont aussi exploré les rapports entre le théâtre et l'audiovisuel en adaptant la pièce de René Kalisky, Falsch. Le film est aussi disponible dans cette collection (VF 0415).

La nuit parle à la nuit (intertitre)

Louvet évoque la naissance du "Théâtre prolétarien" en 1962. (Extrait de ConversationenWallonie, 1976)

 (Séquence muette: vues et bruits de Gilles de Binche, ensuite de gare, sur lesquels s'ajoutent, par intermittence, de la musique. La combinaison des images et des sons produit un effet de rythme et d'emphase, caractéristiques du document. Jean Louvet lit ensuite plusieurs extraits du Train du bon dieu)

On m'a volé ma voix (incrustation)

Jean Louvet évoque le contexte social de sa première pièce, Le train du bondieu,écriteen1962. Alors qu'on croyait que la classe ouvrière s'était intégrée à la bourgeoisie et à la société de consommation, des grèves éclatent. Elles sont pour Jean Louvet la démonstration de ce qu'il a lu, que les forces populaires existent réellement. Dans cette pièce, Jean Louvet essaie de théâtraliser l'idéologie et en particulier les notions de fête et d'utopie.

(Deuxième fragment de ConversationenWallonie. Présentation off du moment où il se situe dans la pièce)

Louvet déclare qu'il n'est plus porté par une idéologie totalisante, comme l'était le marxisme, mais est plutôt dans une phase du retour au sujet, au corps, à la mort: Je suis au bord par rapport à ce vide. Après avoir été une puissance économique mondiale, la Wallonie est un désert aujourd'hui.

(Des extraits de L'homme qui avait le soleil dans sa poche, dramaturgie deJean-Marie Piemme et mise en scène de Philippe Sireuil)

Les trottoirs sont vides, L'arbre est noir, Le mot est solitaire (incrustations)

L'écrivain poursuit: Il n'y a plus de dialogue, je suis dans l'impossibilité de communiquer. Je suis arrivé à ne plus survivre que par une espèce de parole, une circulation de la parole intérieure. Je tombe dans une écriture de flash. On nous a volé la mort. Ma position d'écrivain: tourner le dos à la fable. L'histoire s'arrêtant, je ne peux plus faire ma petite histoire. Comptabilisons ce qui nous reste d'humain.

Des mots solitaires en attente d'histoire (incrustation)

Dans cette même gare, que nous avions découverte au début du film, un boxeur se tient à présent sur le quai. Fin du film.

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Conversation en Wallonie

Si j'ose écrire. Conversation en Wallonie. Jean Louvet.

TA 8212

Production : R.T.B.F. - Si j'ose écrire - 13/01/2000 - Réalisation : Jean-Charles L'Ami - Présentateur : Dolores Oscari - Durée 60'20

Pour " Si j'ose écrire " Dolores Oscari accueille en studio, dans un décor sobre généralement blanc, un ou des écrivains qu'elle interroge. Les séquences tournées en dehors de l'entretien sont rares ; appel est parfois fait à des documents d'archives, tel des extraits de mise en scène. Derrière une forme apparemment austère, l'intérêt de l'émission tient à la qualité du contact entre l'écrivain et la présentatrice, dans cet espace et ce moment clos de l'interview.

Quand D. Oscari lui demande ce qu'il souhaite en ce début d'année 2000, Louvet répond d'emblée : que la Wallonie prenne son élan. C'est à l'image du personnage, soucieux de sa région et de sa classe sociale plutôt que de sa personne. Louvet s'est toujours affirmé militant politique autant qu'écrivain, voulant par ses textes développer la conscience de la classe ouvrière. L'entretien fait alterner ainsi des analyses politiques et des souvenirs personnels.

L'écrivain parle ensuite de La Louvière, c'est là qu'il a rencontré un peuple et une histoire. C'est à partir de cette région, prétend-il, que la Belgique s'est transformée. Il regrette cependant que le peuple wallon, très combatif, a été trahi par la social-démocratie, à différents moments de son histoire. Dans Le train du Bon Dieu, consacré aux événements de 60, Louvet a ainsi voulu montrer les mécanismes de la récupération de la lutte d'un mouvement de travailleurs. Il donne pour objectif au théâtre prolétaire de dire et analyser des choses impossibles à dire en assemblée politique.

Sa participation comme co-scénariste au film " Hiver 60 " s'explique par la volonté de laisser un témoignage, montrer que si ce peuple est à genou aujourd'hui, il s'est battu pour ne pas l'être. Ce film est une leçon de dignité.

Louvet est aussi un militant dans le domaine artistique ; son Studio Théâtre de La Louvière, où des non professionnels se frottaient à l'expérience du jeu théâtral, a été une sorte de théâtre civique, luttant contre l'occultation de la culture et de l'histoire wallonnes. Il y a, pour le dramaturge, un trou culturel à combler entre ceux qui ont fait la Belgique et ceux qui en héritent et qui n'en savent rien. Un héritage symbolique doit être transmis.

Cependant, pour Jean Louvet écrire correspond à une nécessité personnelle : j'ai d'abord écrit pour moi, j'ai voulu comprendre, sauver ma peau. A la question rituelle que Dolores Oscari pose à ses invités Pourquoi osez-vous écrire?, Louvet répond : pour empêcher la tentation du meurtre. Chez George Bataille, il a eu confirmation de cette hantise du meurtre médiatisé par l'écriture. La littérature apparaît comme exorcisme, façon de rétablir un équilibre dans ses déséquilibres.

L'écrivain évoque aussi de façon très parlante ce que pouvait sa situation de classe. Il dit par exemple qu'il n'a pas de souvenirs de son père. De quoi pouvait-il parler avec son père, mineur épuisé par le travail et la maladie ? Moi, je passe d'une classe à une autre couche sociale, et je m'éloigne de mon père. Le système me sépare de mon père. Il pose la question de sa situation particulière, lui qui a pu faire des études : l'intellectuel va-t-il rester du côté des travailleurs ou passer ailleurs ? Il dit par ailleurs qu'il a raté la mort de son père, tellement habitué à le voir malade de la silicose, qu'il n'a pas perçu les signes de la mort prochaine.

Dolores Oscari résume fort bien le sentiment que le spectateur peut éprouver à la vision de l'émission, lorsque, à la fin, elle lui dit : Merci pour le charisme.

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(c) La Médiathèque, 2002 - 2006