sur les écrivains belges de langue française

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Marcel Moreau (1933)

Moreau

TA6641

Production: Kamalalam - Wallonie Image Production W.I.P. - Carré Noir - R.T.B.F. Télévision belge - 1996 - Réalisation: Michel Jakar - Durée: 80' - Noir et blanc - son stéréophonique

Un portrait tout en chair de Marcel Moreau dont l'écriture, vécue comme seule et unique nécessité à la vie, est une longue histoire d'amour et de déchirement, de morsure et d'emmêlement entre le corps et la parole.

"Le héros du film, c'est bien le mot n'est-ce pas? La convulsion finale du mot. Tel un roi déchu. Une idole jetée bas. Une fraction tétanisée de la caricature de Dieu. C'est bien lui, ce démesuré qui naquit shakespearien et finit chez Guignol." (Extrait d'une lettre de Marcel Moreau au réalisateur Michel Jakar)

(dossier de presse)

Commentaire

    Pour caractériser le genre auquel appartient ce film, le langage audiovisuel conviendra qu'il s'agit plutôt d'un portrait, alors qu'un regard littéraire y reconnaîtra un essai, un essai poétique. Dans les deux formulations, c'est le point de vue subjectif et créateur de l'auteur, de l'artiste (du "peintre cinématographique") qui prime sur l'observation distanciée de la synthèse, ou sur la perception immédiate du reportage. L'intention pédagogique, quant à elle, n'est pas explicite mais elle est certainement présente, non comme un ensemble d'informations qu'il nous est donné de voir et de recueillir (la biographie, les oeuvres), mais comme invitation à lire.

    Le portrait manifeste aussi la puissance de l'image, qui dans le film doit servir son sujet et son héros: le mot (c'est Moreau qui le dit). Si le regard est seulement critique, s'il cherche seulement à déterminer et à évaluer ce rapport, il brise l'harmonie des images, des sons et des mots, que le réalisateur a souhaitée et mise en oeuvre.

    Un portrait en noir et blanc, mais un portrait "à figures multiples":

    • l'écrivain seul, et souvent dans la pénombre, au moment de l'acte, brillamment montré par une caméra fixée sur le crayon: la pointe se pose sur le papier, s'exécute, se lève, hésite, revient sur son passé immédiat, le mot écrit, qu'elle rature et poursuit ;

    • l'écrivain avec ses semblables, le violoniste Jean-Philippe Audoli, le peintre et sculpteur Félix de Recondo, son fils Jean-David photographe;

    • l'homme public, que trahissent la séance de photos ou les images d'archives montrant l'écrivain jeune.

    Moreau est filmé, soit dans l'espace restreint de sa table de travail (on devine à peine le décor de l'appartement mais la page écrite s'impose d'autant mieux), soit dans des espaces plus larges et sauvages: intérieur d'une grotte, rase campagne, collines arides et étendues d'eau que nous ne pouvons pas situer. Quelques insertions brèves d'images de femme nue, de chant et de boucherie.

    La dernière partie du film est plus classique car plus proche du reportage (Moreau et son fils regardent une émission ancienne consacrée à l'écrivain) ou du témoignage (celui, mis en scène, de Jean-Pierre Verheggen).

    La musique originale (le plus souvent, le chant de Fanchon Daemers dans une grotte) et les bruits quotidiens (les craquements du plancher ou le bruit du vent) contribuent à donner au film un rythme lent (par le sens de permanence que véhiculent ces bruits) et une tonalité qui est plutôt celle du silence et de l'épreuve de la solitude (on n'entend jamais aussi bien le craquement du plancher que quand on est seul). D'autres bruits, de registres différents, rompent quelquefois l'atmosphère: la sonnerie du téléphone et le message du répondeur, le passage d'un avion.

     Moreau lit lui-même ses textes, et de façon incomparable. A ces lectures en voix off, qui couvrent une grande partie du film, s'intègrent les entretiens, sans que l'on sente de rupture dans le ton ni dans le contenu.

    La forme même du film rend difficile un découpage thématique qui isolerait les contenus les plus caractéristiques de l'oeuvre. Le texte reste le référent indispensable. Les entretiens, pourtant, permettent de dégager un thème principal:

 L'écriture et le corps

Pour Moreau il existe une alliance extraordinaire du corps et de l'écriture: Le chant précède les idées, leur contenu. Je fais chanter mes tripes. L'écriture est comprise dans un sens plus large que l'acte concret de tracer des symboles sur du papier; elle embrasse l'ensemble d'un processus physique qui prend naissance dans les tripes et aboutit au mouvement précis et nerveux de la main qui tient le crayon (montré brillamment par la caméra fixée sur le crayon). La culture en général (l'éducation, la morale, la raison, la pédagogie) réduit au silence une grande partie de l'univers corporel. La fonction de l'écrivain est de redonner la vie aux mots qui sont morts. Chaque mot est un remords, donc un monde.

Le texte qui suit explique la démarche choisie par le réalisateur Michel Jakar (extrait du dossier: Moreau, Compléments d'information sur Marcel Moreau - Michel Jakar Coproduction):

Quelques notes pour quelques clés

Avec "Moreau", Michel Jakar s'est livré à un minutieux travail d'observation, s'interdisant toute intervention qui puisse troubler la relation entre l'espace, le son et le corps de l'écrivain. Il observe donc un écrivain en train de vivre. Gestes, regards, gravité (de gravitation), frémissements, souffle et sueur, chaleur. Rien ne doit être négligé, ou laissé de côté. Tout est signe de ce qui relie corps et mots, phrases et mouvements.

Aussi, l'idée lui est venue de filmer une présence comme s'il s'agissait d'une absence: autrement dit, choisir des angles, focales, lumières, cadres et couleurs comme si nous étions amenés déjà à regarder ce qui n'est plus. Comme si le film devait prouver vingt-quatre fois par seconde la réalité du corps, son existence au-delà de l'image pour un spectateur d'un lointain futur. Cela revient à ne pas se contenter de filmer à l'évidence du vivant, la rencontre réelle entre cinéaste et écrivain, mais de faire en sorte que s'incarne l'écrivain aussi singulièrement que son écriture.

"Mon voeu a souvent été de disparaître comblé, apaisé, rayonnant...

Mon verbe veut que je crève hargneux écumant, inhumain...

Mon fou s'en fout, lui qui préfère la folie à la mort et ne m'enseigne qu'à vivre l'extraordinaire jusqu'au bout... Et cette oeuvre, tout juste un document, reste sans réponse sur un point précis:qui sera mon assassin?"

                                                          MOREAUMACHIE

Entre corps et parole, Jakar perçoit cette distance infime chez Moreau qui autorise à écouter ses livres plutôt que lui et à croire à une véritable incarnation du langage au corps. Parce que Moreau se livre totalement dans son oeuvre, parce qu'elle est profondément autobiographique, le film interroge prioritairement l'écriture pour mettre l'écrivain en lumière et l'immerger, lui-même, dans le déferlement de ses mots. Effleurements, juxtapositions, écoulement de l'un dans l'autre. Confondre ce corps filmé de l'écrivain avec l'histoire de sa langue. De l'histoire du corps, seules les émergences viennent matérialiser les origines entre "le soleil et la mine". D'un lieu géographique d'où le corps est absent - la terre boraine - à l'ancrage présent dans l'Ariège, la langue retrouve inlassablement une présence impérieuse à Paris dans l'antre de la rue de Rivoli... un lieu fondateur du film: l'appartement "terreux" (dixit Moreau), lieu mythique de toute son écriture, lieu de rencontre entre les deux hommes il y a longtemps.

"La substance de mon écriture est bien faite de ce qu'il y a de plus excessif en moi...

A force de s'ouvrir ainsi à tout ce qui me dépasse, elle devrait tôt ou tard s'identifier au dépassant même."

Soit un écrivain qui n'est pas homme de bavardage et un cinéaste qui ne fait pas trop confiance en la parole, à l'improvisation de mots de l'oralité.

Soit un stylo et une caméra, un stylo et un micro. Plus quelques petites sources de lumière pour percer les ombres du lieu de l'écriture. Avec cela une équipe de tournage très réduite.

A l'égal de son sujet et objet, Michel Jakar travaille image et son dans les extrêmes: utilisation de longues focales et d'une très courte. Prise de son excessivement proche et ouverture très large sur l'espace par l'utilisation de la stéréophonie surround. Isoler et perdre, rendre compte de la solitude et du grondement intérieur, images et sons de la charogne et du génie.

Ainsi, le film travaille également sur les "arrière-pays" de l'image silencieuse, en alimentant la piste sonore par de multitudes "arrière-pensées" devenues "pensées" pour être dérangeantes, violentes, dévastatrices. Et attendre d'elles qu'elles submergent les images.

Donc, le son intérieur, l'image extérieure. Enregistrement de texte d'auteur: voix singulière, hâtive, brutale avec ses propres mots, haineuse, caressante. L'image, en noir et blanc, noir profond et blanche lumière, et toute la palette des couleurs pour le Verbe, pour le son de l'écriture.

La procédure de travail mise en place vise à ce que le film puisse parler de cette possession. De Moreau possédé par le Verbe et de Jakar possédé par Moreau. Le film a un caractère halluciné, d'ivresse prolongée et donc rien de raisonnable. On peut comparer cette aventure à celle d'un endoscope perçant la peau pour s'introduire à l'intérieur du corps humain, putrescible, l'objectif saisissant au passage le délabrement lyrique du corps, métaphore annoncée de la société même. Ou, d'une autre façon, pour donner une direction au regard sur le projet, il faut se référer à Eraserhead de David Lynch. Pour la part de l'ombre, pour la palpitation de la lumière, pour un certain traitement de la bande sonore.

Liens avec d'autres documents

Marcel Moreau

Production Archives et Musée de la Littérature - Réalisation: Jean-Paul Lavaud, Y. Vasseur - 22' -couleur - TA6642

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Si j'ose écrire. Marcel Moreau: Sur des charbons ardents.

TA 8211

Durée: 60'. Diffusion: 16/12/1999. Réalisation: Jean-Charles L'Ami. Présentateur: Dolores Oscari.

Pour " Si j'ose écrire " Dolores Oscari accueille en studio, dans un décor sobre généralement blanc, un ou des écrivains qu'elle interroge. Les séquences tournées en dehors de l'entretien sont rares; appel est parfois fait à des documents d'archives, tels des extraits de mise en scène. Derrière une forme apparemment austère, l'intérêt de l'émission tient à la qualité du contact entre l'écrivain et la présentatrice, dans cet espace et ce moment clos de l'interview.

Une partie importante de l'émission est consacrée à la mise en chanson de textes de Marcel Moreau par la chanteuse Ann Gaytan; on assiste à des mises au point et des répétitions. L'écrivain apprécie cette transposition de ses écrits. D'autre part, à plusieurs reprises, le comédien Jacques De Bock lit des textes, certains pour la première fois, ce dont l'écrivain se déclare très satisfait.

Face au discours de la normalité bien pensante, le jeune Moreau avait tendance à se considérer comme fou. L'écriture a réellement représenté pour lui une libération, il est sorti de cette image de lui-même. Mais comment devient-on écrivain alors qu'on se situe dans une filiation ouvrière ? J'ai été obsédé par ces aïeux qui ont souffert, ont été pauvres; j'ai voulu sortir de cette vie convenue, subie et inféconde. Il y a eu un passage à la révolte. Moreau parle alors de son grand amour des mots à travers ses lectures dévorantes. Mais la lecture n'était plus suffisante pour pouvoir respirer à mon rythme et selon ma nature. Cette espèce d'asphyxie que je ressentais au fond de moi m'a poussé vers l'écriture. Cela a nécessité beaucoup de travail, d'angoisse, d'inquiétude.

Deux auteurs lui servent de référence. Chez Dostoïevski, il retient la démarche du psychologue qui n'a pourtant pas une science de la psychologie: on tâtonne, on a le vertige avec lui, on sombre avec lui et on trouve avec lui. Nietszche le fascine par son effet d'audace, il exprime des choses terribles et épouvantables. Il passe de l'inhibition du langage à l'expression du langage.

Marcel Moreau a pu, dans le passé, s'insurger contre la Belgique qui restreignait son champ d'action. Cette révolte a été salutaire et thérapeutique. Aujourd'hui, il est rasséréné et a corrigé le tir; j'avais vu un ennemi là où il n'était pas. De même, il liquide cette partie obsessionnelle des ténèbres qu'il a héritée de son enfance boraine.

L'amour reste un de ses thèmes de prédilection. Ce n'est cependant pas une consolation, mais plutôt un lieu de folie extraordinaire, qui inspire largement l'écrivain. La femme est un être d'une puissance singulière.

Marcel Moreau prétend avoir une écriture classique, avec du baroque parfois, mais le classique y domine, bien que je sois un classique perverti. Il parle aussi du culte dionysiaque de nos ténèbres. Dans le culte dionysiaque, il y a de la danse et du vin: j'ai associé danse des mots et ivresse des mots.

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