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Jacques Sternberg

1923

Jacques Sternberg: Portrait en deux temps: 1974-1989

TA8421

Production: R.T.B.F. - Portrait- 1989 - Réalisation: Frédéric Vanbesien - Durée: 32’ - Couleur

Ce portrait de Jacques Sternberg évoque ses débuts littéraires, marqués par l'expérience déterminante de la guerre. Celle-ci fixe de façon durable certains traits essentiels de l'écrivain: son nihilisme, son sens de la dérision, son humour glacé et la hantise de la mort, présente dans toutes ses oeuvres. Ce sont ensuite les années bureau-vélo-bistrot passées à Paris, sans succès ni reconnaissance littéraires. Mais Sternberg a la rage d'écrire. Son écriture, au fil des années, devient de plus en plus pessimiste et agressive.
Sternberg se livre à des attaques en règle de la littérature, de la poésie et de la science-fiction lorsqu'elle n'est qu'anticipation. Il évoque sa collaboration avec
Alain Resnais, comme scénariste du film Je t'aime, je t'aime et précise le sens de son pessimisme dans Le Shlemihl, paru en 1989.

Commentaire

    Ce portrait a été élaboré à partir de deux interviews données par l'écrivain, en 1974 et en 1989. Les propos, tenus dans l'une et l'autre, s'entrecroisent et se complètent. En 1974, il habite à Paris; nous le voyons avec son vélomoteur ou dans un café, aux côtés de Roland Topor. En 1989, à l’âge de la retraite, l'homme se livre à son sport favori: la voile.

    La séquence de la voile assure la clôture du document: Au début de l'émission, Sternberg prépare son bateau pour le départ, sur la plage. Tout à la fin, il prend la mer et s'éloigne lentement. Générique. Plusieurs extraits du Shlemihl sont lus en voix off. Sternberg, lui-même, lit la nouvelle L'invention (extraite de 188 contes à régler) qui marque son retour à la science-fiction depuis 25 ans.

"Shlemihl" est un terme yiddish à la fois péjoratif et affectueux qui signifie jeune garçon rêveur et maladroit.

Le nihilisme

Dans Jamais je n'aurais cru cela (1943), l'écrivain explique l'origine de son nihilisme, contracté lors de la guerre. Il n'a alors que 16 ans et fait l'expérience de l'horreur, du sadisme et de l'indifférence. Je n'ai plus cru en rien à partir de ce moment-là. Je crois qu’au sortir de la guerre, je ne me suis jamais pardonné d’être sorti de là, alors que j'étais un petit connard cynique, versatile, lâche, complètement apolitique, qui aurait fait n’importe quoi pour sauver sa peau, et que tant d'hommes extraordinaires, intelligents, raisonnables, cultivés, motivés, politisés, courageux sont morts.

Portrait en deux temps: 1974-1989

Né en 1923, à Anvers, d'un père riche diamantaire juif russe. A l'école, il est un élève médiocre, particulièrement en français. Il commence à écrire à l'âge de quinze ou seize ans. Le fantastique, le saugrenu et le burlesque surtout viennent assez tôt (dix-huit ans), la science-fiction un peu plus tard. Après avoir exercé le métier d'emballeur dans une cartonnerie, il s'établit à Paris, dans l'espoir de se faire éditer. Son chef de service, en guise d'adieu, lui dit: Sternberg, bonne chance; nous perdons un mauvais écrivain mais un grand emballeur.

Les débuts à Paris sont effrayants, sans succès pendant sept ans. Éric Losfeld, son éditeur, décrit le climat littéraire de ces années cinquante: À cette époque, on n'appréciait pas Michaux, Ionesco ou Tardieu. Les surréalistes lui reprochent son amitié pour Sternberg. Il ajoute que, tout comme Cocteau ou Cendrars, Sternberg serait réintégré au monde surréaliste. (Lecture d'un extrait de Le Shlemihl, page 71)

Sternberg mène alors une vie d'ascète, une vie de chasteté absolue tant que l'oeuvre n'était pas terminée souligne Losfeld. Sternberg attribue son manque de succès, à son style très éloigné du style français classique, aux phrases bien balancées, bien cadencées.

Sternberg rappelle une lettre que Jean Paulhan, son premier grand défenseur à Paris, lui avait écrite: Votre cas est curieux, vous avez un certain génie lorsque vous écrivez, mais pourquoi tous vos livres me donnent-ils cette impression "fâââcheuse" d'être une mauvaise traduction du flamand? (Sternberg imite l'accent de Paulhan en prononçant le mot "fâcheux", interview de 1974)

Revenant sur ses origines, Sternberg déclare l'absence, chez lui, de tout sentiment d'identité belge ou juive. Sa seule identité, dit-il, est celle d'être mortel. Il ajoute aussitôt: La mort est d'ailleurs mon unique sujet, en réalité (Interview de 1989). (Lecture d'un extrait de Le Shlemihl page 12)

Les personnages de Sternberg ne sont ni des gens riches, ni des ouvriers, mais seulement des employés. Ils appartiennent au seul monde qu'il a connu et qu'il est en mesure d'imaginer.

Bureau-vélo-bistrot

Les années passées à Paris sont ses années bureau-vélo-bistrot, équivalent personnel du métro-boulot-dodo. Le bureau, ce sont les ennuis financiers et le quotidien. Le vélo, c'est son seul moyen de déplacement, c'est aussi la haine affirmée de l'auto. Le bistrot, enfin, c'est la prise de notes et la discussion sur tout, mais pas sur la littérature: Je n’aime pas la littérature.

(Extrait de Lettre aux gens malheureux qui ont bien raison de l'être dans lequel il se moque de la civilisation de l'automobile et de la psychologie de l'automobiliste. En guise d'illustration, des vues du salon de l'auto)

Sternberg est en compagnie de Roland Topor, dans un café, en 1974. Le ton est à la rigolade. Des points communs? demande le journaliste. Non, c'est vulgaire les points communs. Topor qualifie Sternberg d'écrivain déconnant et de poète belge. Sternberg rappelle aussitôt son opinion sur la poésie: J’ai horreur de la poésie, je hais les poètes. [...] Le roman peut être fait parfois par des gens intelligents; la poésie ne peut être faite que par des cons. L'humour: ce n'est pas la peine de parler de l'humour. On ne peut absolument pas expliquer ce que c'est et on ne peut pas convaincre les gens qui sont allergiques à l'humour. (Cette dernière répartie figure un peu plus loin dans l'émission).

La littérature

Le Shlemihl (1989): Sternberg revient sur l'épisode de la guerre et sur l'agressivité de son désespoir d'alors. Il se considérait alors comme un miraculé, prêt à tout pour rester en vie, pour être libre. Mais Le Shlemihl lui fait comprendre autre chose, que la mort à laquelle il avait échappé, était, malgré tout, inéluctable. Et cela ne me rend pas du tout heureux!

La science-fiction: J'ai toujours refusé le terme de science-fiction, qui est barbare. Je ne supporte pas les romans de science-fiction qui se passent dans la galaxie bis 432, au quarantième siècle.... Je ne fais pas de la science-fiction, je fais de la parodie de ce qui se passe sur terre, c’est un tremplin pratique pour injurier l’homme.

Toi, ma nuit n'est pas un roman sur la révolution sexuelle, à la mode dans les années soixante-septante. L'intérêt du roman était de décaler les choses sur un postulat simple, mais qui permettait de faire tout le roman: ce monde où on fait l'amour, exactement comme on va avaler un hors-d'oeuvre.

Je t'aime, je t'aime (1968): Alain Resnais fait appel à lui pour écrire un scénario original. Il ne cherche pas un scénariste professionnel mais un romancier qu'il apprécie. Sternberg est ébloui. (Extraits du film)

C’est la guerre, monsieur Gruber: en décembre 1974, la Comédie Française présente cette pièce mise en scène par Jean-Pierre Miquel. (Extrait de la pièce et ensuite lecture d'un nouvel extrait du Shlemihl, p. 37)

A l'époque de l'émission, en 1989, Sternberg projetait d’écrire un livre un peu testament qui comporterait cent nouvelles sur les femmes. Il devait être intitulé Histoires à dormir sans vous.

Liens avec d'autres documents

Dérision et célébration

Production: R.T.B.F. - Livres parcours - 1989 - Réalisation: A. Podolsky - Couleur - 30' - TA2981
Cette émission est composée de deux séquences, l'une consacrée à Jacques Sternberg (13'), l'autre à Alexis Curvers  (13')

On voit Sternberg à Paris, en vélomoteur, ou à la terrasse d'un café. L'écrivain lit un extrait de Le Shlemihl. "Shlemihl" est un terme yiddish à la fois péjoratif et affectueux qui signifie jeune garçon rêveur et maladroit. Le ton du livre est à la fois tragique et loufoque.

Le commentaire présente l'écrivain comme: L'anversois de Paris, Jacques Sternberg, enfant terrible des lettres françaises, champion de l'humour noir, du sarcasme, de la dérision ou encore du délire glacé que ce soit dans la science-fiction, le fantastique ou le roman d'amour, et sans rival dans le texte court, aux dires de son vieil ami Topor.

Sternberg évoque ses débuts d'écrivain alors qu'il était encore emballeur, ses origines belges, mais affirme l'absence de tout sentiment d'identité belge ou juive sinon celle d'être mortel. La mort est d'ailleurs mon unique sujet, en réalité. Sternberg parle également de 188 contes à régler (Présence du futur) qui marque son retour à la science-fiction depuis 25 ans. Sternberg raconte la nouvelle la plus courte du recueil: Il était une fois un dieu qui avait perdu la foi. Il lit ensuite la nouvelle L'invention.

Les valeurs de l'écrivain: la mort, la vérité, la lucidité, le nihilisme (Je ne crois en rien), la suspicion vis-à-vis des valeurs imposées par la société, mais surtout la dérision derrière laquelle ne se dissimule aucune autre valeur (L'humour n'a rien de constructif).

L'écrivain explique son nihilisme issu de l'expérience de la guerre, alors qu'il n'avait que 16 ans: l'horreur, le sadisme, l'indifférence, la mort de son père. Je suis revenu de la guerre absolument sans illusions.

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