sur les écrivains belges de langue française

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Marguerite Yourcenar (1903-1987)

Deux entretiens différents dans la conception et dans le ton: le premier, avec Bernard Pivot, embrasse l'ensemble de la carrière de Marguerite Yourcenar; le ton y est détendu. Le second, plus austère, prend le thème du temps et de la mort pour fil conducteur. Tous deux, cependant, laissent apparaître la dimension éminemment philosophique de son oeuvre. L'adaptation de L'Oeuvre au noir, réalisée par André Delvaux, complète cette sélection.

Marguerite Yourcenar

TA0254

Production: Antenne 2 - Institut National de l'Audiovisuel - Apostrophes n°4 - 1979 - Réalisation: Nicolas Ribowski - Durée: 70' - Couleur

Marguerite Yourcenar reçoit Bernard Pivot dans sa maison de l'île du Mont Désert, aux États-Unis, en septembre 1979. Dans ce long entretien, elle parle de plusieurs de ses livres: Alexis ou le Traité du vain combat, La mort conduit l'attelage, Mémoires d'Hadrien, L'Oeuvre au noir, Feux, La Couronne et la Lyre, Souvenirs pieux, Archives du Nord, Nouvelles orientales et Fleuve profond, sombre rivière.

Elle passe rapidement sur son enfance et sa jeunesse pour se concentrer sur l'unité de son oeuvre en germe dans ses premiers livres. Elle compare les personnages d'Hadrien et de Zénon. Elle précise également son action politique, ses positions vis-à-vis du féminisme. Elle expose sa vision humaniste et sa conception philosophique d'un détachement vis-à-vis des choses. Elle dresse enfin le bilan de sa vie et de son oeuvre.

Commentaire

    Ce document est structuré en huit parties, chacune traite un livre de Marguerite Yourcenar. A ces sujets précis s'en greffent d'autres, plus généraux ou plus anecdotiques.

    L'entretien est filmé champ - contrechamp. L'écrivaine et le présentateur semblent plutôt bavarder; ils sont décontractés et naturels, voire complices. Bernard Pivot manifeste son attention par des signes d'étonnement ou de désaccord. Au moment le plus intense de l'émission, il laisse même éclater sa stupéfaction (lorsqu'elle lui dit soudainement: je n'ai jamais fait de différence entre vous et moi).

    Pivot lit des extraits de livres, surtout pour illustrer l'évolution du style, que l'écrivaine commente ensuite. Les thèmes s'enchaînent avec fluidité. Chaque livre cité est montré à l'écran sans que cela n'entraîne de rupture dans la conversation.

    En guise d'introduction, nous voyons Marguerite Yourcenar marchant dans son jardin. Une voix off dresse rapidement son portrait.

Marguerite Yourcenar est présentée comme une écrivaine de père français et de mère belge, installée depuis trente ans aux États-Unis. Le commentaire rappelle son importance littéraire et son amour des animaux et de la nature. L'écrivaine minimise l'importance des années de l'enfance et de la jeunesse, évoque ses études et son passage à Rome, alors marqué par la montée du fascisme.

Elle prend une position politique dans un seul roman, Denier du rêve, qui date de cette époque. Elle sera ensuite très active, mais sur le plan privé, en participant à de nombreuses manifestations. Elle fait partie d'une quarantaine de sociétés, contre le racisme, pour la défense de l'environnement comme le groupe Cousteau.

1. Alexis ou le Traité du vain combat (1929)

Yourcenar expose le sujet de ce livre. L'histoire se passe dans l'ancienne Autriche raffinée, à la veille de la première guerre mondiale. Elle raconte les difficultés d'un jeune musicien homosexuel, âgé de 24 ans. Ce livre est écrit d'une façon économique, quasiment janséniste.

2. La mort conduit l'attelage

Ce livre, écrit à vingt-neuf ans, était devenu introuvable à l'époque de l'émission. Dans la préface, Marguerite Yourcenar écrit: À Vienne, au Louvre, en Hollande, dans ces musées qui sont aussi des cimetières, mais des cimetières où on voit les morts, tel portrait d'inconnu, dont quelques-uns sont illustres, fixe pour nous ses élans et ses retombées d'ardeur, cette fureur de vivre et cette peur de mourir. Mettre sur les visages, non seulement un nom, mais une vie, c'est l'ambition des chercheurs. Dans cette préface, elle annonce tous ses livres. Elle a donc une claire conscience de ce qu'elle est et de ce qu'elle va devenir.

3. Mémoires d'Hadrien (1951)

Paru en 1951, Mémoires d'Hadrien lui assure la renommée. Commencé à l'âge de 19 ans sous forme dialoguée, puis sous forme d'essai, ce livre avait été ensuite abandonné. Hadrien est le premier empereur romain helléniste (IIème siècle après Jésus-Christ). Sa grandeur réside en premier lieu dans son pacifisme, et en second lieu dans le fait qu'il n'est pas le romain typique. Il y a chez lui de la sobriété, la passion pour le deuil, pour le culte de l'amitié, la passion pour la chasse qui en fait un prédécesseur des Habsbourg. Sa vie se termine pourtant par un choc et un échec, la guerre de Palestine.

Ce personnage a eu sur elle plus d'influence que son propre père, ce qu'elle commente en revenant sur le mythe de la famille et de la proximité supposée entre les parents et leurs enfants. La paternité ne compose pas entièrement une personne.

On peut lire une de ses idées maîtresses dans un propos prêté à Hadrien: La plus haute forme de vertu, la seule que je supporte encore: la ferme détermination d'être utile. Cette détermination s'est manifestée dans ses engagements multiples. C'est aussi la caractéristique du personnage de Zénon.

4. L'Oeuvre au noir (1968)

Livre plus romanesque que Les Mémoires d'Hadrien, son personnage principal, Zénon, a été inventé: philosophe, médecin, alchimiste du XVIème siècle, c'est surtout un personnage qui passe par des circonstances variées: pauvre, toujours en fuite et, pour ainsi dire, d'avance vaincu.

Hadrien et Zénon sont intelligents, ont tous deux la passion de servir et une certaine ouverture métaphysique, mais leurs tempéraments sont différents: Hadrien est violemment émotif, Zénon paraît indestructible car durci à l'expérience de la vie. Mais ce qui est encore plus passionnant est que la vie de Zénon, qu'elle aime comme un frère, se rapproche de ce que nous vivons, dans une Europe coupée par un rideau de fer, à cette époque entre catholiques et protestants. Il se trouve pris entre des vues religieuses, politiques, scientifiques et métaphysiques différentes. Enfin, c'est un homme qui fait face à un monde de plus en plus assombri, jusqu'au jour où il n'y a plus qu'à s'en retirer pour ne pas s'imposer le pire, et surtout ne pas s'imposer des compromis.

Dans L'oeuvre au noir, Marguerite Yourcenar se montre plus pessimiste que dans Les Mémoires d'Hadrien. Elle explique cette différence par l'époque de l'écriture des deux livres. Le second a été écrit en 1948, à un moment de relèvement, au lendemain de la guerre; le premier écrit dans les années soixante, voyait craquer beaucoup plus de choses.

Yourcenar approuve le jugement de Robert Kanters qui a écrit: Hadrien vit à une époque où l'homme avait du mal à devenir dieu alors que Zénon vit à une époque où l'homme avait du mal à devenir homme.

Pivot lit un extrait de L'Oeuvre au noir, voulant montrer que le style a beaucoup évolué, devenant plus coloré et plus riche.

5. Feux (1936)

Recueil de poèmes écrits en prose sur un ton lyrique et moraliste, ce livre peu connu est pourtant celui où elle se confie le plus. Marguerite Yourcenar y parle à la première personne. Elle s'y insurge notamment contre le sentimentalisme amoureux, enrubanné de littérature.

6. La Couronne et la Lyre (1979)

Bernard Pivot, qui vient de rappeler les trois nationalités de Yourcenar (française, belge et américaine), lui soumet son impression que la Grèce est sa véritable patrie. A quoi elle répond qu'elle en a au moins une douzaine et qu'elle ne croit pas plus aux patries qu'aux mères irremplaçables.

Ce livre est davantage une promenade dans la poésie grecque qu'une anthologie. Marguerite Yourcenar ajoute qu'il s'agit aussi d'un essai sociologique qui met en évidence la diversité des poèmes et l'individualité des poètes, mais aussi l'unité des mécanismes utilisés. Elle donne, pour chaque poète, une petite notice expliquant les circonstances politiques et sociales.

Nous arrivons à un moment fort de l'émission, qui laissera Bernard Pivot stupéfait. Marguerite Yourcenar affirme qu'il n'y a pas de différence entre le travail de traduction et le travail de création, et sa conviction qu'il n'y a pas de différence entre les êtres. Elle s'adresse alors directement à son interlocuteur et lui dit: Je n'ai jamais fait de différence entre vous et moi, et rappelle la devise de Zénon: "Unum sum et multi in me": je suis un, mais des multitudes sont en moi.

Qu'un homme ait écrit de très beaux vers, qui m'émeuvent sur la vie, la mort, sur la politique, ou que ce soit moi qui les aie écrits, franchement, je ne vois pas la différence. Nous avons exprimé quelque chose qui devait être écrit, et c'est tout.

Le travail de l'écrivain est si important car, comme le travail alchimique, il donne forme à ce qui est informe: la vie. L'écrivain permet aux gens de faire leurs expériences à travers lui, d'analyser leurs propres expériences à travers les siennes.

7. Souvenirs pieux (1974) et Archives du Nord (1977)

Dans ces deux livres de mémoire, elle a tenté de recréer les personnages de sa propre famille, représentatifs de la condition humaine. Souvenirs pieux a pour sujet la famille maternelle, Archives du nord, la famille paternelle. Par la recherche documentaire, ce travail a sans doute été influencé par L'Oeuvre au noir. Un troisième volume était annoncé à l'époque de l'émission, dans lequel elle se serait mise en scène. Mais elle ajoute qu'il est plus difficile d'écrire sur soi-même que sur les autres car la vanité ou la timidité interviennent. (Ce livre, Quoi? l'éternité (1988) restera inachevé.)

8. Nouvelles orientales

Le luxe suprême est de se passer de tout pense un des personnages de ce livre, un prince japonais devenu bouddhiste. On retrouve ici le thème du détachement abordé, une première fois, dans la séquence consacrée à son travail de traductrice (des poèmes grecs). Elle cite cette réponse de Cocteau à la question: Qu'est-ce que vous emporteriez d'une maison brûlée? J'emporterais le feu!

L'entretien se termine par quelques réflexions sur la condition de la femme, sur la religion (à propos de Fleuve profond, sombre rivière, livre de traductions de negro-spirituals), sur le thème de l'échec présent dans ses oeuvres, et enfin sur le bilan littéraire. Marguerite Yourcenar pense qu'elle a réussi à dire beaucoup, à défaut de l'essentiel.

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Dans l'île du Mont désert, chez Marguerite Yourcenar

TA2471

Production: R.T.B.F., Document - 1975 - Réalisation: Jean Antoine, Philippe Dasnoy - Durée: 48', Couleur

Auteur des Mémoires d'Hadrien et d'Archives du Nord, prix Fémina 1968 pour L'Oeuvre au noir, Marguerite Yourcenar a été la première femme élue à l'Académie française. Née à Bruxelles en 1903, elle vécut principalement dans l'île du Mont Désert, aux États-Unis, où elle est décédée en 1987. C'est là que, en 1975, elle avait reçu Jean Antoine et Philippe Dasnoy.

Le thème du temps et de la mort est le fil conducteur de cette interview. Ce thème est abordé à travers les personnages d'Hadrien (Mémoires d'Hadrien), de Zénon (L'Oeuvre au noir) et ensuite des aïeux de l'écrivain (Souvenirs pieux, et la suite qu'elle envisageait alors à ce livre). Marguerite Yourcenar conteste également la notion de roman historique.

Commentaire

    L'entretien présenté dans cette émission est de haut niveau en raison du ton philosophique des sujets abordés. Le commentaire off introductif annonce d'ailleurs que les lieux (l'île du Mont Désert) sont propices à la méditation. Le journaliste tend à s'effacer et n'est pas visible à l'écran (à comparer avec la présence continue et significative de Bernard Pivot dans l'émission Apostrophes).

    L'entretien est introduit par des images de l'île du Mont Désert et de la maison que Marguerite Yourcenar avait dans cette île. La partie de l'interview consacrée au personnage d'Hadrien est illustrée par des vues des gravures de Piranèse (18ème siècle), représentant la Rome impériale. Ces gravures ont inspiré Mémoires d'Hadrien. Pour L'Oeuvre au noir, ce sont des images de Bruges et de Munster.

Mémoires d'Hadrien (1951)

Les questions posées à Marguerite Yourcenar portent sur la nature du roman historique: Dans le personnage d'Hadrien, pouvez-vous discerner la part de connaissances objectives et la part que vous y avez mise vous-même? Existe-t-il un style du roman historique?

L'écrivain répond en émettant des réserves sur ce genre: Comme pour tous les romans, qu'ils soient historiques ou non, il faut vouloir tout savoir et ensuite il y a des moments d'illuminations qui font du personnage un personnage réel. Le terme de roman historique me gêne, il n'y a pas de genre appelé roman historique.

Yourcenar commente ensuite dans le détail certaine gravures de Piranèse qui l'ont inspirée pour ce roman.

L'Oeuvre au noir (1968)

Toute méditation sur l'histoire finit par être surtout une méditation sur le temps. L'écrivain, en tout cas dans mon cas, abolit de plus en plus les limites du temps, pense à une série de domaines géographiques qui s'étendent tous sous le même ciel, qui, au fond, se trouvent situés presque simultanément, mais qui ont chacun leurs caractéristiques.

A la question de la permanence de la substance humaine, elle répond que c'est une chose très complexe: Nous sentons tous qu'il y a une permanence, complètement assurée de ce qui est essentiel, et en même temps les modalités changent tellement, non seulement de siècle en siècle, mais de génération en génération, d'année en année, qu'on a l'impression d'une continuelle exhalaison, comme les brouillards qui se lèvent et se dissipent, autour d'un rocher qui, lui, resterait ce qu'il est; mais de modes de pensée, de façons de vivre, de sentir, qui sont intéressants dans leur impermanence.

Elle explique qu'elle a utilisé le style direct dialogué dans L'Oeuvre au noir afin de retrouver le ton du langage parlé.

Souvenirs pieux

L'oeuvre la plus récente a été orientée vers des recherches généalogiques, à partir de ce que Yourcenar appelle les souvenirs pieux, photos anciennes, faire-part, documents divers qu'on dépose dans une boîte ou que l'on glisse dans un livre.

Avec ces Souvenirs pieux, elle a tenté de recréer les personnage de ses parents et grands-parents, du côté maternel: Des êtres oubliés resurgissent. Les recherches généalogiques donnent le vertige: la multiplication des aïeuls dont on ne sait ce qu'on en a hérité, la vanité du sentiment de notre individualité.

Elle évoque le personnage d'Octave Pirmez et de son frère. Elle parle de son projet de suite aux Souvenirs pieux qui racontera l'histoire de sa famille paternelle française. Le titre Le Labyrinthe du Monde, qu'elle envisageait alors de donner à cette suite, deviendra le titre générique des trois tomes dont le dernier est inachevé:

    1.Souvenirs pieux (1974)

    1.Archives du Nord (1977)

    1.Quoi? l'éternité (1988)

Liens avec d'autres documents

Bruegel et Dominique Rolin - R.T.B.F., Styles - 1984 - TC1201. On retiendra les réflexions de Dominique Rolin sur son travail de romancière et d'historienne.

Coup de grâce

Réalisation: Volker Schlöndorff - avec Margarethe Von Trotta, Mathias Habich, Rudiger Kirschtein, Mathieu Carrière

VC 7263 VO AL st FR, 1976

Les provinces baltes à la fin de la première guerre mondiale. Dans un château letton, à l'ouest du golfe de Riga, une jeune propriétaire terrienne survit aux séquelles du conflit. Son domaine est envahi par un groupe de soldats et d'officiers vaincus en 1918, et peu à peu le château devient un bastion où cohabitent hobereaux allemands, nationalistes lettons et estoniens, et anciens officiers de l'armé russe blanche. Malgré leurs différences, ils tentent ensemble de faire face aux bolcheviques...un film dédié à Melville et le dernier rôle de Valeska Gert, star du cinéma expressionniste allemand.

L'Oeuvre au noir

Réalisation: André Delvaux - avec Gian Maria Volonte, Samy Frey, Jacques Lippe, Jean Bouise, Joan Leysen, Anna Karina - Production: Nouvelle Imagerie sa, Dussart sarl, La Sept, Films A2, Jean-Claude Batz, Philippe Dussart -1987

VO 2100 VO FR, 108', C.

Au milieu du XVIe siècle, en pleine inquisition, Zénon Ligre, médecin alchimiste, revient à Bruges dont il a été proscrit de longues années auparavant pour avoir pratiqué des avortements clandestins et écrit des livres subversifs. Il s'installe chez un vieil ami chirurgien-barbier. Bientôt appelé au chevet du prieur des Cordeliers grâce auquel il a franchi les portes de la ville, il se voit compromis par les soins qu'il donne aux paysans hérétiques qui se rebellent contre la tyrannie espagnole. Mais Zénon est fatigué de fuir "la cruauté et la stupidité de son siècle". La mort imprègne de bout en bout ce neuvième film de Delvaux, adapté du roman de Marguerite Yourcenar et remarquablement interprété par Gian Maria Volonte.

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