Titre original hongrois : A Kékszakállú herceg
vára
Traduction littérale : Le Château du duc Barbe-Bleue
Opéra en un acte, op.11, Sz.48
Livret de Béla Balázs d'après le conte de Charles
Perrault
Composition : février - septembre 1911
Création : Opéra de Budapest, le 24 mai 1918
Le livret
Le livret du Château de Barbe-Bleue est signé par un
poète symboliste, Béla Balázs. Dans une parabole pessimiste,
il décrit l’affrontement entre Barbe-Bleue et sa quatrième
femme, Judith. Le conte, riche en allusions allégoriques, permet
des lectures multiples. On peut y lire la condamnation de la curiosité
féminine (les portes interdites étant une autre forme
de la pomme d’Adam et Eve ou de la boîte de Pandore), le conflit
entre l’homme, rationnel et créateur, et la femme, inspiratrice
et intuitive, ou la destruction de l’équilibre d’un couple quand
un des partenaires veut trop en savoir sur l’autre. Certains commentateurs
lisent même ce livret comme une figure du destin de Béla
Bartók en personne.
L’action, purement psychologique, se déroule à l’intérieur
d’une salle immense du château. Sept portes closes l’entourent.
Pour inonder la pièce de lumière, Judith veut les ouvrir
toutes, malgré la résistance de Barbe-Bleue. Ayant violé
l’enceinte la plus secrète du château, Judith est condamnée à rejoindre
les autres femmes derrière la septième porte, tandis
que Barbe-Bleue reste seul au milieu des ténèbres de
sa demeure.
La partition se découvre assez facilement. L’action véritable
se passe, pour l’essentiel, dans la partition. Chaque porte est caractérisée
par un paysage sonore précis, dévoilant un monde onirique
au chatoiement fantastique. Nous allons essayer de vous en montrer quelques
richesses. Pour vous aider à vous repérer, nous avons
indiqué le numéro des plages des versions Fischer (EB3593)
et Boulez (EB3597).
Après une introduction, où les éléments
du drame (et les thèmes principaux, dont un intervalle de seconde
mineure, symbole du sang) sont mis en place, commence la lente ouverture
des portes. Les trois premières présentent trois aspects
de la personnalité sociale de Barbe-Bleue.
1ère porte, la salle de torture : chaînes, tenailles,
roues (symbole des lois et de la souffrance qu’elles engendrent) :
trémolos des violons et des clarinettes dans l’aigu, gammes rapides
des flûtes et xylophones. (Fischer - plage 2 à partir de
4' 43" ou Boulez - plage 4)
2e porte, la salle d’arme : symbole de la guerre et
de la violence, la salle d’arme est suggérée par l’emploi
de rapides fanfares de trompettes. (Fischer - plage 3 à partir
de 2' 29" ou Boulez - plage 5)
3e porte, la salle des trésors : symbole du
luxe, de la richesse, de la corruption : sur de longs accords de
cuivres, passent les roulades du célesta. Deux violons solos
et une suite de notes descendantes au cor y ajoutent une touche irréelle.
(Fischer - plage 4 à partir de 1'04" ou Boulez - plage 6)
4e porte, le jardin secret : après un glissando
initial de la harpe, un cor surgit au-dessus d’un fond de cordes. (Fischer
- plage 5 à partir de 0'13" ou Boulez - plage 7)
5e porte, les immenses domaines de Barbe-Bleue : point
culminant de l’œuvre, cette scène met en place la totalité
de l’orchestre (plus un orgue) dans une série d’accords massifs,
impressionnants. (Fischer - plage 6 à partir de 0'17" ou
Boulez - plage 8)
6e porte, un lac de larmes : Judith est accueillie
par un sanglot. Dans ce fabuleux moment d’orchestration, nous entendons
sur des trémolos de cordes en sourdine et des roulements des
timbales et du tam-tam, les arpèges du célesta, d’une
clarinette et d’une harpe et les glissandos d’une clarinette et les
fusées de la flûte. C’est aussi le moment où l’opéra
va de la lumière vers les ténèbres. (Fischer - plage
8 à partir de 0'43" ou Boulez - plage 9)
7e porte. De cette porte émergent les formes silencieuses
des trois précédentes épouses de Barbe-Bleue. L’orchestre
entame un hymne funèbre rythmé par les clarinettes et
les bassons. (Fischer - plage 11 à 2'40" ou Boulez - plage
12)
Seize versions, dont quatorze disques compacts et deux vidéocassettes (pour
avoir la discographie complète, cliquez
ici) : en dehors de Puccini, aucun compositeur du 20e siècle
ne peut se vanter d’avoir une telle discographie pour un de ses opéras.
Face à une partition aussi riche, le rôle du chef est
primordial. On peut classer leur travail selon deux axes. Le premier
axe installe Bartók dans sa filiation allemande entre Wagner
et R. Strauss. Ferencsik y reviendra par trois fois (référence
Médiathèque EB3585,
EB3595
et EB3592).
Nous n’avons entendu que la dernière avec Nesterenko et Obratzova.
Tous deux possèdent des voix magnifiques mais bien peu de subtilité.
La version Kertesz (EB3584)
a souvent été saluée comme une version de référence.
Pourtant, l’ombre de Parsifal de Wagner y est, à mon avis, trop
présente. Christa Ludwig y est en pleine possession de ses moyens,
mais pas assez engagée surtout face à l’interprétation
de Julia Varady (EB3591),
probablement la meilleure Judith sur disque. Face à elle, toute
la subtilité de Fischer-Dieskau dessine un Barbe-Bleue introverti,
fragile. La direction de Sawallisch est très peu orthodoxe, plus
tournée vers R. Strauss que Bartók, mais au moins ce chef
a de l’imagination. Solti, comme à l’accoutumée, dirige
avec puissance. Sylvia Sass y déploie un très grand sens
dramatique, sans avoir les moyens vocaux nécessaires. La distribution
de la version Fischer (EB3593)
a, a priori, de quoi étonner avec le couple Eva Marton
– Samuel Ramey. A l'audition, il se révèle pourtant un
des plus passionnants et des plus parfaitement équilibrées.
Dernier enregistrement en date, la version Haitink (EB3586)
possède le meilleur orchestre de la discographie (le Berliner
Philharmoniker). Anne Sofie von Otter n’a pas la voix dramatique du
rôle de Judith, mais face à une telle incarnation, la critique
rend les armes.
L’autre axe de direction plonge l’opéra de Bartók dans
le 20e siècle, relevant l’influence de Debussy ou la modernité
de l’écriture de la partition. Fricsay (EB3583)
a été un immense chef bartokien. Son enregistrement du
Château nous le prouve encore. Malheureusement, nous n’avons droit
qu’à une version allemande aux nombreuses coupures. Fischer-Dieskau,
contrairement à son enregistrement postérieur avec Sawallisch,
est un Barbe-Bleue autoritaire, passionnant. Inbal (EB3594)
choisit également une direction claire, nette, tranchée.
Ses chanteurs sont sobres, sans excès. Falk Struckmann passe
malheureusement à côté de la complexité de
Barbe-Bleue. Dorati (EB3596)
possède la direction d’orchestre la plus vigoureuse. Toute la
modernité de la partition est bien mise en évidence. Grand
interprète du rôle, Székely n’a plus toute sa voix,
mais son intelligence musicale compense admirablement la perte de l’éclat
vocal. Comme souvent, la version Boulez (EB3588)
a remis en cause bien des habitudes d’écoute. L’orchestre est
fouillé, la filiation avec l’impressionnisme français
mise en évidence et la modernité du texte soulignée.
De plus Tatiana Troyanos signe une des plus grandes incarnations de
Judith sur disque. C’est ma version pour île déserte. En
1998, Boulez a sorti un nouvel enregistrement de l'opéra (EB3597).
Cette fois-ci, il profite des timbres somptueux du Chicago Symphony
Orchestra et du plus grand titulaire actuel du rôle de Barbe-Bleue,
Lászlo Polgár. Malheureusement, Jessye Norman à
plus de peine à nous convaincre dans un rôle de victime.