Opéra en quatre actes
Livret de Giuseppe Giacosa et Luigi Illica d'après le roman Scènes de la vie de bohème (1845-1851)
d'Henri Murger et son adaptation théâtrale, La Vie de
bohème, réalisée en collaboration
avec Théodore Barrière.
Composition : Torre del Lago, Milan et Val di Nievole entre 1892 et
le 10 décembre 1895.
Création : Turin, Teatro Regio, le 1er février 1896
Mi chiamano Mimi
Quatrième étape de l'œuvre lyrique de Puccini, La
Bohème capte avec bonheur le frémissement de la jeunesse
vagabonde, son aventure et son partage de la découverte du
monde. Sa popularité tient à l'apparente facilité de son inspiration
musicale, au jaillissement sans effort apparent des mélodies, aux enchaînements,
sans effort perceptible, des épisodes contrastés.
Deux compositeurs heureux se rencontrent fortuitement ce 19 mars 1893
dans un café de Milan. Le premier, Ruggero Leoncavallo, vient
de connaître la création triomphale, quelques mois auparavant,
de son opéra Paillasse, le second, Giacomo Puccini, sort,
avec succès, de la première, le 1er février précédent,
de Manon Lescaut. Parlant de leur projets en cours, les deux
amis découvrent leur projet identique de composition sur un livret
tiré des Scènes de la vie de bohème de
l'écrivain français Henri Murger. Brouillé par
cet incident, les deux hommes déclenchent une polémique
par journaux interposés. Que
Leoncavallo écrive son opéra, disait en substance Puccini
dans le Corriere della sera, j'écris le mien. Le public
ensuite décidera. C'est ce que ce dernier fit, impitoyablement.
La bohème, antichambre de l'académie,
de l'hôtel-Dieu et de la morgue
La Bohème se déroule dans le monde artistique parisien
en marge de la société bourgeoise du milieu du dix-neuvième siècle.
Dans un mélange de romantisme et de réalisme, Henri Muger, "poète
de l'école poitrinaire" ainsi qu'il se définissait, décrit la vie
insouciante, malgré les difficultés matérielles, de ses compagnons
artistes et de leurs petites amies. D'une exubérance pleine de
jeunesse, les Scènes de la vie de bohème s'inspirent
de l'existence joyeuse et difficile de Murger dans Montmartre et au
Quartier Latin. Rodolphe est le portrait de l'écrivain lui-même;
Marcel, le peintre, s'inspire de trois amis du cercle de Murger, son
collègue Champfleury et les peintres Lazar et Tabar. Schaunard
serait un certain Alexandre Schanne. Ce dernier publie en 1880 les Souvenirs
de Schaunard qui révèle les vrais caractères
des héros de Murger. Mimi concentre les caractères de
Maria Vimal, "frêle, douce et innocente" jeune fille
jetée à la rue après avoir été impliquée
dans une affaire criminelle, et celui de Lucille Louvet, midinette,
fabricante de fleurs artificielles, morte de tuberculose à l'âge
de vingt ans. Musette était Marie Roux, grisette d'une incurable
coquetterie et véritable exploiteuse d'hommes. Champfleury était
son amant.
Paru en feuilleton dans le périodique parisien Le Corsaire,
les Scènes de la vie de bohème deviennent en
1849 une pièce de théâtre et en 1851 un livre. À
vingt-sept ans, Murger remporte un tel succès que, selon son mot ironique,
il rêve qu'il est l'Empereur du Maroc et qu'il a épousé
la Banque de France. Ce même esprit caustique anime le chapitre
final du roman intitulé "La jeunesse n'a qu'un temps".
Rodolphe et Marcel se retrouvent un an après la mort de Mimi.
Après quelques saillies nostalgiques et désinvoltes, ils
acceptent d'évoquer le passé, mais ce sera autour d'une
bouteille de vrai vin, dans un bon fauteuil. Murger, en bon romantique,
réactive le mythe de l'artiste qui ne peut que mourir jeune,
fidèle à son idéal ou s'embourgeoiser dans les
compromissions de la carrière officielle.
Che gelida manina
La rivalité entre Puccini et Leoncavallo n'accélérera
pas l'écriture des opéras. Chacun des compositeurs ne
s'escrimait pas à produire en premier un opéra sur La
Bohème, mais à réaliser le meilleur. Ainsi,
Puccini passa d'abord un premier temps à discuter longuement
avec ses librettistes de la structure du drame. Une bataille coriace les
opposa à propos d'une scène, présente chez Leoncavallo,
où Musette, chassée de chez elle par les huissiers, donne
une fête au clair de lune au milieu de la cour de l'immeuble transformé
en salon. Au cours de ce bal improvisé, Mimi rencontre le vicomte
Paolo. À la vision de son
amie au bras d'un autre danseur, Rodolphe, fou de jalousie, s'enivre.
Outre ses redondances avec les autres tableaux, cette scène avait
aussi un peu trop de ressemblance avec la Traviata de Verdi.
Avec la Bohème, Puccini disposait d'une histoire remarquable
et d'un livret à la fois concentré et équilibré.
L'idée directrice du froid se retrouve au long des quatre actes
(soirée de Noël durant laquelle le poêle se meurt
faute de combustible, la neige qui tombe au début du troisième
acte).
L'amour plus délicat de Rodolphe et Mimi contrebalance celui,
plus passionné et extérieur de Marcel et Musette. Les actes extrêmes
se déroulent symétriquement dans le même décor
de mansarde misérable. De la même façon, ils démarrent
sur les facéties de la vie de bohème. Semblables à
un scherzo plein d'exubérance et à un andante plein de
tendresse, les actes intermédiaires nous plonge dans les rues
de Paris.
Un demi-échec.
La Bohème est, aujourd'hui, un des ouvrages les plus
populaires du répertoire lyrique. La chose ne fut pas si évidente
lors de la création au Teatro Regio de Turin sous la direction
d'un jeune Arturo Toscanini de vingt-neuf ans. Tandis que le public accueillait favorablement
l'opéra, les critiques étaient plus divisés. La
première romaine au Teatro Argentina, quelques semaines plus
tard, fut unanimement peu enthousiaste, celle de Naples à peine
plus favorable. Il fallut attendre les représentations de Palerme
pour connaître un premier véritable triomphe.
La popularité de la partition se fonde sur le génie mélodique
de Puccini, capable de créer une abondance de thèmes facilement
mémorables non seulement dans les airs, mais aussi dans les ensembles.
On a souligné aussi avec raison les extraordinaires inventions
descriptives de l'orchestre, par exemple les quintes à vides
dessinant la chute de neige sur la désolation de la barrière
d'Enfer au commencement du troisième acte. Là, Puccini fait oeuvre de
naturalisme, de "réalisme poétique", en opposition
au mouvement vériste auquel on l'attache à tort. Tout élément
qui peut contribuer à créer l'atmosphère se trouve propulsé à l'avant-plan. L'inutilité dramatique du
deuxième
acte a été maintes fois mise en évidence, mais, sans sa
présence la description de la vie de bohème, ses liens
avec le quartier et la ville seraient affaiblis.
Leoncavallo
La partition de Leoncavallo connut un début triomphal. Son vérisme,
ses effets théâtraux, son art de l'ensemble, en opposition
au lyrisme intimiste de Puccini, plurent au public et à la critique.
Soigneusement orchestré par les éditeurs des deux musiciens,
la campagne de conquête du public sembla de prime abord favorable
à Leoncavallo. Mais les limites de son inspiration, et les comparaisons
avec les qualités de son collègue éloignèrent peu à
peu l'œuvre des scènes. Irrémédiablement.
Un groupe de jeunes artistes désargentés, la vie de
bohème, à la veille de Noël : Marcello, le peintre,
Rodolfo, le poète, et Colline, le philosophe, ont faim et froid.
Heureusement Schaunard, le musicien, apporte victuailles et bois de
chauffage. Benoît, le propriétaire, surgit pour réclamer
son loyer, mais ils ont vite fait de l’éconduire. Rassurés,
ils décident d’aller réveillonner au café Momus
mais Rodolfo veut d’abord terminer son travail. C’est alors qu’une voisine
vient lui demander du feu. La jeune fille tombe en syncope puis se ressaisit.
Rodolfo déjà sous le charme, s’arrange pour qu’elle s’attarde.
Ils font connaissance et rejoignent leurs amis au Quartier Latin.
ACTE 2
C’est la cohue. Au café Momus bondé, Rodolfo présente
Mimì à ses amis. Musette, l’ancienne maîtresse de
Marcello, arrive en faisant grand tapage. Elle a décidé
de reconquérir Marcello, bien qu’elle soit en ménage avec
le riche bourgeois Alcindoro. Une ruse habilement menée expédie
Alcindoro chez le bottier et lui permet de se réconcilier avec
Marcello.
ACTE 3
Mimì et Rodolfo ne forment plus un couple heureux : la jalousie
de ce dernier rend la vie impossible. Rodolfo confie à Marcello
que Mimì est gravement malade et ne survivra que si elle quitte
leur vie de bohème misérable. Ils se sépareront
au printemps. Musette et Marcello quant à eux se querellent sans
cesse. Leur rupture est imminente.
ACTE 4
À nouveau seuls, Rodolfo et Marcello essaient de travailler.
L’arrivée de leurs amis les distrait de leur nostalgie. Soudain
Musette surgit bouleversée : Mimì est très malade.
Celle-ci rejoint ses amis et meurt, retrouvant encore un instant l’amour
de Rodolfo.
Ce ne sont pas moins de trente-six versions de la Bohème qui
sont disponibles dans les collections de la médiathèque. Et si nous
ajoutons les disques d'extraits nous arrivons à quarante-huit références.
Il va de soi que nous ne pourrons pas toutes les passer en revue. Si
vous désirez les découvrir toutes, cliquez
ici.
Du côté des enregistrements historiques, Toscanini, qui dirigeait
la création, nous offre, comme souvent dans ses enregistrements
américains, une direction d'orchestre passionnante et une distribution
vocale problématique (réf. médiathèque
DP9243).
L'enregistrement de Thomas Beecham (1956) a souvent été
loué, et avec raison, pour le très bel équilibre
de sa distribution vocale : Björling est un des plus beaux Rodolfo
qu'on puisse rêver et Victoria de Los Angeles lui donne superbement
la réplique (DP9245). Carlo Bergonzi allie grâce et légèreté
dans Rodolfo face à une Renata Tebaldi admirable chanteuse, mais
dramatiquement trop placide. À leurs côtés, Serafin propose une
direction d'orchestre lyrique et vigoureuse (DP9249). Avec
La Bohème,
Karajan a réalisé un de ses plus grands enregistrements pucciniens. Pavarotti prouvait ici qu'en plus de posséder une
voix solaire, il était aussi un artiste intelligent. Freni est
la sensibilité même dans le rôle de Mimi et l'Orchestre
de la Philharmonie de Vienne déploie ses couleurs et ses veloutés
les plus somptueux pour les accompagner (DP9248). Des enregistrements
plus récents, on ne retiendra que les intégrales de Chailly
(DP9270) et Pappano (DP9268). Il est d'ailleurs à remarquer que
plus d'un chanteur se retrouve des deux côtés, à commencer
par Alagna, Rodolfo impulsif chez le premier et plus héroïque
chez le second. La Mimi de Vaduva (Pappano) est toute en fraîcheur,
en intimité, tandis que Gheorghiu est plus dramatique chez Chailly.
Ce dernier a choisi une direction d'orchestre rapide, nerveuse, et son
confrère à une vision plus expressive de la partition.